Les discussions en coulisses ont commencé. Le grand deal énergétique belge est en chantier. Aux côtés d'une accélération des investissements dans les énergies renouvelables et de la construction de deux nouvelles centrales au gaz, la prolongation des deux réacteurs nucléaires de Doel 4 et Tihange 3 a été engrangée mi-mars. Cette décision amorce un bras de fer dantesque entre le gouvernement De Croo et Engie pour la concrétiser, voire pour préparer la filière nucléaire du futur.
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Les discussions en coulisses ont commencé. Le grand deal énergétique belge est en chantier. Aux côtés d'une accélération des investissements dans les énergies renouvelables et de la construction de deux nouvelles centrales au gaz, la prolongation des deux réacteurs nucléaires de Doel 4 et Tihange 3 a été engrangée mi-mars. Cette décision amorce un bras de fer dantesque entre le gouvernement De Croo et Engie pour la concrétiser, voire pour préparer la filière nucléaire du futur. Ce grand marchandage est crucial à l'heure où l'Europe revoit sa stratégie sur fond de guerre en Ukraine et d'arrêt progressif de sa dépendance à l'égard de la Russie. Sensible, aussi, d'où la prudence de circonstance des acteurs concernés, qui restent pour la plupart muets. Contactés, Engie ou le cabinet de la ministre concernée préfèrent ne pas évoquer le sujet, en l'état. Trends-Tendances lève toutefois le voile sur les enjeux cachés - et terriblement importants - de ces négociations. "La clé de l'avenir énergétique belge se situe en grande partie à Paris", précisent plusieurs sources bien placées que nous avons consultées. L'Etat belge doit compter avec les options stratégiques de la France voisine dont le président Emmanuel Macron a annoncé sa volonté de miser sur le nucléaire en complément du développement des énergies renouvelables. Mais Engie, la maison mère de l'opérateur belge, a fait un autre choix stratégique. "Le regard de Paris risque d'être plus décisif - et plus restrictif - dans la négociation actuelle qu'il ne le fut par le passé, acquiesce Marie-Christine Marghem (MR), ex-ministre fédérale de l'Energie. Jean-Pierre Clamadieu, qui a été réélu à la tête du conseil d'administration d'Engie début avril, considère toujours que le nucléaire n'est plus intéressant pour son groupe." La maison mère d'Engie dicte en grande partie les échanges. Un mandat de négociation a été confié à Thierry Saegeman, CEO de sa filiale belge, mais Jean-Pierre Clamadieu conserve un droit de regard permanent. Lors de sa réélection, celui qui avait succédé à Gérard Mestrallet en 2018 a vu sa stratégie climatique soutenue à 96,7%. L'entreprise mise sur la sortie du charbon, la substitution progressive du gaz fossile par les biogaz et le développement des renouvelables. Le nucléaire n'est plus une priorité. Cela explique pourquoi Engie avance à reculons dans ces négociations... tout comme les écologistes au sein du gouvernement belge. Une alliance objective existe entre les deux acteurs. "Jean-Pierre Clamadieu souhaite sortir du nucléaire à tout prix, confirme une source proche d'Engie. Thierry Saegeman a été désigné en Belgique avec le mandat clair de fermer, contre les syndicats, une grande partie de l'entreprise et de l'opinion. Mais avec le soutien d'Ecolo." La prolongation du nucléaire a dû être littéralement arrachée à la ministre fédérale de l'Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), "grâce" à l'explosion des prix et à une situation géopolitique délicate. Si la clé se trouve à Paris, c'est aussi parce qu'Emmanuel Macron, désormais réélu, va mettre en place sa stratégie en impliquant un autre acteur: EDF. En charge du parc nucléaire français, fort de 56 réacteurs - dont 13 actuellement à l'arrêt faute de maintenance suffisante par le passé -, l'entreprise est