Elle met à son profit des compétences externes reconnues pour appuyer ses propres thèses en amenant les institutions à rédiger rapports et expertises dont elle a à l'avance dicté non seulement les hypothèses de départ mais aussi les conclusions, soit ici : le nucléaire est dangereux non seulement à cause de ses déchets et du risque d'accident genre Tchernobyl, mais aussi en cas de maintien après 2025 pour les prix de l'énergie et même pour notre sécurité d'approvisionnement (alors qu'il pourvoit plus ou moins 50% de notre électricité).

On ne débat donc dans ces études que d'une sortie complète sans compromis aucun en excluant - malgré l'accord de gouvernement - de garder l'un ou l'autre réacteur après 2025 si on a des problèmes d'approvisionnement.

Les conclusions des études sont formulées dans un rapport du SPF économie (réf. 1) après une première enchère dite CRM (Capacity Remuneration Mechanism) pour attirer des investisseurs pour des capacités de remplacement au nucléaire. Toutes celles-ci doivent être alimentées par du gaz naturel, en pleine contradiction avec les objectifs de décarbonation de l'Europe, mais passons pour l'instant, pensons à l'avenir immédiat jusqu'à l'hiver 2025/2026.

Deux objectifs sont primordiaux : primo, assurer grâce au CRM la sécurité d'approvisionnement, secundo minimiser l'impact sur le prix de l'électricité. En fonction de cela, le gouvernement (le kern) pourra donner son feu vert à une sortie complète en 2002/2023 et 2025 de nos quelques 6.000 MW nucléaires. Le rapport SPF conclut que ce feu vert peut être donné. Pour convaincre, il synthétise les études scientifiques et techniques faites, dont celle du gestionnaire du réseau de transport de l'électricité ELIA (réf. 2) et de l'université de Gand (réf. 4), cependant aussi compréhensibles que la théorie des cordes pour la majorité des gens, et pour les membres du kern.

L'année de sortie complète (la seule envisagée) est dénommée Y=2025, par référence au D-day, début d'une victoire. Pourtant ce feu vert est vermoulu, car les rapports soumis au kern, pourtant totalement orientés vers une sortie complète ne confirment pas du tout la thèse du 'tout baigne', si on lit bien ce qui reste difficile : le rapport ELIA (réf. 2) donne un premier message (résumé p. 2) : 'il y aura un besoin urgent de nouvelles capacités' (sic.). Combien ? A voir dans la figure 1 (réf. 2) : 3.600 GW à partir de 2025, grimpant par la suite à 4.100 MW en 2030 et à 4.600 MW en 2032, tout cela par assurer la sécurité d'approvisionnement, tenant compte de la croissance des voitures électriques et des pompes à chaleur vers une électrification croissante de nos besoins énergétiques (environ 400 TWh/an au total contre 85 TWh/an pour l'électricité en 2021).

En plus de cela, des délestages volontaires ou forcés seront nécessaire en cas de difficultés d'importation des capacités manquantes. Ces délestages croîtront de 1.700 MW en 2022 jusqu'à 2.400 MW en 2032 (rapport complet p. 72) pendant quelques heures en hiver.

Comment la ministre concilie-t-elle cela avec le résultat effectif de l'enchère Y-4 = 2021 (réf. 1) : 2x800 MW de centrales au gaz : Les Awirs (recours) et Vilvoorde (permis rejeté) ? Dans le meilleur des cas on aurait donc 1.600 MW - qui ne seront prêts à fonctionner qu'en 2025 à comparer aux 3.600 MW attendus. Mais pas grave (réf. 3) : on prendra les capacités manquantes dans le marché secondaire. Il y a là de vieilles centrales qui y ont été mises car elles n'étaient plus rentables (par la faute des renouvelables). Elles pourront participer à la deuxième enchère Y-1 (=2024), ce qui permettra de faire l'économie de nouvelles centrales au gaz, car elles seront directement opérationnelles en 2025. Les verts seront contents. Mais : Quid des émissions de CO2 beaucoup plus importantes avec les vielles technologies ? Quid de leur éligibilité au CRM aux yeux de l'Europe ? C'est là que la ministre met en oeuvre tous ses talents (réf. 3) :

