Le pouvoir d'achat est "le" sujet du moment qui angoisse les citoyens, préoccupe les dirigeants d'entreprises, fracture la société et bouscule les lignes politiques, sur fond de guerre en Ukraine, de chocs énergétiques et alimentaires. Chez nous, les décisions des autorités pour soulager le portefeuille des Belges - de la baisse de la TVA sur l'énergie au chèque mazout - ont été jugées trop timides. Les syndicats mobilisent leurs troupes avant l'été tandis que les fédérations patronales dénoncent un risque pour notre compétitivité et réclament une adaptation de l'indexation automatique des salaires. En France, la question a fortement alimenté la fin de campagne et mis le président sortant, Emmanuel Macron, dans les cordes, au profit de son adversaire d'extrême droite, Marine Le Pen.
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Le pouvoir d'achat est "le" sujet du moment qui angoisse les citoyens, préoccupe les dirigeants d'entreprises, fracture la société et bouscule les lignes politiques, sur fond de guerre en Ukraine, de chocs énergétiques et alimentaires. Chez nous, les décisions des autorités pour soulager le portefeuille des Belges - de la baisse de la TVA sur l'énergie au chèque mazout - ont été jugées trop timides. Les syndicats mobilisent leurs troupes avant l'été tandis que les fédérations patronales dénoncent un risque pour notre compétitivité et réclament une adaptation de l'indexation automatique des salaires. En France, la question a fortement alimenté la fin de campagne et mis le président sortant, Emmanuel Macron, dans les cordes, au profit de son adversaire d'extrême droite, Marine Le Pen. La baisse du pouvoir d'achat est un phénomène objectif en raison de hausses de prix record, comparables à celles des années 1970-80. Le Bureau du Plan a revu ses prévisions mensuelles à la hausse et prévoit désormais un taux d'inflation annuel à 7,3% en 2022, contre les 6,2% estimés début mars. Le tout est de savoir dans quelle mesure le problème est structurel: le Bureau du Plan estime que l'inflation atteindra 2,9% en 2023. Mais c'est aussi un phénomène subjectif pour lequel les ressentis et les parcours de vie jouent un rôle considérable. Tout comme les positionnements idéologiques. "La situation actuelle est très préoccupante", grimace Thierry Bodson, président de la FGTB. Interrogé par Trends-Tendances, le leader syndical souligne combien la hausse actuelle des prix de l'énergie et de l'alimentation vient s'ajouter à un contexte compliqué depuis plus de deux ans. "Le passif de ces chocs à répétition commence à devenir lourd, relate-t-il. La pandémie a créé un climat anxiogène mais elle a aussi généré une diminution du pouvoir d'achat pour beaucoup de gens en raison de rattrapages qui font mal. La décision prise sous le gouvernement Wilmès de diminuer le précompte professionnel sur le chômage temporaire, par exemple, a induit une régularisation fiscale non négligeable, fin 2021, qui s'est ajoutée aux difficultés posées par la hausse de prix. L'ajustement des contrats énergétiques fut un deuxième choc. C'est une accumulation." Selon Thierry Bodson, le monde politique ne prend pas la mesure du malaise actuel. "Ce qui nous revient du terrain par rapport aux décisions du gouvernement sur le chèque mazout ou la diminution de la TVA sur l'énergie, c'est que c'est insuffisant, souligne-t-il. Mais plus que cela: les travailleurs ont le sentiment qu'on leur fait l'aumône et ressentent une forme de mépris. Cela ne passe plus. On va baisser la TVA à 6% pendant les mois d'été mais on la rehaussera à 21% pour l'hiver? Le cliquet est activé pour le prix de l'essence mais, bon sang, pourquoi ne laisse-t-on pas alors le prix à 1,50 ou 1,70 euro? Le gouvernement débloque 30 millions d'euros pour les déplacements au travail mais ce montant ne servirait même pas à rencontrer les besoins du secteur des aides-ménagères! En outre, on va utiliser de l'argent public pour payer des coûts qui pourraient très bien l'être par des entreprises florissantes comme Pfizer ou Total. Tout cela n'est pas sérieux!" De nombreux travailleurs n'en peuvent plus, affirme le patron de la FGTB. "Certains donnent un certificat de maladie le 25 du mois parce qu'ils n'arrivent plus à payer leur essence pour aller travailler. J'en ai déjà vu, des difficultés, au cours de ma carrière. Mais quand j'entends des parents dire à leurs enfants qu'ils vont faire régime pour cacher qu'ils n'ont plus les moyens de payer la nourriture, je me dis que c'est indécent. C'est pourtant ce qui se passe en Belgique, en 2022..." La FGTB mobilisera en deux temps. Le 22 avril, des manifestations régionales appelleront à des mesures ponctuelles plus fortes sur l'énergie ou le transport. Avant une manifestation nationale le 20 juin pour réclamer des mesures structurelles sur les salaires, dont une modification de la loi de 1996 qui garantit la compétitivité des entreprises avec une modération salariale. "L'indexation automatique joue son rôle, c'est vrai, mais le mécanisme ne tient pas compte à leur juste mesure de toutes les augmentations, dit Thierry Bodson. L'énergie, par exemple, est sous-représentée dans le panier. En raison de la loi de 1996, les salaires risquent d'être bloqués jusqu'à la fin 2024." "La pression est forte, insiste le patron de la FGTB. Pour la première fois, on me demande d'organiser un Comité fédéral dans la foulée, le 26 avril: c'est l'instance qui peut décider d'une grève générale, sans attendre le 20 juin. On sent bien qu'il y a une demande de réactions plus fortes de la part des organisations syndicales. Le danger est réel que des gens se regroupent de façon spontanée dans des mouvements du type gilets jaunes, avec