Merci la crise, disent les entreprises

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Christophe De Caevel
Christophe De Caevel Journaliste Trends-Tendances

L’économie belge semble traverser les crises successives sans trop de casse. Grâce à des mesures de soutien, à la révision des modes de production et à de nouvelles formes de solidarité entre entreprises.

Le tsunami de faillites maintes fois annoncé n’a pas eu lieu. Certes, le nombre de faillite a bondi de 50% l’an dernier mais cette progression s’explique largement par une forme de rééquilibrage après le moratoire des années covid. Avec 9.428 faillites, nous restons en effet en dessous des chiffres des 10 dernières années.

“Mieux, le nombre total d’entreprises ayant augmenté entretemps, la proportion de faillites diminue sensiblement, commente Pascal Flisch, analyste chez Trends Business Information et auteur de cette étude statistique. Nous passons d’un ratio de 0,8 à 0,65% de faillites. Nous voyons vraiment une énorme résilience des entreprises belges.” On notera cependant que les arrêts d’activité sont, eux, en nette hausse, au point de franchir le cap symbolique des 100.000 cessations en 2022. Les entrepreneurs sont donc plus nombreux à jeter l’éponge, fatigués par les crises successives mais sans pour autant être en faillite.

Le nombre d’arrêts demeure heureusement inférieur à celui des créations d’entreprises: plus de 128.000 starters en 2022, soit le meilleur score de la décennie écoulée, à l’exception de l’année 2021 qui devait être celle de la reprise en sortie du covid. Les premières données de 2023 indiquent un léger recul des créations d’entreprise mais on reste au-dessus des chiffres d’avant-crise.

La consommation, moteur de la croissance

Qu’est-ce qui explique ces chiffres supérieurs aux attentes? La conjoncture joue évidemment un rôle essentiel. La croissance prévue cette année n’est certes pas flamboyante (1,4%) mais elle reste positive et finalement en phase avec la période d’avant-covid.

“Les plans de relance sont sortis, les prix de l’énergie diminuent, les chaînes d’approvisionnement se reconstituent, explique Jean-Christophe Dehalu, économiste à l’Union wallonne des entreprises (UWE). Nous ne sommes pas dans une période d’austérité, la consommation intérieure a repris et soutient la croissance, comme l’a souligné la Banque nationale.” Pour lui, dans un tel contexte de sortie de crise, on ne devrait cependant pas se satisfaire de ces 1,4% de croissance, qui apparaissaient pourtant bien utopiques il y a quelques mois.

Pierre Hermant (finances.brussels)
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“Peut-être que le fait d’avoir beaucoup crié au loup a évité que certains ne se fassent mordre” Pierre Hermant (finances.brussels)

Le moteur de cette croissance, c’est donc la consommation intérieure entretenue par les différentes mesures de soutien au pouvoir d’achat et, bien entendu, l’indexation automatique des salaires. Revers de la médaille: cette même indexation grève les marges des entreprises belges et leur compétitivité à l’international. “Il y aura un phénomène de rattrapage, les salaires augmenteront aussi dans les pays voisins, nuance Pascal Flisch. Mais en attendant, nos entreprises ont pris la claque avant les autres. Les marges sont sous pression avec les prix qui restent élevés pour les matières premières et, globalement, les importations. Sur la durée, cela ne me paraît pas tenable.”

Le CEO de finances.brussels, Pierre Hermant, avance une autre explication à ces chiffres bien meilleurs que prévu. “Peut-être tout simplement que le fait d’avoir beaucoup crié au loup a évité que certains ne se fassent mordre”, dit-il. De nombreuses entreprises ont en effet comprimé leurs coûts, réduit leurs besoins en énergie, cherché des fournisseurs alternatifs, revu leur gestion des stocks ou même vérifié la solvabilité de leurs clients afin de ne pas se retrouver devant les factures impayées d’un partenaire en faillite.

