"Soutenez nos start-up, sinon dans six mois, la moitié pourrait être à terre." Dès le début du mois d'avril, alors que trois semaines de confinement intense ont mis à l'arrêt une bonne partie de l'activité économique belge, un SOS était lancé par un groupement de jeunes entreprises de la tech. Une plateforme web s'organise alors et regroupe quelque 1.000 signatures d'entrepreneurs du digital. Un appel à l'aide lancé comme une bouteille à la mer à l'attention des autorités pour obtenir du soutien. Un peu plus tard, le collectif partage les résultats d'une enquête menée auprès de 200 de leurs adeptes. Les chiffres évoqués sont sans appel: presque 80% d'entre eux affichaient des baisses de revenus pouvant, pour 24% des répondants, aller jusqu'à 75%. Pire: la moitié des start-up sondées annonçaient n'avoir pas assez de cash pour survivre après le mois de septembre si la crise perdurait. Rien d'étonnant quand on sait que la plupart ne génèrent qu'un chiffre d'affaires minuscule et poursuivent leurs projets essentiellement grâce aux levées de fonds.
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"Soutenez nos start-up, sinon dans six mois, la moitié pourrait être à terre." Dès le début du mois d'avril, alors que trois semaines de confinement intense ont mis à l'arrêt une bonne partie de l'activité économique belge, un SOS était lancé par un groupement de jeunes entreprises de la tech. Une plateforme web s'organise alors et regroupe quelque 1.000 signatures d'entrepreneurs du digital. Un appel à l'aide lancé comme une bouteille à la mer à l'attention des autorités pour obtenir du soutien. Un peu plus tard, le collectif partage les résultats d'une enquête menée auprès de 200 de leurs adeptes. Les chiffres évoqués sont sans appel: presque 80% d'entre eux affichaient des baisses de revenus pouvant, pour 24% des répondants, aller jusqu'à 75%. Pire: la moitié des start-up sondées annonçaient n'avoir pas assez de cash pour survivre après le mois de septembre si la crise perdurait. Rien d'étonnant quand on sait que la plupart ne génèrent qu'un chiffre d'affaires minuscule et poursuivent leurs projets essentiellement grâce aux levées de fonds. Mais après plus de six mois et un nouveau confinement, on n'observe pourtant pas la grande catastrophe prédite dans l'écosystème des jeunes pousses et peu de faillites ont été annoncées parmi les boîtes emblématiques de l'écosystème. Le discours reste généralement très positif dans la bouche de la plupart des patrons de start-up qui multiplient l'usage des mots "pivot", "réinvention" ou "nouveaux challenges"... Et c'est pareil chez la plupart des investisseurs: "Nous n'enregistrons aucune casse parmi les start-up de notre portefeuille, se réjouit ce responsable d'un fonds public. Celles qui sont en moins bonne santé pour l'instant l'auraient probablement été même sans la crise". Même son de cloche quand on interroge Pierre Rion, président du fonds public wallon W.IN.G: "Parmi les start-up soutenues par W.IN.G, à une ou deux exceptions près, nous n'avons enregistré aucun appel à lever des fonds suite au Covid". Idem chez Frank Maene, responsable du fonds Volta Ventures qui intervient, lui, un peu plus tard que W.IN.G dans la phase de vie des start-up: il salue les prises de position des investisseurs. "Ayant vécu les crises de 2001 et 2008, ils ont généralement réagi très vite", observe-t-il en suggérant aux sociétés de leur portfolio de prendre les mesures nécessaires pour faire face à une période compliquée. Certaines jeunes pousses de la tech peuvent même se réjouir de l'évolution positive que la crise permet à leur business. Ainsi, l'e-commerce de produits bios Kazidomi ou la plateforme eFarmz qui livre des produits frais depuis la ferme sont devenus des emblèmes des start-up qui cartonnent grâce à la crise. Mais il y a en a d'autres comme la scale-up bruxelloise Nodalview, par exemple, qui vient de lever plus de 4 millions d'euros et qui développe des solutions de photographie innovantes et de visites virtuelles pour le secteur de l'immobilier. "La pandémie de Covid-19 a drastiquement accéléré l'adoption des pratiques numériques au sein du secteur immobilier, insistent les responsables de la start-up. Sur