L'Histoire retiendra du gouvernement d'Alexander De Croo (Open Vld) qu'il a dû gérer tant bien que mal la pandémie de covid qui a déferlé sur notre pays, dans la foulée de l'équipe intérimaire de Sophie Wilmès (MR). Non sans une approche "erratique" d'ailleurs, pour reprendre les termes de l'Union des classes moyennes: pas moins de 29 comités de concertation ont été convoqués depuis l'entrée en piste de la Vivaldi (socialistes, libéraux, écologiste et CD&V) le 1er octobre 2020, dont trois consécutivement pour faire face à l'actuelle quatrième vague.
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L'Histoire retiendra du gouvernement d'Alexander De Croo (Open Vld) qu'il a dû gérer tant bien que mal la pandémie de covid qui a déferlé sur notre pays, dans la foulée de l'équipe intérimaire de Sophie Wilmès (MR). Non sans une approche "erratique" d'ailleurs, pour reprendre les termes de l'Union des classes moyennes: pas moins de 29 comités de concertation ont été convoqués depuis l'entrée en piste de la Vivaldi (socialistes, libéraux, écologiste et CD&V) le 1er octobre 2020, dont trois consécutivement pour faire face à l'actuelle quatrième vague. Par contre, l'Histoire ne retiendra pas la Vivaldi comme un grand moteur de réformes, alors que elle entendait l'être et que l'enjeu est pourtant d'envergure. Economiquement et écologiquement, il s'agit d'armer notre pays pour la transition vers une société durable et d'aider les citoyens et les entreprises à en devenir des acteurs majeurs. Politiquement, il est question de construire un "projet positif pour la Belgique" afin de faire barrage aux nationalistes flamands et aux extrémistes de tous bords en 2024. Jusqu'ici, à part un conclave budgétaire 2021 au cours duquel le gouvernement prétend avoir attaqué certains "tabous" (voitures de société, maladies de longue durée, etc.), on ne voit rien venir. Trois dossier majeurs se trouvent certes sur sa table: la préparation du mix énergétique du futur (couplée à la sortie du nucléaire), la prolongation de la réforme des pensions initiée par le gouvernement Michel et une grande réforme de la fiscalité. Mais on entend surtout des grandes déclarations, des ballons d'essai et des bruits de vaisselle cassée entre les sept partenaires. Alors que le monde de l'entreprise attend des actes et une vision claire, rapidement. "Mon sentiment, depuis des mois, c'est que ce gouvernement est un cabinet de transition, affirme Carl Devos, politologue à l'université de Gand, oracle au nord du pays. Il ne sera pas en mesure de faire des grandes réformes, j'en suis désormais convaincu. C'est, en réalité, un centre d'études universitaires: on étudie le renouveau démocratique, on étudie la réforme fiscale, on étudie l'institutionnel... Mais la majorité des dossiers ne seront pas décidés avant 2024. Le problème central, c'est que la politique n'offre plus de perspectives." "Si la crise sanitaire continue, cela va être très difficile pour eux de mener à bien un projet cohérent, acquiesce Emilie Van Haute, présidente du département de sciences politiques de l'ULB. Cela pollue le débat et cela leur fait perdre du temps. Mais n'est-ce pas aussi une forme d'échappatoire? Dès que l'on sort de ce dossier, c'est compliqué. Ce n'était déjà pas évident avec cette configuration inédite d'une coalition à sept partis. Cela l'est d'autant moins dès lors que ces partis aux profils idéologiques très différents se préoccupent davantage de leurs électeurs que de l'intérêt général." Avec des "crisettes" en pagaille. "Le pays vit un immense stress test, estime Bruno Colmant, professeur à l'UCLouvain et à l'ULB. Il y a des chocs exogènes dont la résolution est empirique. Je pense bien sûr au covid et aux inondations du mois de juillet. La résolution de ces problèmes exige une approche progressive et coordonnée avec d'autres pays. Mais d'autres problèmes sont endogènes, c'est-à-dire liés à la gestion autonome du pays. Ils sont nombreux et connus. Ils vont conditionner la prospérité et la solidarité pour plusieurs générations. Je pense aux choix énergétiques, aux modèles de pension et même à la fiscalité qui doit être repensée. Il y a aussi les réformes du marché du travail et le financement de la sécurité sociale qui repose sur un modèle industriel révolu." Or, notre pays semble désarmé pour y faire face, regrette-t-il. "On observe le chromosome faible du royaume: le morcellement politique, lui-même amplifié par de multiples strates décisionnelles dans un système institutionnel délicat. Il inhibe la prise de décision. Tout doit se faire par cabotage, plutôt que par longue vision. Je remarque aujourd'hui, et peut-être pour la première fois depuis le début des années 1980, une indécision des