“On est revenu aux bases du business: bien acheter et bien vendre, poursuit Pierre Hermant. Tout le monde a compris que sur le long terme, tous les coûts sont variables et qu’il faut anticiper leur évolution. Cela ne signifie pas nécessairement réduire les coûts mais plutôt réfléchir à l’allocation des ressources, à la pertinence de telle ou telle dépense.”

Caroline Cleppert (UCM)
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Aujourd’hui, le fleuriste débutant sait qu’il doit aussi faire un peu de déco ou de l’accompagnement de mariages pour consolider son modèle.” Caroline Cleppert (UCM)

“La gestion de risques est devenue un leitmotiv pour tous les entrepreneurs, c’est désormais bien ancré dans la façon de concevoir leur business, ajoute Caroline Cleppert, directrice des études de l’Union des classes moyennes (UCM). Il y a une prise de conscience de la fragilité, quel que soit le type de business. Aujourd’hui, les starters démarrent d’emblée sur du multi-produit, ils savent qu’il faut diversifier pour réduire les risques. Le fleuriste débutant sait qu’il doit aussi faire un peu de déco ou de l’accompagnement de mariages pour consolider son modèle.”

La crise a renforcé les entreprises

Les mesures gouvernementales anti-crise n’ont pas seulement soutenu le pouvoir d’achat, elles ont aussi permis cette résistance des entreprises. Nos interlocuteurs sont unanimes: ces mesures ont globalement bien fonctionné. Elles ont certes coûté cher (la dégradation des finances publiques constitue un gros écueil pour l’avenir, nous y viendrons) mais elles ont aidé les entreprises à survivre. Mieux: à se renforcer.

Pointons trois éléments en ce sens. Premièrement, les entreprises ont resserré les boulons de leur gestion et investi pour rendre leurs processus de production moins gourmands en ressources. “Avec l’attention accordée aux normes ESG, il devient plus porteur pour une entreprise de communiquer sur une réduction de sa consommation d’énergie ou un usage raisonné des ressources que sur une levée de fonds, par exemple, constate Pierre Hermant. Vous réduisez ainsi vos coûts tout en répondant à des demandes de plus en plus précises de vos clients et de vos investisseurs, qui veillent eux aussi à leur score ESG. Ce contexte pousse les entreprises à agir, à mettre le dossier de la transition en haut de la pile.”

Deuxième élément: les sociétés les plus fragiles n’ont pas résisté à la succession de chocs externes, d’où peut-être le grand nombre de cessations d’activités constaté en 2022. “Nous passons par une phase de ‘nettoyage’, souligne Pascal Flisch. Avoir autant d’entreprises qui arrivaient tout juste à survivre, cela devenait malsain, cela créait une forme de concurrence déloyale qui freinait le dynamisme de notre économie.”

Troisièmement, les entreprises se sont serré les coudes durant ces périodes compliquées. “Elles ont bien compris que jouer en solo dans le monde d’aujourd’hui, c’est très compliqué, insiste Caroline Cleppert. L’importance des réseaux, des chaînes de valeur locales, des écosystèmes n’a jamais été aussi palpable. Il faut pouvoir capitaliser là-dessus. Quand on a traversé ensemble tous ces chocs, on comprend un peu mieux la situation de ses fournisseurs. On est peut-être plus tolérant, ce qui ne veut évidemment pas dire complaisant ; il y a une plus grande solidarité entre les entreprises, de toutes tailles d’ailleurs.”

La réindustrialisation dans les starting-blocks

Tout comme les stratégies de durabilité, ce travail en réseau est poussé par un contexte, en l’occurrence celui de la relocalisation de l’industrie. Chacun a pu voir les inconvénients d’une trop forte dépendance vis-à-vis de chaînes d’approvisionnement planétaires. “L’idée d’une mondialisation heureuse avec des équilibres parfaits a du plomb dans l’aile, résume Jean-Christophe Dehalu (UWE). C’est une opportunité de repenser ses achats sous le prisme européen.”

