Devenir le premier pays du monde sans e-commerce. La sortie du président du parti socialiste a fait couler beaucoup d'encre la semaine passée.
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Devenir le premier pays du monde sans e-commerce. La sortie du président du parti socialiste a fait couler beaucoup d'encre la semaine passée. C'est qu'en plus d'être impossible à mettre en place, une telle idée bouleverserait de manière fondamentale tout le tissu économique de notre pays. Elle chamboulerait la vie des particuliers et des entreprises, avec probablement pas mal d'effets insoupçonnés. Une Belgique sans e-commerce ne serait pas seulement un pays qui rejette Amazon et tous les grands vendeurs internationaux. Ce serait un Etat qui affaiblirait un nombre colossal de ses entreprises, de la plus petite à la plus grande. Et pas seulement ses boutiques en ligne, mais aussi ses acteurs de la logistique, ses producteurs de produits (de la pomme bio au vélo Cowboy), ses spécialistes digitaux, ses administrations, etc. Des centaines de milliers d'emplois (de tous niveaux de qualification) seraient touchés, des milliers d'entreprises disparaîtraient, sans qu'on ait la certitude que leur activité ou leur personnel ne soient transférés vers des acteurs traditionnels, comme l'espérerait le président socialiste...Trends-Tendances a imaginé pour vous (et pour Paul Magnette) une plongée dans une Belgique de 2025 qui aurait totalement banni l'e-commerce. Une fiction dans laquelle toute forme de commerce en ligne aurait été proscrite, tant pour les acteurs noir-jaune-rouge que les grands groupes étrangers qui livrent le consommateur belge. Un "voyage en absurdie" sous forme de 11 petites histoires, imaginées librement... Vingt-six... Imprimé à l'encre bleue sur une espèce de ticket de caisse, le numéro de Catherine dans la file d'attente ne présage rien de bon. Elle sait qu'elle devra attendre pas loin d'une heure avant de parler à sa conseillère du Forem. Qu'importe, elle mettra ce temps à profit pour relire ses résumés pour l'examen oral de statistiques du lendemain. Catherine ne veut perdre aucune seconde car elle doit briller à cette épreuve pour obtenir son diplôme et réorienter sa carrière. Car malgré 10 années au sein d'une start-up bruxelloise de commerce en ligne et toute l'expertise qu'elle y a accumulée, son job n'existe plus. Emporté, avec toutes les autres boîtes de l'e-commerce, quand Paul Magnette a mis fin au commerce électronique. De nombreux profils comme ceux de Catherine se sont retrouvés sur le carreau depuis la disparition de la vente en ligne made in Belgium. En 2021, selon Inoopa, entreprise spécialisée en analyse sémantique B to B, la Belgique comptait 8.000 entreprises pure players, c'est-à-dire des sociétés dotées de boutiques en ligne mais sans point de vente. Citons, par exemple et parmi les plus médiatiques: eFarmz, Kazidomi ou Newpharma, qui employaient respectivement 80, 50 et 250 personnes en direct. Inoopa évalue à 9.400 le nombre d'emplois directs au sein d'acteurs totalement dédiés à la vente en ligne. Depuis la fin de l'e-commerce, certains collaborateurs ont pu faire valoir leurs compétences, notamment au sein de grands groupes belges, de banques et d'opérateurs. D'autres sont partis ailleurs en Europe, renforçant des e-commerces étrangers. Mais une partie n'a malheureusement pas retrouvé d'emploi et doit essayer de se réorienter. Outre ces pure players, la sortie de l'e-commerce a également affecté des tas d'acteurs qui gravitaient autour des firmes actives sur ce créneau du numérique: développeurs de boutiques en ligne, spécialistes de la pub online, etc. Certaines agences ont heureusement réussi à se reconvertir et encadrent désormais les commerçants pour attirer le chaland dans ce "nouveau monde". Parfois de manière surprenante