D'ici le 18 mars, le gouvernement fédéral d'Alexander De Croo doit prendre une décision au sujet de la sortie - complète ou non - du nucléaire. Le débat, tendu au sein de sa majorité, s'enracine dans une réflexion au sujet de l'avenir du mix énergétique belge. La ministre en charge, Tinne Van der Straeten (Groen), met le cap sur le 100% renouvelable à l'horizon 2050. En attendant, des centrales au gaz devraient apporter l'appui nécessaire pour sécuriser l'approvisionnement du pays. Mais les libéraux insistent toujours sur la prolongation.
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D'ici le 18 mars, le gouvernement fédéral d'Alexander De Croo doit prendre une décision au sujet de la sortie - complète ou non - du nucléaire. Le débat, tendu au sein de sa majorité, s'enracine dans une réflexion au sujet de l'avenir du mix énergétique belge. La ministre en charge, Tinne Van der Straeten (Groen), met le cap sur le 100% renouvelable à l'horizon 2050. En attendant, des centrales au gaz devraient apporter l'appui nécessaire pour sécuriser l'approvisionnement du pays. Mais les libéraux insistent toujours sur la prolongation. CEO de Luminus, Grégoire Dallemagne suit forcément de près ce dossier sensible, qui modifiera en profondeur le paysage énergétique belge. Au-delà de l'enjeu ponctuel de la fermeture des derniers réacteurs nucléaires du pays, il souhaite avant tout resituer l'enjeu plus large et gigantesque des 30 prochaines années - que l'on perd parfois de vue. "Il faut revenir à la source du débat actuel, insiste-t-il dans un long entretien accordé à Trends-Tendances. Nous émettons trop de CO2 en brûlant rapidement les hydrocarbures accumulés depuis des millénaires, ce qui cause le dérèglement climatique. Nous consommons trop de charbon, de pétrole et de gaz. La question est donc bien de savoir comment on arrête d'émettre tout ce CO2." La réponse à cet enjeu éclaire d'un autre regard les tensions politiques actuelles ou la volonté exprimée sous forme de slogan par la ministre. Pour construire un avenir énergétique neutre en CO2, l'électrification est "incontournable". "La première étape consiste bien sûr à économiser tout ce qui peut l'être, précise Grégoire Dallemagne. Mais l'électrification a deux vertus. La première, c'est qu'elle permet des gains d'efficacité énergétique considérables: en électrifiant l'usage, on consomme moins d'énergie primaire, que ce soit pour la mobilité ou pour le chauffage. Le rendement d'un moteur électrique est largement supérieur à celui d'un moteur thermique, idem pour une pompe à chaleur par rapport à une chaudière au gaz. La seconde vertu, c'est que l'électricité est la seule énergie qui peut être produite à l'échelle industrielle soit sans émission de CO2, soit avec des émissions très modérées." C'est le cas, notamment, des centrales au gaz envisagées par le gouvernement belge en guise de transition. L'équation énergétique est la suivante. Aujourd'hui, on consomme environ 460 térawattheures (un TWh est l'équivalent de 1.000.000 MWh) d'énergie. "Donc, quand on parle du mix énergétique dans notre pays, il ne faut pas oublier que quelque 80% de cette consommation proviennent des énergies fossiles pour se déplacer, pour faire fonctionner l'industrie et pour chauffer les maisons. Si l'on veut décarboner, il faut arrêter toute cette combustion directe et électrifier les usages. "La consommation d'électricité doit donc croître de façon considérable, alors qu'elle ne représente aujourd'hui que 20% de l'ensemble. La question est de savoir comment produire suffisamment d'électricité pour faire face à cette croissance de la demande, en veillant à ce qu'elle soit disponible au moment où l'on en a besoin et en assurant la sécurité d'approvisionnement." Grégoire Dallemagne reprend les chiffres du rapport récemment remis par Elia pour déterminer la hauteur du futur besoin d'électricité dans notre pays. "Aujourd'hui, la Belgique consomme environ 85 TWh d'électricité, souligne-t-il. Pour arriver à la neutralité carbone, à l'horizon 2050, selon les deux scénarios établis par Elia, on consommerait soit 245 TWh, soit 320 TWh." L'électrification directe, celle que l'on consomme directement, représenterait à elle seule 170 TWh, soit le double de la consommation actuelle. Le reste concerne les molécules, des carburants alternatifs, comme de l'hydrogène vert, produits en consommant de l'électricité. Ces données constituent la clé du débat énergétique futur. Pour bien comprendre l'enjeu, il faut, en outre, prendre en considération le mix électrique actuel, c'est-à-dire la façon dont ces 85 TWh d'électricité sont produits: le nucléaire et le gaz valent pour 80%, le