“La relocalisation de l’industrie, la priorité à des fournisseurs européens, ce sont des décisions stratégiques qu’on n’aurait sans doute pas osé prendre”, ajoute Pierre Hermant (finance.brussels).

On voit émerger des consortiums pour ramener de la production en Europe, dans lesquels des sociétés comme Sonaca ou John Cockerill s’illustrent à merveille. Et cela devrait percoler vers une myriade de sous-traitants. “Nous avons la chance d’avoir chez nous de grands fleurons industriels avec une excellence technologique sur un nombre relativement important de thématiques, poursuit Jean-Christophe Dehalu. Les écosystèmes se structurent autour de ces grands acteurs, c’est très important dans la dynamique actuelle de réindustrialisation.”

Dans la vague positive, l’économiste de l’UWE note également l’enthousiasme de la nouvelle génération et le nombre croissant d’étudiants qui ambitionnent de créer leur propre entreprise. “Le dynamisme de ces jeunes entrepreneurs, c’est sans comparaison avec ce que nous avons pu connaître les décennies précédentes, affirme-t-il. Nous devons capitaliser là-dessus et c’est pourquoi un comité des jeunes a été créé au sein de l’UWE. En outre, parmi ces jeunes, il y a beaucoup d’entrepreneuses.”

Attention au dérapage budgétaire

Cela étant, deux gros écueils pèsent sur le futur des entreprises: les pénuries de main-d’œuvre et la déliquescence des finances publiques. De plus en plus d’entrepreneurs concèdent que les difficultés de recrutement freinent leurs ambitions de croissance. Le taux d’emploi progresse. De 2017 à 2023, il est passé de 67,7 à 72,1%. Une progression louable mais clairement insuffisante pour atteindre l’objectif des 80% en 2030. Le score est particulièrement faible chez les 55-64 ans, dont à peine 55,7% travaillent (mais nous venons de 46% en 2017).

“On ne trouvera des solutions à ces besoins de main-d’œuvre qu’avec une approche globale, estime Caroline Cleppert. L’activation des chômeurs de longue durée ne suffira pas, il faudra aussi amener de la flexibilité, que ce soit via les heures supplémentaires, les heures d’ouverture ou le travail des pensionnés. Et bien entendu, développer un plan de formation ambitieux, qui s’appuierait notamment sur l’alternance. Ça doit être une filière d’excellence et non de relégation, comme c’est encore trop souvent le cas aujourd’hui.”

Jean-Christophe Dehalu (UWE)
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“Les autorités semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation et de la dangerosité d’un dérapage budgétaire.” Jean-Christophe Dehalu (UWE)

La directrice des études de l’UCM note aussi “une frilosité” des entreprises, qui évoluent dans un monde de plus en plus incertain. L’une des incertitudes provient des finances publiques. Le rapport de mars dernier du comité de monitoring indiquait un déficit structurel de 36 milliards en 2028 pour l’ensemble des pouvoirs publics belges. Ce déficit, il faudra le juguler d’autant plus que les taux d’intérêts remontent.

D’où des craintes de voir des mesures fiscales freiner le moteur de croissance qu’est la consommation intérieure tandis que les aides à l’investissement seraient rabotées. “Les autorités semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation et de la dangerosité d’un dérapage, constate Jean-Christophe Dehalu. En soi, c’est une bonne nouvelle. Mais à moyen et long terme, on peut s’interroger sur la capacité des entreprises à assurer un niveau de marges suffisant pour continuer à investir et à financer la recherche. Nous voyons déjà que notre économie peine à pleinement intégrer les innovations technologiques qui augmenteront la productivité. Une grosse incertitude plane sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la productivité de nos entreprises: fera-t-elle exploser nos chiffres ou les plombera-t-elle? Pour l’instant, on ne le sait pas.”

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