en relançant notamment le concept d'homme-sandwich pour des opérations ponctuelles. Tout est bon pour se faire remarquer... Ce sont ainsi des milliers d'entreprises traditionnelles qui ont dû se couper du "bras e-commerce" alors qu'elles avaient été poussées à entreprendre sur le web. En Wallonie, les ministres de tutelle, tant PS que MR, avaient massivement soutenu cette politique de chèques-entreprises qui permettait de subsidier une part importante des développements de sites internet, et d'e-commerces en particulier. Au fil des ans, des montants colossaux avaient été accordés par la Wallonie. Montants partis en fumée en 2022, en même temps que des pans entiers de business d'entreprises "traditionnelles". Car à en croire les chiffres d'Inoopa, en 2021, "le secteur de l'e-commerce représentait pas moins de 46.000 webshops appartenant à 38.000 entreprises belges différentes", glisse Jean-Pol Boone, le CEO. Librairies, épiciers, vendeurs de vêtements, de chaussures..., en 2022, quel commerçant n'avait pas shifté une partie de son business vers l'e-commerce? Pour Buddy Buddy, PME bruxelloise de 15 personnes qui propose des pâtes à tartiner bios à base d'oléagineux, l'e-commerce représentait pas moins de 20% de son activité en 2021. C'étaient "15% via des sites comme eFarmz, Kazidomi ou Frichti et 5% en direct via notre propre boutique", selon Julien Gaucherot, cofondateur de la marque. Toujours difficile de se couper de 20% de son business... Mais pour d'autres entreprises traditionnelles, c'était même beaucoup plus. "En 2021, l'e-commerce représentait entre 70 et 80% de notre groupe", confie Thibault Léonard, CEO des éditions Mardaga et fondateur de Primento, spécialiste des eBooks. Ce groupe d'édition générait environ 4 millions d'euros de chiffre d'affaires... Sans oublier les bouleversements dans des groupes comme Delhaize qui, selon Roel Dekelver, son porte-parole, employait, en 2022, entre 100 et 200 personnes totalement dédiées au développement de l'e-commerce. 14 février 2025. Dans sa voiture, Nadège a le pied au plancher. Elle doit être avant 18 h au guichet de retrait d'un resto fusion du centre-ville avant de rentrer chez elle. Le créneau horaire de retrait est assez strict. Elle a donc quitté son boulot 35 minutes plus tôt que prévu, avec la complicité de sa collègue. Cette année, elle fêtera sa première Saint-Valentin avec François. Il y a quelques années encore, elle aurait eu plus de temps pour rentrer chez elle, dresser la table et se faire livrer le menu trois services de luxe qu'ils adorent. Mais le départ de Deliveroo et d'Uber Eats du marché belge, interdits en 2022, a changé la donne. Tant pour Nadège, contrainte de quitter son bureau plus tôt (en voiture et en catimini) pour aller chercher des plats, que pour les restaurateurs. Que Nadège fasse le déplacement est en effet exceptionnel. Fini l'époque où elle se faisait livrer des plats trois ou quatre fois par mois. Certes, elle retourne parfois manger à l'extérieur, mais très rarement. Du coup, le resto perd 80% des commandes que Nadège avait l'habitude de passer. Et elle n'est pas la seule. La disparition de l'e-commerce a donc non seulement mis à mal le business d'Uber Eats, de Deliveroo et de Takeaway qui ont fermé boutique (40 personnes chez Deliveroo en Belgique) mais aussi celui des restaurateurs qui avaient déjà souffert des années covid. Par exemple, pour les 3.000 établissements belges présents sur Deliveroo, ce système de plateforme de livraison représentait une part non négligeable de leur activité. "En 2021, la vente de plats en livraison et à emporter a représenté 15% du business", se souvient Thomas Mémurlin, cofondateur de la chaîne liégeoise à succès Huggy's Bar (250 personnes) dont le chiffre d'affaires atteignait alors 10 millions d'euros. Et que dire des dark