fond de crise sanitaire, la transition des comportements vers plus de digital s'est effectuée en à peine quelques mois." Résultat: cette jeune entreprise d'un peu plus de 35 personnes aurait doublé ses revenus mensuels récurrents en un an. "Beaucoup de start-up en Belgique s'en sortent bien pendant la crise, soutient Sam Sluismans, associé chez Deloitte Belgique. Cela parce qu'elles proposent des services ou produits qui ne souffrent pas de la crise et parce que la technologie intervient souvent en support du business." D'autres ne tirent pas directement profit de la crise dans leur business mais ne sombrent pas pour autant. Tout au plus, certains notent un "ralentissement" de leur forte croissance. C'est ce que nous déclarait il y a quelques semaines seulement Fabien Pinckaers, le patron d'Odoo: "Le Covid aura bien un impact sur notre société. Mais très limité... Au lieu des 65% de croissance que l'on ambitionnait de réaliser en 2020, on sera plutôt aux alentours de 50%". La diminution de la croissance concerne pas mal de start-up ou de scale-up à des degrés divers. Chez Qualifio, belle scale-up wallonne spécialisée dans le marketing digital, Olivier Simonis espérait, avant le Covid, pouvoir tabler sur une croissance de l'ordre de 55% en 2020. Aujourd'hui, il pense que sa société n'aura qu'une croissance très limitée, voire pas de croissance cette année. Résultat: la firme s'adapte et réduit quelque peu la voilure. "Nous avions pas mal de clients et prospects dans des secteurs très exposés, explique Olivier Simonis fondateur et CEO, ce qui impacte notre croissance et nous a imposé d'ajuster la voilure." Une dizaine de personnes en moins sur 75 collaborateurs. Mais l'entrepreneur se montre toutefois très rassurant: selon lui, la crise affecte la croissance de sa scale-up à court terme mais "les fondamentaux restent bons et l'on est confiant pour le futur". De son côté, le boss de Cohabs, start-up star de l'immobilier bruxellois qui développe des espaces de coliving, admet également le contretemps que la crise sanitaire impose à son business. Celui-ci repose sur l'achat et la rénovation de bâtiments pour en faire des habitats partagés pour jeunes branchés internationaux. Le Covid a malheureusement retardé les 17 chantiers répartis à Bruxelles, Paris et New York. Et qui dit retard des ouvertures, dit décalage des locations... et donc perte de revenus à court terme. "Bien sûr, cette situation nous retarde par rapport à nos objectifs, admet Youri Dauber, le CEO de Cohabs. C'est notamment le cas à New York où nous voulons nous développer: là-bas, impossible d'organiser des visites de bâtiments, ni d'effectuer des travaux lourds pour le moment. On y visait 150 chambres cette année: on n'en aura que 45." Concrètement, la start-up mi-tech mi-immo verra ses pertes doubler cette année par rapport à ce qui était prévu, pour atteindre 700.000 euros. Heureusement, la firme bruxelloise avait levé 15 millions en fin d'année 2019, ce qui lui permet d'envisager sereinement le futur. En plus d'un taux de remplissage de 98% et près de 250 nouvelles chambres achetées cette année. L'impact du Covid sur les scale-up se vérifie aussi dans l'étude Rising Star Monitor menée par Deloitte: 38% des patrons de scale-up belges pensent qu'ils auront une forte croissance cette année. Seulement 38% puisque par définition, une scale-up est censée grandir à vive allure... Il faut dire que pas mal de clients se concentrent sur leur business et mettent plus de temps à finaliser certains projets qui rentrent moins dans leur core business. Si de nombreuses entreprises accélèrent des investissements qui leur permettent de maintenir leur activité à flot, elles peuvent aussi avoir tendance à en mettre d'autres en pause par manque de visibilité sur les mois futurs. Pour cette raison, un certain nombre de start-up enregistrent du retard dans leurs carnets de commandes. D'après le baromètre Start-up de Digital Wallonia développé par l'Agence du numérique et qui paraîtra en janvier, "une start-up sur deux subit une diminution de son chiffre d'affaires". "C'est significatif", observe Emilie Fockedey, en charge du baromètre. "Certaines voient leur cycle commercial (temps entre le