Aujourd'hui, même si l'arrivée du dernier variant omicron montre que le temps n'est pas encore au beau fixe, le gros de la tempête covid est passé. Mais l'économie n'est pas encore stabilisée. Cela nous promet une année 2022 qui continuera à être agitée.
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Aujourd'hui, même si l'arrivée du dernier variant omicron montre que le temps n'est pas encore au beau fixe, le gros de la tempête covid est passé. Mais l'économie n'est pas encore stabilisée. Cela nous promet une année 2022 qui continuera à être agitée. Mais avant de voir où nous allons, il faut voir d'où l'on vient. Au début du mois de novembre la Banque nationale a piloté une dernière enquête sur la sortie de crise de nos entreprises. La réponse globale était rassurante: les entreprises interrogées avaient dépassé de 9% leur chiffre d'affaires d'octobre 2019. Une observation confirmée par l'OCDE qui, dans ses perspectives économiques publiées en décembre, notait qu'en Belgique, "la croissance s'avère plus vigoureuse qu'attendu grâce à la résilience de l'investissement des entreprises et à la montée en flèche de la consommation privée à la faveur du déploiement efficace de la vaccination". Du coup, selon l'OCDE, après un rebond de 5,6% en 2021, la croissance mondiale devrait progresser de 4,5% en 2022 et de 3,2% en 2023, année où les politiques de relance et de soutien massifs devraient se "normaliser". Même scénario chez nous où la croissance belge, qui a rebondi à 6,1% en 2021, devrait s'établir à 3,2% en 2022, avant de revenir vers son potentiel de 1,4% en 2023. Ces prévisions ont toutefois été faites un peu avant l'apparition du variant omicron qui a précipité de nouvelles mesures de restrictions, relativement douces chez nous, mais drastiques dans certaines autres régions du monde, et notamment en Chine. Les autorités y ont décidé voici quelques jours de fermer à nouveau une province entière, le Zhejiang, région très industrielle. Voilà qui ne va pas résoudre les problèmes de rupture des chaînes d'approvisionnement. "On s'attend à un quatrième trimestre très faible, résume Bernard Keppenne, l'économiste en chef de CBC Désormais, nous tablons sur une croissance en dessous de 3% l'an prochain." La banque estime que la croissance belge n'atteindra que 2,5% en 2022, une prévision un peu en dessous de celle d'ING (2,9%) ou BNP Paribas Fortis (3,1%). La reprise aurait même pu être plus vigoureuse si notre économie n'avait pas été freinée par les pénuries de main-d'oeuvre et la hausse des prix à la production. "J'ai l'occasion de rencontrer les chefs d'entreprise et ils rencontrent en effet ces deux problèmes, observe Bernard Keppenne. La hausse des coûts des "intrants" (tout ce qui entre dans la fabrication: matières premières, transport, main- d'oeuvre, etc.,Ndlr) et la disponibilité de la main-d'oeuvre. C'est interpellant en Wallonie quand on connaît le taux de chômage. Cela restera un problème récurrent pour 2022." Peter Vanden Houte, l'économiste en chef d'ING Belgique abonde: "Dans l'industrie belge, une enquête montre que 23% des entreprises disent qu'elles ont des problèmes de production en raison d'un manque de main-d'oeuvre. C'est le chiffre le plus élevé depuis que l'enquête, lancée en 1985, existe". Et l'économiste d'ING constate l'existence d'un marché à deux vitesses. "D'un côté, on dit qu'en raison du covid certaines mesures de support doivent être prolongées car des secteurs comme l'événementiel souffrent toujours, dit-il. Mais parallèlement, il y a une pénurie de main-d'oeuvre dans pas mal de secteurs. Dans le secteur manufacturier mais aussi dans l'horeca qui avait pourtant été grandement affecté par le covid. Le fait que le chômage comme les faillites n'aient pas réagi à la grande récession que nous avons connue alors que la plupart des mesures de soutien touchent à leur fin constitue d'ailleurs la grosse surprise." Aidé par une démographie qui faiblit, le marché du travail devrait donc continuer à être dynamique. La BNB estime que nous devrions terminer 2021 avec un taux de chômage (taux harmonisé) de 5,8% et qu'il devrait être de 6% en 2022. Mais si le marché du travail devrait être tonique, "il y a encore du chemin pour faire en sorte que 80% des Belges âgés entre 20 et 64 ans soient sur le marché du travail, comme le voulait le gouvernement,", rappelle Peter Vanden Houte, qui précise que le taux d'activité du pays est de 74% (77,3% en Flandre, 69,6% en Wallonie et 69,8% à Bruxelles), soit sous la moyenne européenne de 77,7% . Or, atteindre les 80% est un élément crucial pour pouvoir réformer les pensions. Cela se complique encore en regardant les évolutions qui s'amorcent. "Il y a sur le marché de l'emploi un bouleversement