kitchens? Au moment de la sortie "anti e-commerce" de Paul Magnette, ces "restos sans salle" étaient en plein développement. Des entrepreneurs avaient monté tout leur business model sur la préparation de plats uniquement destinés à la livraison à domicile. Au tout début de l'année 2022, on dénombrait plusieurs dizaines de dark kitchens sur Deliveroo. Avec l'interdiction de l'e-commerce, ces entreprises ont dû mettre la clé sous le paillasson dès que les milliers de coursiers Deliveroo (3.000), Uber Eats et Takeaway ont rangé leur bécane au garage. Ce qui a naturellement ravi les opposants au modèle de rémunération des coursiers. Ceux-ci touchaient, chez Deliveroo, 4,99 euros par course sous le régime de "l'économie collaborative" (10% de taxation). Un modèle, il est vrai, qui suscitait le débat. Malgré un thermomètre affichant - 6° C, ils sont plus de 3.000 dans les rues de Bruxelles en ce 10 janvier 2025. Equipés de calicots parfois corsés témoignant de tout leur mécontentement, les employés du service Parcels & Logistics de bpost s'opposent au nouveau plan de restructuration, le troisième depuis la fermeture de l'e-commerce en Belgique. Depuis trois ans, l'entreprise historique de livraison peine à enrayer la baisse de l'activité liée à l'e-commerce. La diminution drastique du nombre de colis pèse évidemment sur les résultats de l'entreprise semi-publique. Celle-ci a été contrainte de se séparer, une nouvelle fois, d'une partie de son personnel qui comptait encore 26.000 personnes en Belgique au début de 2022. Il faut dire qu'au moment du "Plan Magnette", bpost s'était totalement repositionnée pour embrasser la vague du commerce en ligne. En s'associant à des géants étrangers comme Amazon ou Bol.com et en développant des offres à destination des commerces locaux en ligne, l'entreprise était en train de réussir son virage pour enrayer la forte baisse du trafic de courrier. Si en 2010, chaque Belge recevait encore 199 courriers par an, ce chiffre était tombé à 107 en 2020. Soit une baisse de pas loin de 50% en 10 ans. A l'inverse, l'envoi de colis avait enregistré une véritable explosion grâce à la vente en ligne. En 2020, il s'envoyait en Belgique 336 millions de colis par an, tous opérateurs confondus, selon l'Institut belge des services postaux et des télécommunications. Dans la rue, Marc, l'un des membres du personnel, crache sa colère dans son mégaphone. Il pointe aussi la concurrence et ce qu'il appelle la "contrebande" de PostNL dont les camionnettes continuent de tourner sur le territoire belge avec "une proportion non négligeable de colis qui sont de l'e-commerce". L'Etat belge peine, il est vrai, à mettre en place un filtre efficace des colis. Si Amazon et les autres ne peuvent plus livrer directement dans le pays, le consommateur s'est organisé pour malgré tout acheter en ligne et se faire livrer en cachette. Les contrôles par les agents de la douane et les étiquettes de déclaration de contenu collées sur les paquets étrangers à destination de la Belgique ne suffisent pas. Pour Marc, "cette contrebande sert exclusivement les intérêts de PostNL et des acteurs étrangers de la livraison qui ont récupéré une partie du business qu'Amazon, Bol.com ou Zalando ont abandonné en Belgique mais parviennent à assurer via des voies détournées..." Une affirmation qui convainc également John, patron d'une start-up belge active dans le last mile de la livraison et qui a décidé de déplacer les 60 personnes de son équipe vers la France où résident désormais la majorité de ses clients... 