  • Pour ce qui est des émissions accrues de CO2 de toutes les centrales au gaz, pas de problème : on pourra les compenser grâce au marché carbone européen ETS (Emission Trading System). D'autres pays pourront réduire leurs émissions grâce au fait que nous les augmentons (pourquoi cela se passerait-il ?)
  • Le CRM, un subside octroyé aux nouvelles centrales à gaz, permet des investissements, la DG concurrence a donné son accord, c'est jouable dans le temps qui reste d'ici Y-1 pour l'élargir à toutes les centrales à gaz. D'autre part, le CRM ne peut être accordé que si toutes les centrales nucléaires ont été arrêtées. Il est donc dangereux pour la sécurité d'approvisionnement de vouloir en maintenir une ou deux, la sécurité d'approvisionnement serait menacée (!)

À propos des prix de l'électricité : Le rapport de l'université de Gand de la réf. 4 ne porte que sur les prix de gros (une petite partie de la facture, à la laquelle il faut ajouter taxes et redevances). Au niveau du marché européen les impacts du prix du gaz et du carbone forment la part du lion dans la formation de ces prix. Le changement du mix électrique Belge n'aurait donc qu'un très faible impact sur eux. Les prix de gros sont par ailleurs en forte augmentation avec les prix du gaz et du carbone depuis le début 2021. Ceci n'est pas pris en compte par l'étude dès lors caduque, pas plus que les suppléments au prix global déjà bien présents et en croissance avec plus de renouvelables éoliens et solaires dont on espère qu'ils vont à terme éliminer le gaz (douteux, voir la note de simulation de la réf. 5). Si elle réussit, la ministre aura droit à entrer au panthéon antinucléaire. Mais cela sera-t-il sans conséquence pour elle et pour toute la société Belge dès 2026 ?

