Alors que le spectre de la déflation a longtemps hanté l'économie après la crise financière de 2008, c'est aujourd'hui l'inflation qui fait son grand retour sur le devant de la scène. La rupture des chaînes d'approvisionnement a fait s'envoler les prix de nombre de produits, des matières premières, de l'énergie. Cet automne, l'inflation a ainsi atteint un plus haut depuis le début des années 1990 à 4,9% dans la zone euro et 5% aux Etats-Unis.
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Alors que le spectre de la déflation a longtemps hanté l'économie après la crise financière de 2008, c'est aujourd'hui l'inflation qui fait son grand retour sur le devant de la scène. La rupture des chaînes d'approvisionnement a fait s'envoler les prix de nombre de produits, des matières premières, de l'énergie. Cet automne, l'inflation a ainsi atteint un plus haut depuis le début des années 1990 à 4,9% dans la zone euro et 5% aux Etats-Unis. Cette dynamique inflationniste n'est pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Comme l'écrivait déjà John Maynard Keynes il y a plus d'un siècle: "par une inflation constante, les gouvernements peuvent, à l'insu de tous, confisquer secrètement une part importante de la richesse de leurs citoyens". A l'heure actuelle, la hausse des prix allège ainsi mécaniquement le fardeau de la dette des Etats, cet endettement étant comparé à un produit intérieur brut (PIB) ou des recettes fiscales (liées au PIB) plus importants. Le même raisonnement est applicable aux ménages ou entreprises endettés. L'inflation a tendance à améliorer leurs revenus (hausse des prix de vente, des salaires) et ainsi réduire le poids de leurs dettes. Pour les créanciers ou prêteurs, c'est évidemment tout l'inverse. A l'échéance, ils sont remboursés dans une monnaie qui a perdu de la valeur. Les premiers concernés sont les épargnants. En Belgique, les principaux comptes d'épargne n'offrent plus que le rendement minimum légal de 0,11%, composé d'un taux de base de 0,01% et d'une prime de fidélité de 0,10% (que vous ne recevez qu'en laissant votre épargne au moins 12 mois sur le compte). L'inflation annuelle ayant atteint 5,6% en novembre, vos avoirs sur vos livrets se sont dépréciés de plus de 5% entre novembre 2020 et novembre 2021.Les bons d'Etat et quantité d'autres placements liés à des crédits comme des obligations sont dans le même cas. Le rendement ne suffit plus à compenser l'inflation et on parle alors de taux réel négatif. Après une année 2021 particulièrement difficile pour les épargnants, les perspectives ne sont guère favorables pour 2022. Contrairement à ce qui était espéré il y a quelques mois, il n'est en effet plus question d'inflation temporaire, de l'aveu même de Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), la principale banque centrale mondiale. "En retirant le terme de transitoire comme qualificatif de l'inflation actuelle, Jerome Powell prend acte que l'inflation dure depuis plus longtemps que prévu, tirée à la hausse par les matières premières, les goulets d'étranglement dans l'industrie, la progression des loyers et des salaires", explique ainsi Samy Chaar, chef économiste à la banque Lombard Odier. Aux Etats-Unis, le salaire horaire moyen a bondi de plus de 5% entre janvier et novembre. Ce que Didier Bouvignies, associé-gérant chez Rothschild & Co AM Europe, explique notamment par " le retrait de la population active d'environ 4 millions de personnes" depuis l'été 2020, un phénomène baptisé la "grande démission". En Belgique, les salaires de l'importante commission paritaire 200 (plus de 450.000 employés et 50.000 employeurs) devraient être indexés de 3,56% au 1er janvier selon les estimations de SD Worx. Et comme le prouve la manifestation pour le pouvoir d'achat organisée le jour de la Saint-Nicolas, les salariés restent inquiets face à la hausse des prix de l'énergie ou des logements. Dans la zone euro, l'indice des prix des logements a progressé de près de 10% entre fin 2019 et mi-2021. Aux Etats-Unis, les loyers ont augmenté de plus de 10% en un an. Pour Enguerrand Artaz, gérant à La Financière de l'Echiquier, cette transmission de l'inflation à des éléments structurels, en particulier le logement et les salaires, change la donne. Ces pressions inflationnistes structurelles "ne diminueront pas grâce à un simple rééquilibrage entre l'offre et la demande ou à la résorption des goulets d'étranglement". Pour Bruno Colmant, responsable private banking chez Degroof Petercam, "Jerome Powell redoute que l'inflation s'incruste dans une spirale conjuguée d'augmentation des salaires et des prix". Un scénario inflationniste que la Fed contribue à alimenter car "l'inflation est souvent de nature monétaire, c'est-à-dire que la quantité de monnaie qui irrigue l'économie est supérieure à la capacité d'absorption par les circuits de production et de consommation". Or, la Fed maintient une politique très souple, notamment afin de permettre le financement des plans de relance/ d'investissement de Joe Biden. Risque-t-on d'assister à un emballement