30 juillet 2025. Un café à la main en terrasse de ce bel établissement bruxellois sur l'avenue Louise, Cédric Donck affiche un sourire qu'il avait perdu depuis quelque temps. La suppression de l'e-commerce l'a fortement affecté... de même que les 400 membres de son groupe Virtuology spécialisé en marketing digital et en commerce électronique. Au fil des ans, son écosystème de start-up s'était construit autour de la pub en ligne et de la conversion du trafic web. Non sans succès. "Trois quarts de notre chiffre d'affaires est lié d'une manière ou d'une autre à l'e-commerce", nous glissait-il en février 2022, quand Paul Magnette avait pour la première fois évoqué son souhait de sortir du commerce électronique. "Le jour où le business électronique disparaît du marché belge, on pourra fermer boutique", assurait-il. Lorsque le "Plan Magnette" entra en vigueur, Cédric Donck put toutefois compter sur ses implantations françaises et malgaches afin de maintenir une partie de l'activité. Mais Virtuology n'est aujourd'hui plus actif sur notre marché: il sert de grands groupes français de la distribution, des acteurs de l'e-commerce étrangers, etc. Ses clients belges ont tous disparu ou ne peuvent plus exercer leur business électronique. Reste qu'en tant qu'entrepreneur, Cédric Donck est parvenu à rebondir sur l'interdiction de l'e-commerce. "La demande belge pour l'achat en ligne est malgré tout demeurée très forte sur le marché, se souvient-il, sourire narquois au coin des lèvres. Voilà pourquoi j'ai lancé ce business de boîtes postales aux Pays-Bas et en France, le long des frontières. C'était une super opportunité business en 2023 et l'on voit bien que les Belges sont prêts à faire jusqu'à 30 kilomètres pour réceptionner leurs colis et continuer à profiter de la livraison, à bon prix, de produits qu'ils ne trouvent plus en Belgique." S'il sait qu'économiquement, son business ne bénéficie plus à la Belgique, Cédric Donck se satisfait néanmoins d'avoir réussi à conserver les collaborateurs de ses anciennes start-up. Et de servir le consommateur belge... Braver le froid glacial, enjamber des caisses vides jonchant le sol et éviter des détritus qui volent, emportés par les courants d'air. Voilà à quoi il faut s'astreindre quand on parcourt les 33.000 mètres carrés des entrepôts de Cainiao Network, le bras logistique du géant chinois de l'e-commerce Alibaba à Liege Airport, en ce mois de février 2025. Quelques conteneurs semblent avoir été abandonnés à la hâte. L'ambiance y est figée et la "grande désertion" se ressent partout où le regard se pose. Jadis fleuron en devenir de la logistique en provenance d'Asie, Liege Airport a perdu ce statut lorsque la Belgique a empêché l'e-commerce. Les entrepôts inaugurés fin 2021 aux abords de l'aéroport liégeois sont à l'arrêt. Alibaba s'est déplacé à Cologne, à 140 kilomètres de là, laissant sur le carreau les employés belges. Quelque 200 emplois directs - ceux effectifs fin 2021 - ont été perdus. Seulement? C'est toutefois oublier l'espoir autrefois caressé de voir le site se transformer en hub européen employant 900 personnes directement et 3.000 indirectement auprès des nombreux prestataires logistiques qui commençaient à venir se greffer à la firme chinoise. Les opposants à l'installation d'Alibaba à Liège se félicitent: "Fini les dizaines de camions journaliers, fini les avions inutiles qui polluent le ciel liégeois, glissent-ils. Fini aussi les emplois de mauvaise qualité et la concurrence au commerce local". Mais les entreprises qui gravitent autour de ce pôle logistique, par exemple celles spécialisées dans le chargement et le déchargement, ou celles qui proposent du stockage, voient les choses autrement. Elles ont perdu une partie substantielle de leur business. Avec, pour résultat, des plans de restructuration. "Le même pull, en rouge, vous ne l'avez pas?", demande une cliente à Audrey, la vendeuse de cette petite boutique branchée du centre-ville de Tournai. "Malheureusement non, nous ne l'avons qu'en bleu, en vert et en rose, répond-elle. Nous avons dû faire des choix dans notre assortiment. Avant, vous