Ce sont des semaines folles pour Engie en Belgique. La société française, héritière de cet Electrabel qui faisait la pluie et le beau temps dans le débat énergétique belge, se trouve au coeur du bruyant débat de la majorité fédérale au sujet de la sortie du nucléaire.
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Ce sont des semaines folles pour Engie en Belgique. La société française, héritière de cet Electrabel qui faisait la pluie et le beau temps dans le débat énergétique belge, se trouve au coeur du bruyant débat de la majorité fédérale au sujet de la sortie du nucléaire. Le président du conseil d'administration du groupe, Jean-Pierre Clamadieu, a dû écrire au Premier ministre, Alexander De Croo (Open Vld), pour réaffirmer son point de vue à une majorité écartelée: "Comme nous l'avons rappelé de manière constante ces dernières années, la prolongation de deux tranches de Doel 4 et Tihange 3 ne peut s'imaginer que dans le cadre d'un projet conduisant à une extension de durée de vie de 10 à 20 ans. Un tel projet nécessite un délai d'exécution que nous estimons à cinq ans (...). Dans ces conditions, il nous paraît impossible d'assurer le prolongement de l'activité de ces deux tranches en 2025." Au grand dam des libéraux francophones pour qui "ce n'est pas à une multinationale de décider de la politique de la Belgique". En marge de cette sortie programmée, la ministre de l'Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), vient de rappeler l'entreprise à ses obligations - qu'elle ne conteste pas - au sujet du démantèlement des centrales et de la gestion des déchets, dont le coût global est estimé à plus de 40 milliards d'euros! Ce n'est pas tout: Engie a remporté les enchères du CRM pour les deux centrales au gaz, à Vilvorde et à Awans, qui combleront les manques du mix énergétique en attendant le 100% renouvelable à l'horizon 2050. Là aussi, la société doit faire face à des vents contraires sous la forme d'un refus de permis de construire en Flandre par la ministre de l'Energie Zuhal Demir (N-VA) et l'annonce de recours citoyens en Wallonie. A Vilvorde, Engie, déterminée à mener à bien ces deux chantiers majeurs, va déposer une nouvelle demande de permis auprès des autorités provinciales. Mais l'essentiel est peut-être ailleurs. Engie, c'est une entreprise globale dont l'enjeu premier est désormais de se concentrer sur la transition énergétique mondiale en misant sur le renouvelable et les technologies d'avenir. "Engie a annoncé en juillet 2020 une stratégie de recentrage et de simplification sur une trentaine de pays et quatre métiers: les renouvelables, les infrastructures, le thermique et les solutions clients, résumait fin novembre Jean-Pierre Clamadieu au magazine français Investir. C'est dans le cadre de cette stratégie que nous avons cédé à Veolia 29,9% de notre participation dans Suez en octobre 2020, pour un montant de 3,4 milliards d'euros, et nous venons d'entrer en négociation exclusive avec le groupe Bouygues pour la cession d'Equans, notre filiale leader dans les services multitechniques (montant: 7,1 milliards)." Le volume global de la nouvelle entité passe de 17.000 à 7.000 personnes. "Engie continue à avoir des ambitions fortes pour notre pays, insiste Anne-Sophie Hugé, porte-parole de la société en Belgique. Elles sont chiffrées, basées sur l'innovation, avec une feuille de route très claire vers le zéro carbone. Nous entendons rester un producteur et une fournisseur d'électricité de premier plan avec la volonté de contribuer à la sécurité de l'approvisionnement. Nous resterons un interlocuteur pour nos 2,7 millions de clients afin de les accompagner dans la transition énergétique et les aider à mieux et moins consommer." Revendue à la France, dépossédée de sa situation de quasi-monopole, plongée dans une autre ère avec la loi de sortie du nucléaire adoptée en 2003, l'ancienne Electrabel est passée par des moments difficiles, entre négociations avec l'Etat belge et remue-ménages internes. "Il y a quelques années, la faillite d'Electrabel était de l'ordre du possible, souligne Dominique Woitrin, ancien président de la Creg (Commission de régulation de l'électricité et du gaz). La vie de telles grandes sociétés - on l'a vu avec les Acec, Cockerill, Enron, Lehman Brothers et tant d'autres - n'est pas forcément éternelle. C'est une entreprise qui a recentré ses activités et qui continue à avoir des obligations pour la Belgique. Si Engie n'existait plus, ce serait au contribuable belge de financer le démantèlement des centrales et le traitement définitif des combustibles. Une solution devra être trouvée dans les deux prochaines années.""Engie continue à jouer un rôle capital pour la politique de l'énergie en Belgique, poursuit Dominique Woitrin. Cela restera le cas, sa place est garantie à condition que l'entreprise mène une stratégie de prix intelligente dans les conditions actuelles. Il y a certes de la concurrence mais Engie est loin de disparaître. C'est devenu une entreprise française scindée en plusieurs entités et dont le pôle de décision, hormis pour le