premier contact et la signature, Ndlr) sensiblement rallongé, observe Pierre Rion, figure bien connue du numérique wallon et président du fonds public W.IN.G. Ce qui fait que leur chiffre d'affaires 2020 risque d'être très fortement réduit, parfois de moitié. Mais avec l'espoir de grosse croissance l'an prochain." Ce ralentissement de la croissance n'est qu'un moindre mal. Car un nombre non négligeable de start-up subissent, elles, la crise de plein fouet dès lors qu'elles sont actives dans un créneau de marché mis à l'arrêt par les mesures sanitaires ou qu'elles s'adressent à des clients qui, eux, tournent au ralenti. C'est, par exemple, le cas de la start-up Picker, un projet réunissant plusieurs fondateurs, dont Philippe Van Ophem et Renaud Gryspeerdt connus dans l'écosystème grâce au succès (et la revente) de myShopi, et Jan-Charles Van Hall, managing partner des firmes Advensys et Modullo. Picker avait pour ambition de développer "le meilleur système de bornes numériques de commandes pour les chaînes de restaurants" (sic). La crise du Covid est toutefois arrivée alors que la firme avait déjà noué plusieurs contrats pour déployer son système et que plu- sieurs investisseurs étaient prêts à injecter un million d'euros dans la start-up lancée à l'automne 2019. Inutile de préciser que la fermeture de l'horeca a mis en pause les projets de développement de Picker. Juste avant son décollage. Les longues semaines de confinement en début d'année ont été suivies de mois d'été calmes... avant le reconfinement d'octobre. Voilà pourquoi les trois associés ont jeté l'éponge, en tout cas sous le format d'une start-up indépendante. En effet, Picker a été intégrée dans les solutions proposées par Jan-Charles Van Hall via sa société informatique Advensys. Cette dernière a repris les actifs de Picker et pourra proposer la solution de bornes de commandes en marge de ses différents outils (site web, e-commerce, caisse enregistreuse, etc.) pour l'horeca. Reste que l'ambition sera forcément revue à la baisse: alors que les plans consistaient à attaquer rapidement le marché européen, la nouvelle configuration du projet, devenue l'une des offres d'un plus grand groupe, sera plutôt centrée sur le marché Benelux. Autre secteur, même malheur: celui des foires et salons dans lequel s'était relancé l'ancien CEO de la fintech Edebex, Xavier Corman. Depuis fin 2019, le serial entrepreneur avait lancé MyStand.com, une plateforme destinée à mettre en relation des fabricants de stands et les exposants. Un projet que Trends- Tendances avait commencé à suivre via sa rubrique Scale Me up mais qui, rapidement après le premier confinement, a été mis au ralenti avec la fermeture des salons. Depuis plusieurs mois, l'entrepreneur observe le marché et son évolution possible. "Pour l'instant, Mystand.com est en mode hibernation, admet Xavier Corman. On ne sait pas quand le marché pourra reprendre ni la manière dont il va reprendre. Alors on affine l'outil, son contenu et l'on mène une réflexion stratégique." Le fondateur et son partenaire ne se rémunèrent toujours pas et seuls quelques frais (modestes) pour des développements IT sont consentis. "Nous avons heureusement assez de trésorerie pour tenir l'hibernation car les besoins ne sont pas énormes et l'on croit dans la reprise du marché, même dans d'autres configurations. Et l'on est prêts à s'adapter." Du côté de Bsit, la scale-up bruxelloise bien en vue et active dans le domaine du baby-sitting, la situation n'est pas simple non plus à l'heure où les sorties sont à l'arrêt... et donc les demandes de baby-sitting particulièrement réduites. Si elle a profité du premier déconfinement pour mettre ses équipes sur le lancement de Parentalist, une plateforme de stages et d'activités pour enfants, le reconfinement récent ne lui assure pas les rentrées prévues. Et elle pourrait, d'après nos informations, décider de recentrer ses activités exclusivement sur son marché local dans les mois qui viennent.Si la situation n'est pas simple, le discours ambiant se veut toujours très confiant. "On me rapporte surtout du positif, nous glisse ce serial entrepreneur très en vue dans la tech belge. Chacun met en avant le côté challenging, le