auriez pu le commander ici maintenant et le recevoir demain chez vous, mais on ne peut plus faire d'e-commerce." En pleine période de soldes, Audrey est dépitée de ne pouvoir proposer tous les produits qui plaisent à ses clientes. Et elle sait que cette dame prendra sa voiture pour quitter Liège et se rendre dans un zoning aux alentours pour trouver le pull rouge qui lui fait de l'oeil. Des géants internationaux de la distribution s'y sont installés et disposent, sur des milliers de mètres carrés, d'une offre très large, ce que les petits commerces sont incapables de proposer. "Dans l'univers de la mode, en 2021, on peut estimer que 40% des ventes se faisaient en e-commerce, analyse Pierre-Alexandre Billiet, CEO de Gondola, groupe média spécialisé dans le retail. Pour garder une consommation équivalente à l'e-commerce, les boutiques qui le peuvent doivent augmenter leurs espaces de 50 à 100%. Cela leur permet de tenir compte de l'explosion du nombre de références." Pour illustrer ce propos, Gilles Jourquin, le CEO de Newpharma, e-commerce dans la pharmacie qui employait 300 personnes début 2022, rappelle que sa plateforme donnait accès à "40.000 références, alors qu'une grande officine compte environ 8.000 produits vendus". La disparition de l'e-commerce en Belgique profite dès lors aux grands acteurs, souvent étrangers. Les petits n'ayant ni l'espace ni le cash disponible pour proposer la profondeur de l'offre. En cette année 2025, pas mal de petits commerçants qui proposaient des produits relativement standardisés continuent donc de fermer boutique, incapables d'apporter ni l'expérience optimale aux clients, ni cette profondeur du choix. A noter que les boutiques d'artisanat et de produits très spécifiques subissent moins cette concurrence des géants de la distribution... "La fin de l'e-commerce, c'est aussi un effondrement de la diversité, tant culturelle que linguistique", fulmine en tout cas Laurent Alexandre, auteur et prospectiviste. Et de fait, "sans des acteurs comme Amazon qui agrègent une demande qui n'est pas suffisante sur certains contenus pointus, des tas de livres ne peuvent pas exister, soutient Thibault Léonard, CEO des éditions Mardaga actives sur le créneau des sciences humaines. Des ouvrages sur les rythmes cardiaques ou les thérapies brèves ne peuvent pas être proposés dans les petites librairies de quartier. Sans e-commerce, ces ouvrages disparaissent." Et avec eux une série de petits éditeurs de niche... "225 euros pour cette cocotte? C'est plus de 35 euros de plus qu'avant", enrage Denis au moment de passer à la caisse de ce vendeur branché du centre de Namur. La boutique propose une multitude d'accessoires culinaires à la mode et cela marche bien. Son trafic a sensiblement augmenté depuis la fermeture de l'e-commerce: 20% de visiteurs en plus chaque mois en moyenne. Et une explosion en période de fêtes. La boutique ne propose, il est vrai, que des produits de qualité et les expose particulièrement bien. C'est pour cela que Denis est venu y faire ses cadeaux pour la Noël 2025. Mais lui qui fréquentait surtout les boutiques en ligne constate que tous les prix ont largement augmenté. "C'était inévitable, affirme Damien Jacob, spécialiste de l'e-commerce et fondateur du cabinet Retis. Alors qu'Amazon proposait 200 millions de références, le choix a été considérablement réduit. De même que la concurrence. Les tarifs ont donc forcément augmenté." Une série de producteurs qui avaient développé leur produit pour une offre exclusivement en ligne ont dû se tourner vers des revendeurs. Ils ont dès lors augmenté leur prix de vente pour intégrer la commission des intermédiaires... Ce qui se ressent dans le portefeuille des consommateurs belges. "L'effet de volume et l'économie d'échelle liés à l'e-commerce disparaissent. Cela mène