acteurs de la société civile. D'ailleurs, c'est très frappant de voir que la prise de parole par ces experts civils s'amplifie. Le risque évident, c'est que faute d'un sursaut moral, l'adhésion aux décisions politiques collectives se délite et que l'individualisme s'insinue dans un détachement, que certains appelleront désobéissance ou démoralisation citoyenne." En matière énergétique, la priorité de l'heure consiste à confirmer la sortie du nucléaire, décidée par le gouvernement Verhofstadt en 2003. "C'est le seul domaine où l'on peut espérer une solution, parce qu'elle s'impose", grince Carl Devos. Mais cela se fera dans la douleur et le compromis. La sortie du nucléaire est une priorité écologiste, pour confirmer enfin le trophée obtenu à l'époque et mettre le cap sur une énergie 100% renouvelable à l'horizon 2050. Tinne Van der Straeten (Groen), ministre fédérale de l'Energie, a remis un rapport "rassurant", le 2 décembre. "Les réponses sont apportées au niveau de la sécurité de l'approvisionnement et du prix, j'en appelle à la réalisation de l'accord de gouvernement, plaide Jean-Marc Nollet, coprésident d'Ecolo. Cet accord dit que s'il y a une réponse positive à la demande sur le prix et à celle sur la sécurité d'approvisionnement, la loi sur la sortie du nucléaire reste telle quelle." En coulisses, les écologistes rappellent que si aucun accord ne peut être conclu, la loi de 2003 s'appliquera d'elle-même: on fermera toutes les centrales. Les "écosocialistes" de Paul Magnette se sont ralliés à la position écologiste de la fermeture complète, mais sans être totalement convaincus en interne. Le MR, lui, s'est dit "extrêmement déçu et inquiet à la lecture du rapport de la ministre de l'Energie". "Déçu, dit son président Georges-Louis Bouchez, car la ministre ne respecte pas l'accord du gouvernement qui prévoyait d'étudier deux scénarios: avec et sans nucléaire. Rien n'a été étudié sur la prolongation de ce dernier. Inquiet en raison de l'indigence des informations contenues: aucune étude sur le prix, aucune donnée sur le climat et les émissions de CO2. Mais aussi des contradictions incroyables sur la sécurité d'approvisionnement." Les libéraux accusent les écologistes de "dogmatisme". "Il n'y a plus aucune rationalité dans ce dossier", peste-t-on dans leurs rangs. Côté flamand, l'Open Vld n'est pas non plus "rassuré". "Les libéraux ne sont pas les seuls à le penser, prolonge le politologue gantois. Beaucoup de gens partagent cet avis en Flandre, et pas seulement à la N-VA: c'est le cas aussi du Voka ( organisation patronale, Ndlr), mais aussi au CD&V. N'oublions pas non plus que le deal conclu à l'été 2020 entre le PS et la N-VA laissait deux centrales nucléaires ouvertes plus longtemps. Cela dit, il n'y a pas de bonne solution: qu'on ferme les centrales ou pas, il restera des incertitudes. On ne donnera pas de perspectives claires." Dans ce dossier, la Belgique paye 20 années d'indigence politique: peu d'anticipation de la sortie du nucléaire et aucune majorité pour changer la loi initiale. Des initiatives ont été prises pour doper l'éolien offshore, notamment, mais trop peu, trop tard. Grégoire Dallemagne, CEO de Luminus, souligne par ailleurs dans L'Echo combien "construire des projets renouvelables est de plus en plus difficiles". Une impasse? Le risque de black-out ou des coûts trop importants, voilà le cauchemar pour l'économie: les organisations patronales s'en inquiètent ouvertement. Outre ce débat énergétique, les différents niveaux de pouvoir belges doivent encore s'entendre sur la répartition des efforts à accomplir pour atteindre les objectifs climatiques fixés par les accords de Paris. La Flandre renâcle. En pleine Cop26 à Glasgow, le ministre wallon du Climat, Philippe Henry (Ecolo), avait été contraint d'annoncer qu'il n'y avait pas d'accord entre les différents niveaux de pouvoir. Les réformes majeures des pensions et de la fiscalité sont les deux autres chantiers majeurs de la Vivaldi. Des projets ont été déposés ou des ballons d'essai ont été lancés par les ministres en charge, Karine Lalieux (PS) et Vincent Van Peteghem (CD&V). Chaque fois, les libéraux et les milieux patronaux ont sursauté. En matière de pensions, le projet de la ministre socialiste, présenté à la rentrée de septembre, a été reporté à l'hiver tant il suscitait des réticences libérales. Sur la forme (il a été dévoilé à la presse avant les partenaires) mais aussi et surtout sur le fond: abandon de la pension à points prévue sous le gouvernement Michel, adoption d'un bonus pensions jugé "infinançable"... Depuis, des consultations ont lieu, mais les organisations patronales ont encore déploré début décembre que "les propositions sur la table tendent plutôt