besoin de créativité et de réinvention. Je crois que les boîtes veulent faire des prophéties auto-réalisatrices..." Un élément de réponse pour expliquer l'absence d'hécatombe sur le marché est évoqué par Pierre Rion: lorsque les start-up trouvent des investisseurs, elles sont généralement "bien capitalisées, glisse le responsable de W.IN.G. De plus, en pre-seed ou en seed (comprenez en phases d'amorçage, Ndlr), elles ne génèrent de toute façon pas de chiffre d'affaires..." Le CEO de finance&invest.brussels, Pierre Hermant, enchaîne dans la même optique: "Par définition, les start-up brûlent du cash, explique-t-il. La crise actuelle ne constitue donc, en quelque sorte, qu'un élément de plus qui vient perturber leur business model. Ce sont celles qui manquent d'agilité qui se mettent en position de fragilité".Par ailleurs, on constate que les levées de fonds ont continué, y compris dans les mois de confinement au printemps. On peut notamment citer les levées de Cowboy (environ 20 millions), MySkillCamp (2,1 millions), EMAsphère (2,5 millions), e-peas (8 millions), etc. Pour Omar Mohout, entrepreneurship fellow chez Sirris, l'année 2020 n'a pas du tout été problématique du côté des levées de fonds: il soutient d'ailleurs qu'elles atteindront un nouveau record et dépasseront le milliard d'euros (si l'on ne se limite pas aux seules start-up de la tech pure et dure). Toutefois, il constate que ce sont surtout les scale-up qui ont réussi à lever des fonds et moins les jeunes start-up qui "enregistrent une année bien plus compliquée". En effet, si l'on ne constate pas d'hécatombe sur le marché de la start-up, ce n'est pas pour autant que tout va pour le mieux. Une grande partie d'entre elles subissent de plein fouet la situation... mais en silence. De nombreuses jeunes pousses ont rapidement pris des mesures de réduction des coûts. Diminution des opérations de marketing, de la communication et... coupes parmi les équipes. Dès le tout début du mois d'avril, par exemple, la start-up star flamande Showpad annonçait qu'elle allait se séparer d'une cinquantaine d'employés à travers le monde (dont 14 en Belgique). Soit plus de 10% de ses collaborateurs. Elle n'est pas la seule, même si la plupart des boîtes ont évité d'en parler publiquement. Par ailleurs, pas mal d'entre elles ont aussi opté pour la suspension des partenariats avec les nombreux freelances auxquels elles font appel. Par ailleurs, même si le gouvernement n'a pas directement répondu à l'appel au secours des start-up en avril et n'a pas mis en place de mécanisme de soutien propre aux start-up de la tech, elles ont toutes activé les mesures d'aides aux entreprises. A commencer par le chômage temporaire. "Cela a fait une énorme différence, observe Frank Maene. Quand on sait que dans les start-up qui démarrent, 70% des coûts sont liés aux personnes, on comprend à quel point les mesures de chômage économique temporaire ont sauvé pas mal de start-up." Nombreuses sont en effet celles qui ont mis une partie plus ou moins grande de leurs équipes en chômage temporaire. Parfois en laissant les employés travailler malgré tout... Les start-up flamandes, quant à elles, ont pu bénéficier d'autres mécanismes de soutien, comme les prêts corona. Le gouvernement flamand a mis en place un plan de soutien de 250 millions d'euros pour les start-up et les PME sous forme de prêts subordonnés (entre 25.000 et 2 millions d'euros) octroyés par la société d'investissement flamande PMV avec un taux d'intérêt de 5%. Soutiens, réduction des coûts, licenciements, mise en hibernation de certains contrats. Tout cela explique qu'aujourd'hui, l'univers start-up ne semble pas si bouleversé par le Covid. "Mais l'impact de la crise ne pourra être vraiment mesuré qu'à partir du début de l'année prochaine, prévient Pierre Hermant. C'est à ce moment-là qu'on aura les premiers chiffres financiers des entreprises. Il est probable que pas mal d'entre elles se trouvent en situation d'hibernation et attendent de voir comment va évoluer la situation." Plusieurs observateurs abondent en ce sens. Quand et comment s'amorcera la reprise? Et ils craignent que ce ne soit qu'en 2021 que l'on assiste à quelques drames au sein de l'écosystème...