en difficulté financière et pourrait être nationalisée. Avec le soutien de l'Etat, elle deviendrait le levier du déploiement annoncé des réacteurs nucléaires modulables chez nos voisins. Engie a déjà fait savoir qu'en cas de nationalisation d'EDF, elle serait intéressée par le rachat de tout ou partie de son activité dans les énergies renouvelables. En retour, ne pourrait-on pas imaginer... un changement d'opérateur pour les réacteurs nucléaires belges prolongés, voire pour une filière du futur? "On pourrait aller voir EDF en guise d'alternative pour gérer les réacteurs prolongés et développer des centrales de la nouvelle génération, reconnaît Georges-Louis Bouchez, président du MR, qui ne cesse de plaider pour le maintien de la filière nucléaire en Belgique. Mais comment voulez-vous qu'une entreprise internationale investisse des centaines de millions, voire des milliards, sans aucune certitude stratégique? Au-delà de la prolongation de 10 ans que nous avons obtenue, la loi de 2003 telle qu'elle est remaniée pour l'instant dit toujours que l'on interdira le nucléaire en 2035." Marie-Christine Marghem ne balaie pas non plus du revers de la main l'idée d'un autre opérateur, motivé, pour prendre relais d'un Engie qui se fait prier. "C'est une construction qui aurait du sens, estime-t-elle. Mais encore faudrait-il qu'il y ait une visibilité sur l'avenir." "Ce n'est pas nous qui apporterons des solutions de court terme à la Belgique", soulignait à Trends-Tendances, en janvier dernier, Jean-Bernard Lévy, PDG d'EDF. "Il n'y a rien, pas de contact", insistait encore en avril Grégoire Dallemagne, CEO de Luminus, la société belge dont l'actionnaire principal est EDF, à l'occasion d'une de nos émissions Trends Talk, sur Canal Z. Toutes les cartes ne sont évidemment pas déposées d'emblée sur la table. Si intérêt il y a, il ne pourra être exprimé que dans le cadre d'un deal plus large et avec des perspectives claires. Et un équilibre garanti... "Ce serait quand même très gagnant pour Engie de prendre le renouvelable et d'échanger ça contre le nucléaire, précise encore une source bien informée. Cela me semble assez déséquilibré." Il ne serait pas non plus incongru de songer que la France, la Belgique et les Pays-Bas pourraient conclure un accord stratégique. Le nouveau gouvernement néerlandais de Mark Rutte s'est engagé à construire de nouvelles centrales nucléaires. Des partenariats ou un opérateur commun pourraient-ils être envisagés? La filière française pourrait trouver sa place de même que... la belge: il reste un savoir-faire important du côté de Tractebel, dont le site rappelle que l'ingénierie a contribué à des projets nucléaires dans 28 pays. Encore faudrait-il, chez nous, que les écologistes lâchent davantage de lest sur ce qui reste un tabou. Une autre option stratégique pourrait-elle être envisagée? Des sources proches d'Engie font état d'une formule à travers laquelle l'Etat s'engagerait davantage, de façon forte, pour cet enjeu stratégique en contribuant lui-même à la prolongation du nucléaire à travers le véhicule d'Engie. L'Etat belge pourrait même... devenir actionnaire d'une filiale ad hoc de l'entreprise, pour peser de tout son poids dans les choix et participer à ces investissements majeurs pour l'avenir du pays. Ce serait, toute proportion gardée, une évolution comparable à celle qui est intervenue dans le secteur bancaire après la crise financière de 2007-2008. Le contexte énergétique actuel n'est pas loin d'un tel chaos. "Que peuvent-ils demander? , analyse une source. Un cadre régulatoire clair sur 10 ou 15 ans avec, si celui-ci n'est pas respecté, la possibilité d'attaquer l'Etat devant un tribunal, dit cette source. L'énergie, ce sont vraiment des dossiers de long terme et de vision. Or, le gouvernement belge, jusqu'ici, a toujours échoué dans les éléments