nucléaire, se trouve à Paris, notamment pour les TGV et les marchés de l'énergie. Ce n'est pas un problème à mes yeux, étant donné que ces marchés sont devenus européens. La gestion des réseaux et de leur équilibre se fait à ce niveau-là, avec Elia (gestionnaire du réseau haute tension, Ndlr) et Fluxys (transport de gaz, Ndlr) qui sont des acteurs de premier plan." "C'est un moment clé pour les activités d'Engie en Belgique, acquiesce Julien Blondeau, professeur à la VUB et codirecteur du Brite (Brussels Institute for Thermal-fluid systems and clean Energy). L'entreprise pourrait modifier considérablement la nature de ses activités de production en fonction d'une décision politique qui ne lui appartient pas ou plus. Avant la libéralisation du marché de l'électricité, Electrabel avait pour responsabilité d'assurer la sécurité d'approvisionnement et l'équilibre du réseau électrique, et le faisait sur base d'un mix énergétique intégrant différentes technologies: nucléaire, gaz, charbon, renouvelable. Dans un système de décision centralisée, un tel acteur peut aussi développer des plans de transition à long terme avec une visibilité claire. Ce qui, d'après beaucoup d'observateurs, manque cruellement." Julien Blondeau poursuit: "Dans un marché libéralisé, Engie est devenu un producteur comme un autre, qui doit surtout s'inquiéter de fournir l'électricité promise à ses clients. La sécurité d'approvisionnement et l'équilibre du réseau relèvent maintenant de la responsabilité d'Elia qui, pour ce faire, peut bien sûr mobiliser des producteurs en rendant les services nécessaires attractifs d'un point de vue financier. Mais ce n'est plus, pour ainsi dire, le problème d'Engie, en tous cas pas plus que d'autres producteurs. Ils ont la liberté de produire ou de ne pas produire, et le choix de leur stratégie, par exemple de développement du renouvelable. Mais ils n'ont pas (plus) de responsabilité globale (à nouveau, pas plus que d'autres)". Mais son avenir, confirme-t-il, est garanti: "Si la question est de savoir si les jours d'Engie sont comptés en Belgique, la réponse est certainement 'non' ". L'octroi, à travers des enchères du CRM, de la construction, subsidiée, des deux gros chantiers des nouvelles centrales au gaz à Vilvorde et à Awans est une garantie importante pour la société en Belgique. "En ayant remporté ces enchères pour la construction de deux nouvelles centrales au gaz (très impressionnantes en termes de puissance, de rendement et de pollution, malgré la discussion sur le permis de Vilvorde), Engie est à présent un acteur incontournable dans les deux scénarios de sortie ou de prolongement du nucléaire, souligne le professeur de la VUB. Ce n'est vraiment pas parce que l'on sort du nucléaire qu'Engie va disparaître du paysage en Belgique. Il n'est d'ailleurs pas étonnant qu'ils aient remporté les enchères puisque construire une nouvelle centrale sur un site existant est généralement moins cher que de partir de zéro. Et même dans le cas d'une prolongation partielle, les centrales au gaz seront de toute façon nécessaires." Dominique Woitrin, pour sa part, insiste sur la transition entamée depuis plusieurs années en vue de sortir du nucléaire. Et sur la vision d'un homme. "Gérard Mestrallet a été un patron extraordinaire, même si on ne l'aime pas, constate-t-il. Il a été à la tête du groupe Engie (anciennement GDF Suez) pendant plus de 20 ans. Il a eu certes des différents avec Philippe Bodson (administrateur délégué de Tractebel, qui chapeautait Electrabel, Ndlr), mais il avait compris l'idée de faire une grande entreprise combinant gaz et électricité et l'a réalisée avec la fusion Suez-Gaz de France. Engie a compris depuis 2015 que le nucléaire en Belgique, c'était fini. Son choix stratégique est de mettre tout sur le renouvelable, une politique que le groupe va appliquer partout. Le complément délivré par les centrales au gaz est considéré comme étant transitoire, avant de passer au biogaz." L'ancien patron de la Creg ne s'inquiète pas outre mesure du refus de permis en Flandre ou des recours en Wallonie pour ces centrales. "En ce qui concerne les centrales au gaz, pour la période transitoire, cela reste parfaitement possible. Il ne faut pas s'arrêter à l'incident du permis refusé à Vilvorde, cela n'est sans doute qu'éphémère car juridiquement bancal. Il y a trois autres projets de centrales qui peuvent être réalisés. C'est peut-être même la Flandre qui regrettera de se retrouver sans centrale au gaz." Engie, pour sa part, confirme qu'une nouvelle demande de permis sera incessamment déposée pour Vilvorde. L'horizon, c'est le 100% renouvelable en vue de 2050, à l'image du cap fixé par le gouvernement belge et l'Union européenne. "Nous avons des ambitions très fortes dans ce domaine, notamment en éolien et en solaire, souligne Anne-Sophie Hugé au nom de l'entreprise. Nous sommes déjà le premier producteur vert avec environ 850 MW de capacités installées. Nous avons l'intention d'atteindre 1.000 MW d'ici 2030 en éolien on-shore et l'ambition de participer, avec notre partenaire EDPR au sein