à valoriser l'inactivité et à augmenter les dépenses de pensions". En ce qui concerne la fiscalité, les premières pistes des experts mandatés par le ministre Van Peteghem ressemblent davantage à un catalogue d'horreurs et à une liste de nouveaux impôts: hausse de la TVA, taxation des loyers et des plus-values, suppression de l'épargne-pension... "Pas de nouveaux impôts pour ceux qui travaillent, épargnent, investissent, a déjà prévenu le MR. Ce rapport d'experts est un pamphlet de gauche et pas le reflet de l'accord de gouvernement." "Les partis ont encore du temps pour agir, tempère Pierre Verjans, politologue à l'université de Liège. Le fait de le discuter sur le fond et de le confronter aux réticences internes à la coalition ou des partenaires sociaux peut rendre la copie plus acceptable. Il suffirait de présenter un projet bien consistant en 2023 ou début 2024 pour se présenter honorablement devant les électeurs. Ce sont des engagements à moyen ou long terme qui nécessitent une assise large. La difficulté, c'est que ce sont des professionnels du conflit. Ils sont obligés de dramatiser le débat avant d'atterrir." Carl Devos est moins optimiste: "Le climat de tension entre socialistes et libéraux dépasse la seule inimitié entre leurs présidents, Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez, soutient-il. Le PS veut être plus à gauche sous la pression du PTB et le MR glisse davantage vers le centre droit. En Flandre, l'Open Vld et le CD&V sont sous les attaques incessantes de la N-VA. Or, socialistes et libéraux devraient constituer l'axe fort du gouvernement. La formation de ce gouvernement a été très frustrante. Après une très longue formation, l'accord a été conclu en un temps record et n'a pas été au bout des choses. Voilà pourquoi je ne les vois pas arriver à une réforme d'envergure." Structurellement, le paysage politique belge rend compliquées les réformes d'envergure et les ambitions clairvoyantes. La Vivaldi est la coalition qui compte, historiquement, le plus grand nombre de partis. "Il y a en outre une dynamique nouvelle du côté francophone, ajoute Emilie Van Haute. Les présidents de parti ne sont pas dans la conciliation. Avant, ils étaient davantage là pour conclure des accords, aujourd'hui, ils sont dans le positionnement vis-à-vis de leurs électeurs. Cela a été initié avec l'arrivée de Georges-Louis Bouchez au MR, Paul Magnette a désormais repris ces codes au PS. C'était finalement ce que faisait Bart De Wever lors de la précédente législature." Un ancien Premier ministre, Wilfried Martens, affirmait dans les années 1980-1990 qu'il était impossible de mener à bien l'ambition d'une majorité dans la tempête sans que les présidents de parti soient à bord - ou, du moins, leurs personnalités de premier plan. Une leçon que l'on n'a visiblement pas retenue. "On a deux configurations particulières assez spécifiques, prolonge la politologue. Tout d'abord, il y a la volonté affirmée des libéraux de se positionner de façon très ferme sur l'échiquier politique, comme le démontre l'action de leur président. Ils ont un boulevard à droite, où il n'y a personne d'autre. L'objectif reste celui cultivé par ses prédécesseurs - de Louis Michel à Charles Michel en passant par Didier Reynders - de devenir le premier parti francophone en 2024. Le tout est de savoir s'il sera possible de balayer de façon aussi large de la droite dure au centre droit. Ils font le calcul que leurs électeurs ne partiront pas au cdH ou chez DeFI." Du côté de la gauche, au contraire, le problème est celui d'un embouteillage problématique. "Tant Ecolo que le PS craignent de perdre des électeurs au profit du PTB, souligne Emilie Van Haute. Cela implique des positionnements et, dès lors, la difficulté de forger des compromis. En même temps, il n'y a pas d'alternative, on risque de se retrouver avec des scènes de tension à répétition." Le PS a opté pour une ligne "écosocialiste" et l'axe PS-Ecolo, parfois isolé face au MR et à tous les autres partis flamands, complique la prise de décision. "Nous ne demandons pas mieux que d'avoir des relais plus importants chez les libéraux, murmure-t-on dans les hautes instances écologistes. Mais le MR actuel est à ce point conservateur..." Et puis les bleus et les verts sont en concurrence électorale directe et ne s'épargnent guère. On assiste, souligne un de nos interlocuteurs bien informé, à "une pulvérisation des institutions par les présidents de parti qui cherchent à se positionner en permanence à coups de déclarations et de tweets". "Si une entreprise fonctionnait de la sorte, elle tomberait en faillite et n'aurait peut-être même pas pu être constituée", nous dit-on. "Le chef de gouvernement peine à être le vrai chef du