de vision, en décidant de clôturer le nucléaire pour revenir en arrière ou en se prononçant pour le gaz avant que ses prix n'explosent et que la guerre en Ukraine ne démontre les limites de notre dépendance. Le cadre régulatoire change sans cesse. C'est très compliqué dans ce contexte de mettre en place des orientations stratégiques." "Pour une entreprise de ce poids-là et de cette importance-là, qui représente plus de la moitié de la production d'électricité en Belgique, ce serait un rêve d'avoir un actionnaire éternel qui peut participer aux investissements à long terme, avec l'avantage... que tant qu'il y aura des citoyens, il y aura toujours un Etat, souligne Marie-Christine Marghem. Mais le gouvernement belge ne veut visiblement pas du tout de cette option, estimant que les risques sont trop importants." Bref, en ce moment, ce ne serait pas une option. Mais dans ce domaine, avec le contexte actuel, la roue pourrait tourner plus vite qu'on ne le pense.L'ancienne ministre libérale de l'Energie dans le gouvernement Michel ajoute qu'en tout état de cause, les négociations seront ardues entre l'Etat et Engie sur le volet fiscal. Avec, là encore, le risque d'une vision à court terme du gouvernement. La ministre Tinne Van der Straeten a envoyé un curieux signal en mandant la Banque nationale afin qu'elle envisage la possibilité de réclamer à Engie une "contribution de crise". L'institution lui a répondu qu'elle ne pourrait " pas faire grand-chose". Les résultats d'Electrabel en 2021 lui ont, il est vrai, permis d'envoyer 1,24 milliard d'euros de dividendes à sa maison mère française. "La rente nucléaire sera supérieure de plusieurs centaines de millions d'euros par rapport à une année normale", s'est félicité le Premier ministre, Alexander De Croo (Open Vld). En ajoutant: "C'est une des sources de revenus pour réduire la TVA sur l'énergie et les droits d'accises". "Est-ce un ballon d'essai lancé dans le cadre des négociations? , se demande Marie-Christine Marghem. En tout état de cause, c'est un drôle de signal. Ce que l'on gagnera en centaines de millions aujourd'hui via la fiscalité et la rente nucléaire, on pourrait le payer, à terme, en milliards, en raison d'une gestion du démantèlement mise à charge de l'Etat." Dans le bras de fer qui oppose l'Etat à Engie, on trouve une autre enveloppe importante, celle du démantèlement des réacteurs une fois fermés et de la gestion des déchets. Un provisionnement est déjà établi à charge d'Engie à hauteur de 14 milliards d'euros - dont une grande partie doit être récupérée après avoir été placée dans ses activités internationales. Mais l'ardoise finale pourrait atteindre plutôt les 20 milliards. L'ancienne ministre s'étonne: "Tinne Van der Straeten a déjà son projet de loi sur les provisions nucléaires. Elle l'a négocié à l'époque où elle était persuadée qu'il ne faudrait pas prolonger les réacteurs. De quel moyen de pression dispose-t-elle encore? Moi, à l'époque, après avoir prolongé deux réacteurs nucléaires, j'avais obtenu lors de la négociation de faire passer la provision nucléaire de 10 à 14 milliards, et développé un projet rendant l'entreprise responsable jusqu'au bout de la totalité du passif nucléaire". Dans cette grande partie d'échecs qui est entamée, la stratégie sera importante. A ce rythme, elle pourrait durer jusqu'après l'été, alors qu'il y a urgence si l'on veut que les réacteurs nucléaires soient opérationnels en 2026, comme voulu. Tant Engie que la ministre de l'Energie pourraient être tentés de forcer malgré tout une sortie du nucléaire, par l'absurde, en démontrant que les réacteurs ne peuvent être prêts dans les temps et en misant sur le mécanisme de substitution, ce fameux CRM qui octroie des subsides aux énergies venant en appui du renouvelable. Pour l'instant, deux centrales au gaz "modernes" doivent