comme dans les années 1970-1980 quand l'inflation dépassait les 10% par an? Pour Enguerrand Artaz "cela semble exclu" même s'il "paraît incontestable que l'inflation durera". Du côté des éléments susceptibles d'éviter une spirale inflationniste, Samy Chaar épingle que "les prix de l'énergie et des matières premières devraient commencer à exercer des pressions désinflationnistes dès le deuxième trimestre 2022". Concrètement, "en 2022, nous tablons sur une inflation de 4,6% aux Etats-Unis et de 3,1% dans la zone euro", précise Xavier Timmermans, stratégiste chez BNP Paribas Fortis. Mais cette inflation ne devrait pas retomber par la suite comme l'explique Didier Bouvignies. "D'une part, les forces déflationnistes de la dernière décennie, comme la mondialisation avec mise en concurrence des salariés, la baisse des impôts pour les entreprises, le repli des taux d'intérêt et l'excédent d'épargne, sont moins intenses. D'autre part, on observe dorénavant d'autres éléments qui conduisent à des hausses de prix, comme les contraintes environnementales, le vieillissement de la population qui tend à faire disparaître une partie de la main-d'oeuvre et la difficulté à trouver des compétences pour certains métiers." Selon Stéphane Monier, responsable des investissements en banque privée chez Lombard Odier, "il faut (notamment) s'habituer à vivre avec des prix de l'énergie plus élevés" dans un contexte de transition. Il épingle notamment l'impact des sous-investissements des dernières années dans le gaz, l'énergie de transition par excellence, et redoute un scénario similaire pour le pétrole. Cette perspective de tensions persistantes sur les prix au cours des prochaines années, fait de l'inflation le risque numéro un pour votre épargne et votre portefeuille d'investissement. D'autant plus qu'il semble ne pas falloir s'attendre à une nette hausse des taux. "Les rendements obligataires à 10 ans devraient remonter vers 2% aux Etats-Unis et 0% en Allemagne à un horizon de 12 mois", selon Xavier Timmermans. Ils resteront donc très inférieurs à l'inflation, ce qui implique que l'investisseur en obligations d'Etat continuera à subir un taux réel négatif et donc une perte de pouvoir d'achat. Rappelons aussi que les détenteurs d'obligations voient la valeur de leurs titres sur les marchés diminuer en cas de remontée des taux, les nouvelles obligations émises affichant un meilleur rendement. Ce qui explique que la plupart des stratégistes recommandent de surtout éviter les obligations de long terme. Les épargnants ne sont toutefois pas mieux lotis. Le taux proposé sur les livrets dépend avant tout des rendements à court terme, eux-mêmes liés aux taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) dans la zone euro. Actuellement, les deux principaux sont fixés à 0% et -0,5% avec peu de perspectives de remontée au cours des 24 prochains mois. "Je crois que la BCE sera très lente à augmenter les taux à court terme, précise ainsi Bruno Colmant. Elle martèle que l'inflation est temporaire pour ne pas devoir augmenter les taux d'intérêt, ce qui serait une très mauvaise nouvelle pour les Etats, dont elle détient 40% des dettes." Assez logiquement, les obligations et autres produits d'épargne ne font donc clairement pas partie des placements privilégiés pour 2022. D'autant plus que comme le signale Didier Bouvignies, les obligations plus risquées, comme celles émises par des entreprises à la solvabilité plus incertaine, n'offrent pas non plus de rendement largement plus élevé. "Dans tous les cas de figure, ce sont les actions qui sont un rempart contre l'inflation", affirme ainsi Bruno Colmant. Un constat partagé par l'ensemble des spécialistes interrogés et la très grande majorité des stratégistes. Le conseil semble faire écho aux années précédentes, ce qui est assez logique, selon Bruno Colmant. "Toutes les études académiques conduisent au même constat: le rendement des actions est supérieur à tout autre placement sur le long terme." Par rapport aux craintes de bulles boursières, Didier Bouvignies botte en touche, soulignant que "les Bourses ont progressé depuis fin 2019 de 40% aux Etats-Unis et de 15% en Europe, ce qui s'explique par la hausse des bénéfices (anticipés) de respectivement à 37% et 22%". En d'autres termes, la valorisation des actions américaines n'a pas sensiblement augmenté et celle des actions européennes a même diminué par rapport à avant la pandémie. En tablant sur une situation sanitaire maîtrisée, "la croissance des bénéfices des entreprises devrait être proche de 10% en 2022, justifiant une appréciation des Bourses au moins identique", affirme Didier Bouvignies. Cette nouvelle envolée des bénéfices peut intriguer, surtout aux Etats-Unis. Selon le consensus de Factstet, les profits du S&P 500, l'indice américain phare, devraient ainsi atteindre 220,5 dollars par unité en 2022, soit une hausse de 58% depuis 2019 malgré la pandémie. Nombre d'entreprises n'auront pourtant pas retrouvé en 2022 leur niveau de bénéfices de 2019, à commencer par le secteur touristique. L'explication