renouvelable pour 20% à peine, soit environ 16 TWh. "Elia prévoit que l'on pourrait arriver à 90 TWh d'énergie renouvelable produite en Belgique en 2050, complète le CEO de Luminus. Et c'est déjà un scénario ambitieux en termes de développement!" Le "manque" pourrait-il être comblé, partiellement, par des interconnexions avec d'autres pays? "Il faudra trouver le juste mix entre notre production propre, les importations par les interconnexions et les importations de molécules via les ports", constate-t-il. Grégoire Dallemagne salue le système d'enchères (CRM) qui a été mis en place par les autorités. Chaque année, des capacités de production subsidiées peuvent être ajoutées pour assurer la sécurité d'approvisionnement. "La bonne nouvelle, c'est que même avec une centrale à gaz à haut rendement, cela reste vertueux parce que cette électricité réduira fortement les émissions de CO2 dans son utilisation dans les moteurs ou les pompes à chaleur, par rapport à l'essence ou au gaz." Un des deux projets de centrales au gaz retenus lors du premier CRM, tous deux portés par Engie, ne dispose pas encore de permis. Les autorités flamandes ont rejeté celui de Vilvorde. Les Awirs (Flémalle) dispose d'un permis unique délivré en deuxième instance par le gouvernement wallon. Luminus, pour sa part, pourrait servir d'appoint lors d'un nouveau CRM: son projet de centrale au gaz à Seraing dispose des permis nécessaires. A plus long terme, par rapport à nos engagements internationaux, le gaz ne peut toutefois être une option. Cette démonstration tend à prouver que, vu le besoin en électricité attendu, le 100% renouvelable est illusoire. Pour obtenir un horizon totalement décarboné, il faudra trouver autre chose. "Le renouvelable est évidemment une option majeure et Luminus est le plus grand développeur de ces sources d'énergie en Belgique, insiste son CEO. C'est au coeur de notre mission et de nos investissements: nous y avons consacré environ un milliard d'euros ces 10 dernières années, ce qui est considérable. Mais il faut aussi que l'électricité soit là à chaque moment. Le renouvelable continuera à poser des difficultés par rapport à son stockage. Les réseaux en Europe permettront d'ajuster l'offre et la demande sur un marché plus large. Mais il apparaît clairement que d'autres sources s'imposeront pour avoir suffisamment d'électricité, à chaque moment." Au-delà du discours ambitieux de Tinne Van der Straeten sur le futur 100% renouvelable au sein de la Vivaldi, le mix énergétique du futur devrait s'ouvrir à d'autres perspectives. Qui restent à inventer. Les libéraux, notamment, plaident pour la prolongation du nucléaire. Un budget de 100 millions d'euros a, par ailleurs, été débloqué pour mener des recherches au sujet du nucléaire nouvelle génération. La volonté est de maintenir la possibilité d'avoir une filière en Belgique. "Ce mix est évidemment du ressort du gouvernement et du parlement fédéral, souligne Grégoire Dallemagne. Mais outre le renouvelable, dans les options qui permettent de produire de l'électricité sans émettre de CO2, il y a évidemment le nucléaire. Cela est d'ailleurs pris en considération par bon nombre d'autres pays en Europe et dans le monde." Le débat actuel sur la fermeture des vieilles centrales nucléaires, construites en Belgique dans les années 1970-1980, ne pèsera que sur l'avenir énergétique immédiat. Le véritable enjeu concerne les nouvelles technologies, et notamment le nucléaire de la nouvelle génération. Le CEO de Luminus avance prudemment: "Il y a déjà suffisamment de polarisation sur le débat actuel concernant la prolongation ou non des centrales nucléaires, qui sont, du reste, exploitées par Engie dans notre pays et les politiques ont déjà eu l'occasion de s'exprimer quelques fois sur le sujet. C'est un choix pour le gouvernement. Mais pour l'avenir, parmi les sources permettant de produire de l'électricité sans émettre de CO2, il y a effectivement le renouvelable et le nucléaire". Engie a exprimé son souhait de s'investir dans le renouvelable et la direction internationale du groupe ne mise plus sur le nucléaire. Georges-Louis Bouchez, président du MR, a avancé qu'un autre opérateur pourrait s'en charger. Ce sera un débat indispensable à avoir quand il sera mûr, acquiesce Grégoire Dallemagne. "On peut prendre le débat sous cet angle-là: au niveau mondial, les énergies fossiles représentent une partie importante de l'approvisionnement total en énergie. L'enjeu, par ordre de priorité, c'est d'abord de s'affranchir du charbon qui émet le plus de CO2 et puis, autant que possible, des combustibles fossiles que l'on utilise directement pour se déplacer ou se chauffer. La