Pierre Kunsch Physicien et économiste, Dr. en Sciences, professeur horaire ULB

Références

  • SPF Économie Première enchère CRM Rapport d'évaluation sur la sécurité d'approvisionnement et l'impact sur le prix de l'électricité, décembre 2021
  • VRT News Luc Pauwels, Analyse, Minister Van der Straeten heeft rapport kernuitstap klaar: komen we de winter van '25-'26 ongeschonden door?
  • Sortie du nucléaire : garder deux réacteurs aura peu d'impact sur le prix de l'électricité reportage Le Soir sur l'étude de l'Université de Gand 19 octobre 2021
  • Analyse de Pierre Kunsch par simulations de la sécurité d'approvisionnement
Elle met à son profit des compétences externes reconnues pour appuyer ses propres thèses en amenant les institutions à rédiger rapports et expertises dont elle a à l'avance dicté non seulement les hypothèses de départ mais aussi les conclusions, soit ici : le nucléaire est dangereux non seulement à cause de ses déchets et du risque d'accident genre Tchernobyl, mais aussi en cas de maintien après 2025 pour les prix de l'énergie et même pour notre sécurité d'approvisionnement (alors qu'il pourvoit plus ou moins 50% de notre électricité). On ne débat donc dans ces études que d'une sortie complète sans compromis aucun en excluant - malgré l'accord de gouvernement - de garder l'un ou l'autre réacteur après 2025 si on a des problèmes d'approvisionnement. Les conclusions des études sont formulées dans un rapport du SPF économie (réf. 1) après une première enchère dite CRM (Capacity Remuneration Mechanism) pour attirer des investisseurs pour des capacités de remplacement au nucléaire. Toutes celles-ci doivent être alimentées par du gaz naturel, en pleine contradiction avec les objectifs de décarbonation de l'Europe, mais passons pour l'instant, pensons à l'avenir immédiat jusqu'à l'hiver 2025/2026. Deux objectifs sont primordiaux : primo, assurer grâce au CRM la sécurité d'approvisionnement, secundo minimiser l'impact sur le prix de l'électricité. En fonction de cela, le gouvernement (le kern) pourra donner son feu vert à une sortie complète en 2002/2023 et 2025 de nos quelques 6.000 MW nucléaires. Le rapport SPF conclut que ce feu vert peut être donné. Pour convaincre, il synthétise les études scientifiques et techniques faites, dont celle du gestionnaire du réseau de transport de l'électricité ELIA (réf. 2) et de l'université de Gand (réf. 4), cependant aussi compréhensibles que la théorie des cordes pour la majorité des gens, et pour les membres du kern. L'année de sortie complète (la seule envisagée) est dénommée Y=2025, par référence au D-day, début d'une victoire. Pourtant ce feu vert est vermoulu, car les rapports soumis au kern, pourtant totalement orientés vers une sortie complète ne confirment pas du tout la thèse du 'tout baigne', si on lit bien ce qui reste difficile : le rapport ELIA (réf. 2) donne un premier message (résumé p. 2) : 'il y aura un besoin urgent de nouvelles capacités' (sic.). Combien ? A voir dans la figure 1 (réf. 2) : 3.600 GW à partir de 2025, grimpant par la suite à 4.100 MW en 2030 et à 4.600 MW en 2032, tout cela par assurer la sécurité d'approvisionnement, tenant compte de la croissance des voitures électriques et des pompes à chaleur vers une électrification croissante de nos besoins énergétiques (environ 400 TWh/an au total contre 85 TWh/an pour l'électricité en 2021). En plus de cela, des délestages volontaires ou forcés seront nécessaire en cas de difficultés d'importation des capacités manquantes. Ces délestages croîtront de 1.700 MW en 2022 jusqu'à 2.400 MW en 2032 (rapport complet p. 72) pendant quelques heures en hiver.Comment la ministre concilie-t-elle cela avec le résultat effectif de l'enchère Y-4 = 2021 (réf. 1) : 2x800 MW de centrales au gaz : Les Awirs (recours) et Vilvoorde (permis rejeté) ? Dans le meilleur des cas on aurait donc 1.600 MW - qui ne seront prêts à fonctionner qu'en 2025 à comparer aux 3.600 MW attendus. Mais pas grave (réf. 3) : on prendra les capacités manquantes dans le marché secondaire. Il y a là de vieilles centrales qui y ont été mises car elles n'étaient plus rentables (par la faute des renouvelables). Elles pourront participer à la deuxième enchère Y-1 (=2024), ce qui permettra de faire l'économie de nouvelles centrales au gaz, car elles seront directement opérationnelles en 2025. Les verts seront contents. Mais : Quid des émissions de CO2 beaucoup plus importantes avec les vielles technologies ? Quid de leur éligibilité au CRM aux yeux de l'Europe ? C'est là que la ministre met en oeuvre tous ses talents (réf. 3) : À propos des prix de l'électricité : Le rapport de l'université de Gand de la réf. 4 ne porte que sur les prix de gros (une petite partie de la facture, à la laquelle il faut ajouter taxes et redevances). Au niveau du marché européen les impacts du prix du gaz et du carbone forment la part du lion dans la formation de ces prix. Le changement du mix électrique Belge n'aurait donc qu'un très faible impact sur eux. Les prix de gros sont par ailleurs en forte augmentation avec les prix du gaz et du carbone depuis le début 2021. Ceci n'est pas pris en compte par l'étude dès lors caduque, pas plus que les suppléments au prix global déjà bien présents et en croissance avec plus de renouvelables éoliens et solaires dont on espère qu'ils vont à terme éliminer le gaz (douteux, voir la note de simulation de la réf. 5). Si elle réussit, la ministre aura droit à entrer au panthéon antinucléaire. Mais cela sera-t-il sans conséquence pour elle et pour toute la société Belge dès 2026 ? Pierre Kunsch Physicien et économiste, Dr. en Sciences, professeur horaire ULB