de cette envolée des profits réside notamment dans la composition des indices. Apple, Alphabet, Microsoft, Amazon et Tesla représentent aujourd'hui près d'un quart du S&P 500. Le spécialiste des puces graphiques Nvidia pèse aujourd'hui davantage au sein du S&P 500 que le géant pétrolier Exxon Mobil, McDonald's, Boeing, le conglomérat industriel General Electric, le premier groupe hôtelier mondial Marriott et les quatre principales compagnies aériennes américaines réunis. Les acteurs numériques, grands gagnants de la crise du coronavirus, ont ainsi gonflé les bénéfices des indices éclipsant l'impact d'une "économie physique" au ralenti. Les spécialistes recommandent aujourd'hui plutôt de s'intéresser aux retardataires, recelant un plus grand potentiel de rattrapage en terme de bénéfices. Dans les choix d'actions, Enguerrand Artaz estime ainsi que "la valorisation et la qualité deviennent les critères clés: les entreprises présentant des multiples de valorisation élevés sont à considérer avec beaucoup de prudence, tout comme celles qui sont fortement endettées ou qui disposent d'un faible pricing power ( capacité à relever ses prix de vente, Ndlr) en raison du risque de contraction des marges bénéficiaires par l'incapacité à répercuter les hausses de coûts aux clients. A l'inverse, les entreprises exposées à la croissance de l'économie, affichant une valorisation raisonnable et disposant de positions de leaderships ainsi que d'un bon pricing power, ou encore celles qui sont positivement corrélées à la hausse des taux (comme les valeurs financières) conservent un potentiel intéressant". En résumé, il est trop tard pour courir derrière des valeurs comme Amazon ou Tesla qui cotent respectivement 86 fois et 166 fois les bénéfices selon le consensus de Reuters, contre une moyenne boursière globale de 19 fois. Selon Stéphane Monier, il convient ainsi "de privilégier les titres avec une valorisation attractive dans les secteurs de l'énergie, des services financiers et de la construction automobile, ainsi que les valeurs cycliques des secteurs de l'industrie et des matériaux". Xavier Timmermans épingle également le secteur du luxe qui affiche certes une valorisation plus élevée, mais qui profite d'un très bon pricing power. Dans la même idée, les groupes avec des marques fortes sont aussi bien positionnés pour parvenir à relever leurs prix et maintenir leurs marges à niveau. Pour l'investisseur européen, la bonne nouvelle est que les perspectives s'améliorent enfin pour les Bourses du Vieux Continent, selon Stéphane Monier: "Nous préférons les titres paneuropéens, dont les bénéfices et les valorisations disposent d'un potentiel de rattrapage supplémentaire par rapport aux marchés boursiers mondiaux". Le CIO de Lombard Odier épingle aussi les bonnes perspectives des plus petites entreprises en Bourse. "Les petites capitalisations présentent encore des valorisations attrayantes et pourront profiter d'une solide croissance économique mondiale, ce qui leur permettra d'afficher une surperformance". Evidemment, investir tout son portefeuille en actions n'est pas indiqué. La base structurelle de votre patrimoine dépend de votre profil de risques et doit intégrer d'autres classes d'actifs. Afin de limiter l'impact de l'inflation sur votre portefeuille d'obligations, Stéphane Monier recommande une exposition à "la dette chinoise libellée en renminbi, en raison de ses vertus de diversification de portefeuille et d'un rendement plus élevé ( les obligations souveraines chinoises à 10 ans affichent un taux de près de 3, Ndlr)". Enguerrand Artaz retient pour sa part les titres indexés à l'inflation si l'envolée des prix ne faiblit pas. Ces obligations émises essentiellement par quelques Etats (Royaume-Uni, Etats-Unis, France, Allemagne, Italie, etc.) se distinguent par le fait que le principal, c'est-à-dire le montant remboursé à l'échéance et sur lequel les intérêts sont calculés, est indexé sur un indice des prix à la consommation. Cela fonctionne donc suivant le même principe que l'indexation des salaires. Enfin, Xavier Timmermans épingle, outre les actions, l'immobilier et les métaux précieux parmi les actifs réels permettant à l'investisseur de se protéger de l'inflation. Au niveau de l'immobilier, le stratégiste de BNP Paribas Fortis souligne que les loyers sont indexés. Les métaux précieux (or, argent, etc.) sont pour leur part traditionnellement considérés comme des protections contre l'inflation en raison de leur offre limitée. L'offre de bitcoin et de nombreuses cryptomonnaies est aussi limitée. Bruno Colmant se montre toutefois prudent vis-à-vis de ces investissements alternatifs, une catégorie qui englobe aussi l'art ou les collections. "Les marchés alternatifs sont en forte croissance, reflétant les importants afflux monétaires. Mais n'oublions pas que ces placements alternatifs ne génèrent aucun revenu" et risquent donc de pâtir d'une remontée des taux. "En ce qui concerne les cryptomonnaies, dont il y en a 14.000, nombreuses sont celles qui disparaîtront corps et biens".