dont on ne voit que les prémices", avertit Bernard Keppenne. Il y a des signes avant-coureurs aux Etats-Unis où le marché de l'emploi devient de plus en plus dual: d'un côté, plus d'un million d'Américains qui ne sont pas revenus sur le marché de l'emploi parce qu'ils ont peur, pour des raisons sanitaires essentiellement. Mais de l'autre, de nombreux Américains quittent leur entreprise pour une autre ou pour un travail indépendant, attirés par un salaire plus élevé ou par un plus grand confort de vie. Cette vague de démissions, appelée aux Etats-Unis " the great resignation" (la grande démission), est impressionnante: 4,2 millions d'Américains ont quitté leur emploi en octobre, après 4,4 millions en septembre et 4,3 millions en août. Cela concerne des emplois peu qualifiés, comme dans les bars, les restaurants, les hôpitaux, les entreprises de construction, etc., mais aussi des emplois très qualifiés. Le mouvement est moins fort chez nous mais il existe. "Dans notre pays, constate Frank Maet, senior macroeconomist chez Belfius, les chiffres récents publiés par Acerta ont révélé qu'un nombre plus élevé de Belges décidaient eux-mêmes de quitter leur emploi cette année. Au cours des neuf premiers mois de 2021, le nombre de contrats de travail à durée indéterminée auxquels il a été mis fin a augmenté de 17% comparé à la période précédant le Covid-19, la grande majorité de ces fins de contrats survenant à l'initiative du travailleur." Frank Maet ajoute que ce sont surtout les jeunes travailleurs qui renoncent eux-mêmes à leur contrat fixe. Les travailleurs de plus de 45 ans sont davantage ancrés dans leur emploi. A côté de la pénurie de main-d'oeuvre, l'autre élément qui va peser sur la croissance est la hausse des prix à la production. Dans l'enquête pilotée par la Banque nationale, plus de 80% des entreprises dans la vente en gros, la vente au détail (alimentaire et non-alimentaire), l'industrie et la construction disent faire face à des problèmes d'approvisionnement. Elles sont plus de 60% dans l'agriculture et l'horeca. La plupart des entreprises s'attendent à ce que ces difficultés persistent jusqu'à la moitié, voire la fin, de l'année prochaine. Certes, en moyenne, la hausse des prix à la production ne devrait pas avoir un impact phénoménal sur les prix à la consommation. Le consensus des économistes estime que l'inflation belge a été de 2,5% en 2021 et sera de 2,3% en 2022. Toutefois, les nouvelles en provenance des Etats-Unis, où l'inflation est deux fois plus prononcée et la flambée du prix du gaz cet hiver inquiètent. Cette flambée a provoqué une forte bouffée d'inflation chez nous, avec une hausse estimée à 7,1% entre novembre 2020 et novembre 2021.Evidemment, cette flambée devrait retomber. Mais nous ne sommes pas à l'abri d'un "choc gazier" qui pourrait être causé par une guerre entre l'Ukraine et la Russie, qui entraînerait une rupture des approvisionnements en gaz de l'Europe occidentale. Et cette réapparition de l'inflation laissera des traces. "Des éléments inflationnistes (TVA, effet de base, etc.) vont s'estomper avec le temps, poursuit Bernard Keppenne. Mais ce qui a surpris, c'est que cette décrue n'a pas eu lieu aussi vite qu'on l'attendait, en raison de la flambée du prix du gaz et des problèmes dans les chaînes d'approvisionnement." Du coup, les banques centrales, dont la tâche primordiale est de lutter contre l'inflation, ont changé leur vocabulaire. La Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne ne qualifient plus cette hausse des prix de "temporaire" ni "transitoire". Et d'ailleurs, la Réserve fédérale, en annonçant trois hausses des taux en 2022, est bien décidée à ne pas la laisser se développer. "La Fed avait utilisé le terme 'transitoire' pour signifier que la hausse des prix au rythme actuel ne laisserait pas une marque permanente sous la forme d'une inflation plus élevée, explique le président de la Fed Jerome Powell. Mais trop de gens ont donné une interprétation temporelle de ce mot, comme s'il signifiait que l'inflation serait de courte durée." Or, les hausses des prix des matières premières et de l'énergie ne vont pas s'effacer si vite. Les entreprises interrogées en octobre dernier par la Banque nationale font état d'une majoration moyenne de 6% de leurs prix de vente au cours des six derniers mois et elles s'attendent à une hausse d'une ampleur similaire au cours des six prochains mois, soit 13% sur un an, note Geert Langenus, macroéconomiste auprès de la BNB. Il faudra donc vivre avec une inflation plus importante. "Elle diminuera quelque peu en 2022 mais sa tendance sous-jacente semble maintenant être à la hausse", observe l'économiste en chef d'ING Belgique Peter Vanden Houte, qui pointe la tendance