inévitablement à une baisse du pouvoir d'achat et à un appauvrissement des gens", note Stéphane Mallard, auteur et prospectiviste français. Pour lui, l'interdiction de l'e-commerce rend les gens malheureux et leur fait perdre le temps qu'ils avaient gagné en adoptant les achats sur le web. Pour preuve? "Les manifestations de consommateurs prévues dans les rues bruxelloises, réclamant la réintroduction d'Amazon en Belgique", observe, de son côté, Laurent Alexandre. Ces manifs, programmées pour début 2026, se dérouleront dans un climat très particulier en Belgique puisque, "d'une part, les conflits entre le PS wallon et les innovateurs flamands sont considérables, enchaîne Laurent Alexandre. D'autre part, la Commission européenne s'apprête à sanctionner la Belgique pour avoir enfreint les règles européennes en matière de liberté de circulation de biens et de liberté du commerce. Sans oublier les menaces de rétorsion du gouvernement américain qui voit nombre de ses entreprises interdites de fonctionner sur le territoire belge..." Martine trépigne d'impatience à la gare de Liège-Guillemins: la file devant elle lui semble interminable. Elle est pourtant bien obligée de patienter devant l'un des deux seuls guichets ouverts. Il n'est plus possible depuis plusieurs années déjà de commander son ticket de train via l'application mobile de la SNCB. La Belgique sans e-commerce a imposé aux acteurs du transport, comme à ceux des voyages, des loisirs et de l' entertainment, de rouvrir des points de vente pour leurs tickets. Ainsi, la SNCB a été contrainte en 2024 de rouvrir les 44 guichets fermés en février 2021, en attendant qu'une juridiction se prononce sur le caractère "e-commerce" des bornes de vente sur les quais. La plupart des parcs d'attractions, comme Walibi ou Bellewaerde, ont aussi dû rouvrir quelques guichets supplémentaires, imposant à leurs visiteurs des files parfois très longues avant d'entrer dans leur domaine. Bien sûr, leurs entrées continuent de se vendre aux caisses des supermarchés et, depuis peu, dans la plupart des librairies du pays. Ce qui fait du bien au moral (et aux comptes) des buralistes. Mais les responsables des parcs équilibrent les ventes pour minimiser autant que possible les commissions aux intermédiaires. C'est que les ventes en ligne leur offraient de meilleures marges, malgré les investissements informatiques. Certains parcs d'attractions se sont organisés pour mutualiser la vente de leurs tickets via des boutiques dédiées. Mais ils peinent à générer du trafic vers ces quelques shops disséminés dans les grandes villes qui ne permettent pas d'attirer la clientèle reculée qui achetait ses billets en ligne. De fait, "les chiffres montrent que dans pas mal de cas, les gens qui commandent en ligne sont les plus éloignés des magasins", observe Hubert de Cartier, cofondateur de l'agence de marketing digital Universem. Beaucoup de produits ne sont plus disponibles, et beaucoup de consommateurs préfèrent laisser tomber leur achat et partir à la mer plutôt qu'aller à Walibi...Pleinement illuminé, en pleine nuit, le troisième étage de ce building d'Evere, à deux pas de l'aéroport de Bruxelles, attire le regard. A l'intérieur, des rangées de bureaux derrière lesquels s'activent des tas d'opérateurs, casque et micro vissés sur le crâne. Leur patron se réjouit: la fermeture de l'e-commerce en Belgique lui a permis de développer son call-center spécialisé en B to B industriel. Des dizaines de petites et grandes entreprises industrielles font appel à ses opérateurs pour gérer les commandes de pièces ou de machines venant de sociétés étrangères. Grâce à l'e-commerce, elles avaient réussi à "en finir avec les commandes par e-mail et par fax, commente Simon-Pierre Breuls, administrateur d'Universem et fondateur d'Ariane Consulting. Il ne fallait