production d'électricité grâce aux énergies renouvelables, à l'énergie nucléaire et par des centrales à gaz à haut rendement fait plutôt partie des éléments de solution pour réduire fortement les émissions de CO2." En tant qu'opérateur industriel, Luminus s'inscrit évidemment dans le cadre politique fixé par le gouvernement fédéral. Faut-il davantage de visibilité? "La question qui se posera, à nous tous, c'est de savoir comment produire trois fois plus d'électricité, au moindre coût, avec la disponibilité permanente, la meilleure acceptabilité sociétale et l'empreinte écologique la plus faible. Construire cette feuille de route pour ces 30 prochaines années, c'est vital. On peut prévoir des interconnexions avec d'autres pays, mais il ne faut pas oublier que tous les pays auront besoin de cette électrification massive. La même équation va s'imposer à toutes les nations." Le CEO de Luminus ne cache pas le fait qu'il devient de plus en plus difficile de mettre en place des projets renouvelables, éoliens notamment, tant le principe du Nimby (Not in my back yard) paralyse bien des volontés à coups de recours et de timidités politiques. Le cap est difficile à tenir. "Il faut bien aligner les efforts entre les différents niveaux de pouvoir pour favoriser le développement des énergies renouvelables, souligne Grégoire Dallemagne. Nous faisons face à un certain nombre de difficultés pour obtenir les permis et développer l'éolien à la vitesse à laquelle on devrait le développer pour coller à l'ambition. Une bonne coordination est importante." Mais Luminus pourrait aussi devenir un acteur majeur à un autre niveau. Est-ce dans ses petits papiers? "Les énergies renouvelables constituent notre priorité. Notre projet de centrale au gaz de Seraing reste d'actualité. Nos centrales au gaz existantes ont d'ailleurs eu un nombre de démarrages dépassant tous les records en 2021: plus de 1.600 fois, trois fois le niveau de 2019, avant la pandémie! Ces centrales démarrent parce que cela est nécessaire pour équilibrer l'offre et la demande d'électricité. Le besoin de ce type d'actifs augmente dans les conditions de marché actuelle." Message sous-entendu: davantage de centrales au gaz seront nécessaires, au-delà des deux projets actuels.Et le nucléaire? "L'actionnaire majoritaire de Luminus est EDF, leader de l'énergie nucléaire dans le monde entier. EDF développe en ce moment des projets de centrales en Grande-Bretagne et met en place un projet de SMR ( small modular reactor) en France. Le jour venu, si le choix de la Belgique est de s'orienter vers ces nouvelles technologies nucléaires, le groupe EDF aura probablement à coeur d'analyser les opportunités et de contribuer aux choix qui seront posés par le pays." Le président français, Emmanuel Macron, a annoncé en décembre 2021 sa volonté de relancer le nucléaire en parlant d'une "chance historique" et en évoquant la "production non intermittente la plus décarbonée au monde". Chez nous, la ministre fédérale de l'Energie ne ferme pas la porte, mais attend que la technologie évolue encore. "Bill Gates a fait tout un discours à ce sujet en affirmant que le nucléaire a bel et bien sa place s'il ne produit pas de déchets, s'il est sûr, s'il n'y a pas de risque d'erreur humaine et s'il n'y a pas de risque de prolifération, nous déclarait-elle au mois d'octobre dernier. J'ai écrit une carte blanche quand son livre a été publié pour lui dire que j'étais d'accord avec lui. Mon problème avec le nucléaire, ce n'est pas qu'il s'agit d'un mot qui commence par un N et se termine par un E. Mais je dois aussi gérer le dossier des déchets nucléaires. Pendant 40 années, les gens les plus intelligents ont cherché des solutions à ce sujet. Aujourd'hui, il n'y a pas de solution fixe, stable, que je puisse implémenter." La Commission européenne a récemment laissé entendre qu'elle reconnaîtrait le nucléaire et le gaz dans son projet de taxonomie, susceptible de faciliter les investissements dans ces domaines. "Ce sont des nouvelles essentielles parce que cette nomenclature éclaire les choix au niveau de l'Union européenne. Ce sont des signaux positifs pour le développement de l'électrification, essentielle pour décarboner le mix énergétique." Stratégiquement, Luminus pourrait-il devenir le principal acteur énergétique en Belgique, si Engie se désengage du nucléaire? Grégoire Dallemagne sourit: "Prenons les développements un par un. Notre priorité, c'est le développement du renouvelable, la gestion de nos centrales au gaz, la fourniture d'énergie et de services d'efficacité énergétique. Le jour venu, nous verrons. En tant qu'acteur industriel, Luminus suivra ces dossiers avec intérêt"