gouvernement, analyse Carl Devos. C'était déjà le cas avec Charles Michel du temps de la suédoise. Cette fois-ci, Alexander De Croo ne peut disposer de l'autorité nécessaire en raison de l'omniprésence de deux Premiers ministres de l'ombre, Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez, à la tête des deux principales formations de la Vivaldi." Nos nombreux contacts off the record au sein des partis confirment cette analyse. "Quand une décision est prise, on doit être loyal vis-à-vis d'elle, souligne un président. Si ce n'est pas le cas, ce n'est pas bon pour l'autorité du Premier ministre et, ce faisant, pour l'image du gouvernement lui-même." La contestation par le président du PS de la décision prise au sein du conseil des ministres sur l'obligation vaccinale des soignants laisse ainsi des traces. "Je m'interroge sur l'espace que chaque intervention de Georges-Louis Bouchez occupe politiquement et médiatiquement, souligne une autre source de premier plan. Personnellement, je conserve ses interviews et je ne les lis que huit jours plus tard, afin de voir ce qu'il en reste." La confiance au sein de la Vivaldi est abîmée. L'objectif de construire un "projet positif pour la Belgique", énoncé en octobre 2020, prend l'eau de toutes parts. Les libéraux se battent pour leurs options dans une coalition emmenée par un Premier ministre libéral flamand qui, disent-ils, "veille surtout à ne se fâcher avec personne". Les socialistes craignent de perdre des plumes à gauche et semblent par moments nostalgiques d'un dialogue avec la N-VA qui leur avait permis d'obtenir davantage d'avancées que dans la Vivaldi actuelle. "Paul Magnette avait obtenu un accord assez à gauche avec Bart De Wever en échange d'avancées institutionnelles, souligne Carl Devos. Les libéraux ont dit 'non'. Je comprends sa frustration, comme je comprends celle de la FGTB. Le résultat, c'est un gouvernement avec un Premier ministre libéral à sa tête, qui mène des politiques plus à droite. Que fait désormais le président du PS, en réaction? Il prend continuellement ses distances avec la N-VA, il prône l'écosocialisme et songe à une nouvelle réforme de l'Etat alors que tous les autres partis francophones sont unitaires, tant le PTB qu'Ecolo ou le MR." Une nouvelle réforme institutionnelle est en gestation pour 2024. Un grand débat doit débuter à la fin de cette année, appuyé par une consultation citoyenne. "Mais on sait très bien que ce n'est pas là que cela se négociera", sourit un insider. "Il y a une double tension au sein de la Vivaldi, épingle Emilie Van Haute. Celle de vouloir atterrir pour 2024 avec un projet susceptible de faire barrage à la N-VA et au Vlaams Belang. Mais aussi celle, pour chaque parti de la coalition, d'atterrir pour leurs électeurs sans faire trop de concessions. La difficulté pour la Vivaldi, c'est qu'il lui est difficile de mettre en place un projet positif comme elle s'y engage, précisément en raison d'un positionnement préventif de chaque parti par rapport à ce qui le menace directement." Le résultat, à grands coups de communication tous azimuts, c'est le foutoir auquel on assiste. Avec le risque d'aller dans le mur. "J'ai publié une chronique intitulée The perfect storm dans laquelle je soulignais que si l'on continuait comme ça, on se dirige vers un nouveau Dimanche noir semblable à celui de 1991, quand le Vlaams Blok était devenu le premier parti à Anvers, souligne Carl Devos. Le risque, c'est une grande victoire du Vlaams Belang en 2024. J'ai reçu de nombreuses réactions émanant de plusieurs partis me disant que j'avais raison. Je leur répondais en retour: 'Mais faites quelque chose! '. Ils ne savent pas quoi. C'est comme si le problème était insolvable." Cette législature sera-t-elle celle des occasions manquées, sur fond d'une crise du covid qui perturbe tous les agendas et embarrasse toutes les négociations? Le pays, par moments, semble pratiquement ingérable. Au bord de la rupture. "C'est aujourd'hui que les hommes qui nous dirigent doivent être audacieux et clairvoyants dans la restauration du culte de l'intérêt général, insiste Bruno Colmant. Il s'impose de quitter l'immédiateté pour un projet de société. Ce qui doit changer, c'est la hauteur avec laquelle nous abordons les défis. Cela exige de la hauteur de vue, du recul intellectuel, de l'audace - souvent impopulaire d'ailleurs - , mais surtout du caractère. Il faut recréer des espérances collectives et faire face à l'entropie d'un contexte qui laisse présager que des périls existentiels nous guettent. Cela exige aussi de s'écarter des dogmes auxquels certains tiennent avec un aplomb inébranlable et une obstination obséquieuse." Il reste deux ans pour le faire. En sortant du fatalisme.