d'OceanWings, à la future concession pour la construction d'éoliennes en mer du Nord. Au niveau du photovoltaïque, nous misons sur 250 MW d'ici 2030. Nous participons également à plusieurs projets de développement dans l'hydrogène vert." En décembre 2020, Carmeuse, Engie et John Cockerill ont signé un accord de développement conjoint pour un projet innovant de capture et d'utilisation du carbone en Wallonie. Ce projet, soulignaient les concepteurs, permettra de concentrer le CO2 provenant d'un nouveau type de four à chaux innovant, de le combiner avec de l'hydrogène vert et de produire de l'e-méthane, un gaz renouvelable qui peut être injecté dans le réseau de gaz ou utilisé dans les transports ou l'industrie. L'hydrogène vert sera produit par une usine d'électrolyse de 75 MW alimentée par de l'électricité verte. Ce projet est le plus grand de ce type au monde. "La stratégie d'Engie en Belgique repose sur quelques piliers: le tout au renouvelable avec le gaz de façon transitoire, l'importation de molécules vertes et le démantèlement des centrales, résume Dominique Woitrin. Le changement radical s'est opéré avec la présidence de Jean-Pierre Clamadieu et sa nouvelle direction. A mon sens, ils prennent pied dans le futur. Honnêtement, cette entreprise renouvelée fait le bon choix." Politiquement, avec la Vivaldi, cette vision a trouvé son relais naturel. "En un an, notre ministre de l'Energie, Tinne Van der Straeten, a fait davantage pour la transition énergétique en Belgique que celle (et ceux) qui l'ont précédé à ce poste", estime le président de la Creg. Précision importante: cette vision d'un avenir 100% renouvelable s'inscrit bien dans une stratégie internationale. "Un élément de la sécurité d'approvisionnement dont on ne parle pas assez, c'est l'importation d'électricité qui sera nécessaire pour l'assurer, souligne Julien Blondeau. Selon les prévisions d'Elia, on devrait passer d'une proportion d'import d'environ 10% en 2022 à une fourchette comprise entre 25 et 35% en 2030. Elia prévoit aussi que l'électricité importée sera plus chargée en CO2 que celle produite en Belgique (puisqu'elle pourrait être produite, par exemple, dans un pays qui utilise encore des centrales au charbon, Ndlr). Idéalement, l'énergie serait importée sous forme de molécules 'vertes' produites à partir d'hydrogène (de l'e-méthane, par exemple, Ndlr), lui-même produit à l'aide d'énergies renouvelables (solaire et éolien, Ndlr). Ces molécules serviraient aussi de stocks d'énergie, ce qui serait utile pour continuer à développer les énergies renouvelables intermittentes comme le vent ou le soleil. L'un des grands métiers d'Engie étant la distribution du gaz - surtout en France, via les activités de GDF -, l'entreprise semble bien placée pour produire ces molécules à l'étranger, les importer et les distribuer en Europe. La Belgique pourrait à cet égard jouer un rôle de plaque tournante." "La Belgique est déjà le pays le plus interconnecté d'Europe avec la Suisse, acquiesce Dominique Woitrin. Les importations deviendront plus importantes venant du Royaume-Uni et des pays scandinaves (renouvelable asynchrone avec nos régions) que de la France (nucléaire peu fiable). Quand Tinne Van der Straeten dit que la mer du Nord deviendra la plus grande centrale électrique d'Europe, elle a raison." En répétant à l'envi qu'il n'est plus possible de prolonger le nucléaire dans le seul pays où il utilise cette technologie, Engie est en phase avec sa stratégie. Et se trouve en position de force face aux autorités politiques. "Nous nous inscrivons dans le cadre légal qui est fixé", commente sobrement Anne-Sophie Hugé. "Certains dirigeants du groupe avaient déjà compris que ce n'était pas possible d'envisager une nouvelle prolongation du nucléaire, explique Dominique Woitrin. Georges-Louis Bouchez, président du MR, vit dans le passé quand il ne cesse de réclamer cette prolongation. Ce ne sera pas possible de le faire avant 2027 au plus tôt et ce serait compliqué de négocier: cela se ferait aux conditions financières d'Engie. De plus, la réglementation nucléaire internationale ne peut pas être bafouée comme en 2015 et a d'ailleurs été modifiée en février 2020 par un arrêté royal préparé par la ministre Marghem, ministre MR." "La loi peut encore être changée", souligne Georges-Louis Bouchez, en insistant: "Engie n'est pas neutre dans ce débat". L'ancien président de la Creg est dur: "Le lobby du nucléaire est énorme, c'est une minorité qui est très active. Ce sont souvent d'anciens (ou actuels) ingénieurs de Tractebel qui ont porté ces projets nucléaires pendant 30, voire 50 ans. Je les comprends en partie et je suis considéré comme un traître à la cause parce que j'ai changé mon fusil d'épaule. Je ne suis pas contre le nucléaire, mais les vieilles centrales belges sont révolues et mal placées. Il est temps de tourner la page. Le nouveau nucléaire, théoriquement prometteur, n'est pas pour demain mais probablement pour dans 20 ou 30 ans. Le vrai débat aujourd'hui est la transition vers une consommation mieux maitrisée et le renouvelable."