à la hausse des salaires, mais aussi le fait que la transition énergétique "risque de maintenir les prix de l'énergie à un niveau assez élevé dans les années à venir. L'inflation moyenne pour 2022 reste donc supérieure à 3% aux Etats-Unis et à 2% dans la zone euro". L'arrivée d'une inflation structurelle aura plusieurs effets. D'abord sur les conditions de crédit, notamment pour ceux qui voudront acheter un logement en 2022. Les taux hypothécaires fixes, liés aux taux des obligations d'Etat, devraient augmenter en parallèle avec l'OLO à 10 ans qui devrait voir son rendement augmenter d'une trentaine de points, pour passer de 0% aujourd'hui à 0,3% fin 2022. Mais l'impact pourrait être non négligeable aussi sur la consommation, avertit Koen de Leus, l'économiste en chef de BNP Paribas Fortis. "Nous avons vu par le passé que la croissance de la consommation des ménages ralentit lorsque l'inflation dépasse d'au moins un point de pourcentage sa moyenne mobile sur quatre trimestres", dit-il.La banque est d'ailleurs plus pessimiste sur l'inflation, et elle la voit atteindre 3,6% l'an prochain. Koen de Leus s'inquiète aussi de l'impact déstabilisateur des événements actuels sur la marche de la production. Nous ne sommes pasà l'abri d'un effet "coup de fouet", dit-il: une petit mouvement du poignet au niveau du manche provoque un fort claquement au bout du fouet. De même, une baisse de la consommation se répercute sur les détaillants, qui les répercutent sur les grossistes qui les répercutent sur les producteurs, avec des effets chaque fois plus prononcés. Du coup, lorsque la consommation reprendra, on pourrait voir alors apparaître un effet "ketchup": après une longue période d'offre limitée, une offre excédentaire de biens pourrait menacer d'inonder le marché lorsque les lignes de production seront à nouveau "normalisées" l'an prochain. En bref, 2022 pourrait se révéler très instable. Mais, plus encourageant, la croissance pourrait finalement être sauvée par les investissements des entreprises.C'est ce que prévoit par exemple l'OCDE (voir le graphique ci-dessus). "Nous devrions observer un effet positif des plans de relance, et notamment du plan Next Generation EU de la Commission européenne, dont les montants devraient tomber en 2022 et 2023, confirme Bernard Keppenne. Et cela aura un impact positif sur les investissements. C'est en effet de ce côté-là que nous devrions avoir de la croissance car si nous rentrons dans des phases de confinement telles que nous les connaissons aujourd'hui, elles pèseront sur la consommation, qui avait été le facteur principal de la croissance cette année". Et il ne faudra pas trop non plus compter sur les exportations comme soutien: "Ces derniers trimestres, les exportations nettes ont été négatives sur le PIB", ajoute l'économiste en chef de CBC. Une balance négative causée à la fois par les difficultés d'exporter en raison des goulets d'étranglement dans les chaînes de production et le transport, mais aussi parce que la valeur des importations a gonflé avec la flambée des prix des énergies fossiles et des matières premières. A plus long terme, la grande question est de savoir si ce que nous observons aujourd'hui est ce nous avons vu juste après la guerre, ajoute le chief economist de Candriam Anton Brender. Nous avons en effet connu juste après la Seconde Guerre mondiale une flambée inflationniste qui a duré deux-trois ans. "Elle était le reflet de pénuries de produits, face au fort rebond de la consommation qui a suivi la fin du rationnement et l'élimination du contrôle des prix instaurés pendant la guerre", explique Anton Brender. Il ajoute que "cet épisode a pris fin après deux ans, lorsque les chaînes de production se sont normalisées et que la croissance de la demande des consommateurs a retrouvé un rythme normal". La situation paraît comparable à ce que nous connaissons aujourd'hui, "avec les pénuries, l'envolée de la consommation de biens durables, le rebond de la demande de services et l'excès d'épargne qui alimentent l'inflation aujourd'hui comme alors", poursuit Anton Brender. Un autre scénario est toutefois souvent évoqué, c'est celui du choc pétrolier. Les prix, déjà poussés par la forte croissance des années 1960, se sont envolés dans les années 1970 en raison de la crise pétrolière et de la flambée du prix du baril. Nous avons connu alors la plus longue période de forte inflation, avec l'apparition de ce cercle infernal: la hausse des prix a alimenté la hausse des salaires qui a engendré une nouvelle hausse des prix. "Il aura fallu la hausse violente des taux d'intérêt menée par le président de la Fed Paul Volcker pour y mettre fin... au prix toutefois d'une récession profonde", rappelle Anton Brender.