plus demander à leurs équipes d'entrer elles-mêmes dans les ERP (logiciels de gestion intégré, Ndlr), ce qui était source d'erreurs et de perte d'efficacité. Les commandes entraient par le web, étaient reliées à l'ERP et au stock qui pouvait envoyer automatiquement un bon de commande chez le fournisseur lorsque le stock diminuait." En 2020, selon le baromètre de maturité des entreprises deDigital Wallonia, 37% des entreprises wallonnes de plus de 10 personnes avaient établi des connexions informatisées avec leurs partenaires. Mais depuis que la Belgique s'affiche comme "pays sans e-commerce", les entreprises ont dû trouver d'autres solutions. Les commandes par téléphone, notamment. Une activité qu'elles ont sans surprise sous-traitée à des call-centers pour l'ensemble des commandes étrangères qui tombent entre 19 h et 7 h du matin. Certains d'entre eux se sont développés en Belgique, mais une bonne partie des sociétés industrielles font désormais appel à des sous-traitants étrangers, dans des pays comme Madagascar ou la Tunisie... Bardés de caméras et de capteurs en tous genres, les axes routiers belges livrent à chaque seconde des millions d'informations aux algorithmes et aux statisticiens de cet institut gantois d'analyse qui a dopé ses effectifs depuis l'arrêt du commerce électronique sur le territoire belge. Mandaté par les autorités publiques pour étudier en profondeur l'impact écologique du "Plan Magnette", il peine depuis trois ans à dégager des tendances claires. L'augmentation sensible des voitures individuelles sur les routes et du trafic de camions vers les centres-villes est-elle liée à la disparition du commerce électronique? Au final, l'e-commerce était-il si polluant? Déjà en 2022, les spécialistes ne dégageaient pas de tendance claire et les études se contredisaient. "Ce qui pollue beaucoup, glissait Alain Etienne, cofondateur de l'e-commerce Kazidomi, ce sont les commandes expédiées depuis plusieurs entrepôts. La centralisation des expéditions est la clé: mieux vaut une camionnette bpost qui livre 50 colis que 50 particuliers qui se déplacent. Sans compter que les grands opérateurs de la livraison peuvent passer leur flotte au vert plus rapidement que l'ensemble des particuliers." Une étude du magazine français Capital, fin 2020 qualifiait toutefois de "calamiteux" l'impact environnemental de l'e-commerce. "Le monceau de commandes (e-commerce) a dégagé l'équivalent de 1.347 tours du monde en voiture! Et encore, sans même compter les ballets de camions pour livrer les colis, en prenant seulement en compte l'énergie consommée par les réseaux et les data centers." A l'inverse, en 2021, une étude de la firme new-yorkaise de conseil Oliver Wyman (mais financée par Amazon!) prétendait qu'un achat en e-commerce non alimentaire générait entre 1,5 et 2,9 fois moins de CO2 que l'achat en magasin physique. La raison? L'usage de la voiture individuelle d'un consommateur qui se rend en magasin. L'étude de 2021 évaluait également la part du trafic lié à l'e-commerce: selon Oliver Wyman, celui-ci ne représentait que 0,5% du trafic routier total dans les zones urbaines... alors que le commerce physique était à l'origine de 11% du trafic. C'est cette proportion que les autorités belges essayent enfin de mesurer en 2025 grâce à la multitude de capteurs et de caméras intelligentes. Mais pour cet expert, furieux, "la grosse erreur de Paul Magnette a été de prendre une position contre l'e-commerce, avec des arguments écologiques et sociétaux... absolument pas étayés. La vérité, c'est qu'en 2022, aucun acteur de l'e-commerce ne livrait ses chiffres. Et qu'aucune étude probante ne permettait de déterminer l'impact réel de l'e-commerce sur le trafic et l'environnement. L'interdiction du commerce en ligne s'est faite sur des postures purement dogmatiques..."