le risque de réclamer des solutions scabreuses." Le contexte, tendu, risque pourtant de faire déraper les fondamentaux de l'économie. Dans une carte blanche publiée par Le Soir, six anciens membres de cabinets ministériels actifs durant les années 1970-1980 appelaient le 5 avril à ne pas répéter les erreurs commises à l'époque. "L'appauvrissement apporté s'est doublé d'un appauvrissement consécutif de non-choix politiques, écrivent Wim Coumans (actif chez Wilfried Martens, alors Premier ministre), Henry Bogaert et Etienne de Callataÿ (Jean-Luc Dehaene), Baudouin Meunier et Olivier Lefebvre (Philippe Maystadt) ou encore Luc Leruth (Fonds monétaire international). C'est ce double appauvrissement qui a finalement dû être réparti sur l'ensemble de la population via le blocage des salaires, des sauts d'index, une austérité budgétaire prolongée, des mesures pour renflouer les fonds propres des entreprises et des lois sur la compétitivité et la formation des salaires." En d'autres termes, délier trop largement les cordons de la bourse aujourd'hui risquerait d'induire un tour de vis bien plus drastique dans un second temps. Interrogé par Trends-Tendances, Pierre Mottet, président de l'Union wallonne des entreprises (UWE), tient à rappeler "une évidence": "Le pouvoir d'achat dépend de l'activité économique, qui dépend elle-même de notre compétitivité. Si cela continue, le risque est réel que cela se dégrade. On ne peut partager que la richesse qui a été créée. Et ce sont les entreprises qui la créent". En début d'année, les organisations patronales ont demandé en choeur un saut d'index, avant de plaider pour une réforme du système afin d'éviter un dérapage trop important. Pieter Timmermans, administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique, renvoie, lui aussi, au risque de devoir prendre des mesures structurelles douloureuses, comparables au Plan global porté par Jean-Luc Dehaene en 1993, qui opéra des coupes sombres dans les dépenses publiques."Il y a un problème de pouvoir d'achat, je ne le conteste pas, reconnaît Pierre Mottet. Mais la Belgique reste, si je ne m'abuse, dans le top 20 des pays où celui-ci est le plus élevé dans le monde. Il faut relativiser. L'impact du coût de l'énergie et des crises met des entreprises et des citoyens dans la difficulté, c'est vrai. En Belgique comme en France, nous sommes dans des Etats providences et il est légitime de se demander ce que l'on peut faire pour leur venir en aide. Les situations individuelles sont parfois dramatiques et un soutien supplémentaire par les gouvernements serait de bon aloi. Mais n'oublions pas que dans le reste du monde, un tel parachute n'existe pas." Le patron des patrons wallons avance une suggestion inédite: "L'Etat pourrait intervenir en réorientant certains projets du plan de relance qui ne sont pas forcément stratégiques. Cela permettrait de mobiliser des ressources pour permettre à ceux qui sont les plus touchés de traverser cette crise. Peut-être faut-il cibler les mesures sur l'énergie et la mobilité, les deux domaines qui sont les plus impactés. Là encore, on peut réorienter des ressources parce que l'indépendance énergétique de la Wallonie, ce n'est pas avec le plan de relance que l'on va y arriver, ni même des alternatives suffisantes en matière de mobilité." Il s'agit aussi, ajoute-t-il, d'éviter les "effets d'aubaine": "La difficulté, c'est que tous les Belges ne sont pas concernés de la même manière. Des mesures linéaires qui touchent tout le monde de la même manière ne sont pas appropriées".Le patronat est-il agacé par la mobilisation syndicale à venir? "Les syndicats essaient de remplir leur mission, tempère Pierre Mottet. En tant que représentant des entreprises, je concède qu'il peut y avoir un effort à faire. Mais une action structurelle n'est peut-être pas nécessaire, si l'on sait que l'inflation pourrait diminuer au début de l'année prochaine. La Belgique est l'un des pays où l'on répond le plus rapidement à ces fluctuations avec l'indexation automatique des salaires. Les syndicats estiment que ce n'est pas suffisant? Je préviens: s'ils veulent aussi avoir plus de flexibilité pour négocier la norme salariale, cela suppose alors de revoir cette indexation." La clé reste la compétitivité. Et la relance par le secteur privé. "Le poids du secteur public demeure trop important en Wallonie, précise le président de l'UWE. Et cela ne s'améliore pas. Quand je vois que l'on continue à vouloir salarier les contractuels ou que l'on engage avec des contrats à durée indéterminée pour la stratégie de relance, qui devrait durer par essence de deux à quatre ans, je m'interroge. N'oublions pas qu'en Wallonie, le poids de la dette est déjà considérable: 30 milliards d'euros." Les difficultés de pouvoir d'achat tendent le contexte social et politique. Belgique-France, même combat? "Le contexte électoral en France est inquiétant, avec un risque réel que Marine Le Pen l'emporte au second tour, souligne le syndicaliste Thierry Bodson. Emmanuel Macron a pris trop de temps à se rendre compte que c'était la principale préoccupation des gens. Il y a un décalage entre le discours politique et la réalité de terrain. C'est ce que l'on a ressenti aussi ces dernières semaines en Belgique." "On n'entend pas de la même manière cette problématique du pouvoir d'achat en Allemagne ou aux Pays-Bas, réplique Pierre Mottet. Tout le monde souffre, on tente de trouver des solutions mais cela ne suscite pas de tels débats. En France, il y a évidemment un contexte électoral particulier, qui est le moment ou jamais de mettre le débat sur la table. Chez nous, il n'y a pas d'élection: j'espère que l'on pourra garder la raison."