déjà être construites, l'une par Engie aux Awirs (Flémalle), l'autre par Luminus à Seraing. Engie dit pour sa part ne pas avoir renoncé à son projet initial, à Vilvorde, recalé faute de permis. Georges-Louis Bouchez, pour sa part, ne décolère pas. "Quand on a une ligne de conduite énergétique au niveau européen et que l'on multiplie les déclarations matamoresques à l'égard de la Russie, il est hallucinant de décider la construction de deux centrales à gaz, explique-t-il. J'avais déjà exprimé mes réticences le 18 mars, mais au vu de l'évolution de la situation internationale, je me dis que l'on se trompe du tout au tout: au lieu de diminuer notre dépendance à l'égard de la Russie, on risque de l'augmenter! Je ne veux pas être complice d'une telle énormité!" Le nucléaire, rappellent les libéraux, est une énergie décarbonée, contrairement au gaz.Au nom des libéraux, Marie- Christine Marghem a d'ailleurs déposé une proposition de loi pour demander la prolongation de cinq réacteurs nucléaires, au lieu de deux, tant l'enjeu de l'indépendance énergétique belge est stratégique et encore plus préoccupant depuis les tensions avec la Russie. "Le projet de loi actuel de la ministre Tinne Van der Straeten modifiant la loi de 2003 se contente de changer les dates d'arrêt de Doel 3 et Tihange 4 pour les prolonger de 10 ans, regrette-t-elle. C'est tout, cela tient sur une demi-page. Il n'y a rien permettant le développement de nouveaux réacteurs, à moyen ou long terme. Honnêtement, c'est risible." Selon l'ancienne ministre, cela "pose la question de la capacité de l'Etat belge à réfléchir à son avenir énergétique". Cette question fondamentale est la toile de fond de toutes ces négociations. "Le contexte actuel, avec la guerre en Ukraine qui risque de se prolonger par une nouvelle guerre froide, impose que l'on renforce notre capacité énergétique, poursuit-elle. La vraie responsabilité, au-delà de ma proposition de loi, ne serait-elle d'ailleurs pas que l'on supprime la loi de sortie de nucléaire pour en revenir à une autorisation d'exploitation illimitée dans le temps, moyennant la supervision décennale de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN)? Cela permettrait de faire le lien avec les nouvelles technologies du futur en gardant notre savoir-faire industriel et sa chaîne de valeur, les ingénieurs et le personnel capable de la faire fonctionner, ainsi que la capacité d'y investir." Il faut arrêter de tromper les gens, estime encore Marie- Christine Marghem: "Nous devons admettre que, contrairement à ce que prétend la ministre, le 100% d'énergies renouvelables en 2050, c'est un gros mensonge. Tous les spécialistes savent que ce n'est pas possible, surtout en Belgique. Moi, je suis favorable à un mix énergétique pour le futur avec du renouvelable et du nucléaire."Le risque est grand que les opérateurs du secteur de l'énergie ne soient en réalité devenus que des "chasseurs de subsides", développant un business model au gré des soutiens publics accordés aux énergies renouvelables ou au gaz. Le risque existe aussi de voir la Belgique confrontée à de réels problèmes de sécurité d'approvisionnement, faute d'avoir anticipé à temps. En cette ère incertaine, tant sur les plans économique que géopolitique et climatique, l'énergie est devenue une arme de guerre. C'est, aussi, un levier potentiellement important pour enraciner davantage encore l'intégration européenne. Encore faut-il que l'unité affichée depuis le début de la guerre en Ukraine tienne bon face aux crises qui s'annoncent. Tout en veillant à ce que les options stratégiques choisies par les Etats permettent d'assurer notre approvisionnement et notre croissance. Car la préservation de notre richesse collective, voilà bien l'enjeu de ces marchandages de haut vol, par-delà les questions d'opérateur ou d'actionnariat.