"Franchement, il y a 10 ou 15 ans de cela, on nous considérait comme des originaux, voire des extraterrestres." Véronique Graff, directrice de GreenWin, le pôle de compétitivité wallon en technologies environnementales, ne peut s'empêcher de se rappeler les débuts, difficiles, de la prise de conscience écologique. "Mais aujourd'hui, il n'est plus une entreprise qui ne se soucie de son impact environnemental", souligne-t-elle. Pour la Wallonie, cette transition écologique à générer en mode accéléré représente une opportunité économique fondamentale. "Toutes les entreprises sont conscientes qu'elles doivent muscler leur stratégie environnementale, acquiesce Marie-Laure Moreau, regional managing partner pour la Wallonie chez EY. Il y a deux ans, ce n'était pas encore le cas. Les choses ont bougé."
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"Franchement, il y a 10 ou 15 ans de cela, on nous considérait comme des originaux, voire des extraterrestres." Véronique Graff, directrice de GreenWin, le pôle de compétitivité wallon en technologies environnementales, ne peut s'empêcher de se rappeler les débuts, difficiles, de la prise de conscience écologique. "Mais aujourd'hui, il n'est plus une entreprise qui ne se soucie de son impact environnemental", souligne-t-elle. Pour la Wallonie, cette transition écologique à générer en mode accéléré représente une opportunité économique fondamentale. "Toutes les entreprises sont conscientes qu'elles doivent muscler leur stratégie environnementale, acquiesce Marie-Laure Moreau, regional managing partner pour la Wallonie chez EY. Il y a deux ans, ce n'était pas encore le cas. Les choses ont bougé." Il reste désormais à prendre le bon cap. "Nous pouvons exceller dans quatre domaines, estime Véronique Graff. Le premier, c'est la rénovation des bâtiments, leur isolation, l'amélioration de leur performance énergétique. C'est un des principaux vecteurs sur lesquels compte l'Europe pour réduire les émissions de gaz à effet de serre." Et un terrain d'action à l'important effet démultiplicateur... "Le secteur de la construction produit le plus grand effet d'entraînement sur l'économie wallonne, confirme la directrice. Il pèse 57.800 emplois directs (6,6% de l'emploi global wallon). Le poids de la filière au sens large représente 12% du PIB régional et 115.000 salariés. Chaque million d'euros de demande supplémentaire adressée au secteur génère en moyenne un total de l'ordre de 10 emplois dans l'ensemble de l'économie wallonne." Et ce même si ledit secteur se heurte à une préoccupante pénurie de main-d'oeuvre, en Belgique comme dans d'autres pays. "Le second domaine, c'est tout ce qui concerne la défossilisation des entreprises: la capture du CO2, du stockage, de l'hydrogène, etc. L'objectif consiste à transformer les processus de production de la chaux, du verre, du ciment, etc. Quant aux troisième et quatrième pôles de développement majeurs pour les prochaines années, ils sont liés aux deux premiers: il s'agit de l'économie circulaire et de l'énergie." Actuellement, la Wallonie dispose déjà d'entreprises championnes dans ces domaines et d'une grande capacité d'innovation susceptible d'entraîner de nombreuses PME. "Notre Région est parsemée de nombreuses entreprises familiales qui peuvent en bénéficier", souligne-t-elle. Mais Véronique Graff n'est pas dupe. Elle sait que le "mal wallon" frappe encore trop souvent et que le saupoudrage des moyens empêche parfois de bénéficier pleinement des opportunités qui se présentent. "Cela étant, il convient de nuancer ce constat. Je trouve effectivement essentiel de se concentrer sur un nombre réduit de domaines, singulièrement ceux que je viens d'exposer. Mais si nous avons aujourd'hui des opportunités en matière environnementale et s'il existe un terrain sur lequel nous pouvons construire, c'est bien parce qu'il y a 10 ans, la Région n'a pas laissé pour compte ceux que l'on considérait alors comme des originaux. On leur a donné la possibilité d'émerger alors que cette question n'était pas encore à ce point à l'avant-plan." Le leitmotiv de la directrice: "On peut être pessimiste, lucide et continuer à avancer". Traduisez: on peut être conscient des manquements de la Région, marqué par la pandémie et les inondations de l'été dernier, tout en souhaitant mettre en avant toutes celles et ceux qui font bouger la Wallonie. "C'est important de croire en ces personnes et de les valoriser", soutient Véronique Graff. Tout comme il est vital de croire en l'innovation pour faire face aux enjeux de la planète, même si la contrainte sera sans doute nécessaire pour faire changer nos comportements. "Nous savons qu'il y aura un choc avec la décarbonation de l'économie, acquiesce Benoît Bayenet, professeur à l'ULB et président du Conseil central de l'économie. Tout le monde doit s'y préparer et s'adapter aux nouvelles contraintes. Cela offre à la Wallonie une opportunité gigantesque pour se remettre au niveau des meilleurs. La décarbonation est transversale, nous l'aurons dans tous les secteurs économiques. La question aujourd'hui est donc de savoir comment susciter l'innovation et la recherche qui nous replaceront parmi les plus compétitifs sur des chaînes de valeurs qui, quoi qu'on dise, resteront largement mondiales. Il faut donc réinventer toute la politique industrielle dans cette optique." Le pôle GreenWin est un maillon de cette chaîne et la stratégie de relance wallonne comporte de nombreux projets en ce sens. Mais il s'agit de veiller à la cohérence de la vision. "L'enjeu, c'est de déterminer quels secteurs permettent de développer une économie décarbonée et de répondre à nos besoins, poursuit Benoît Bayenet. L'évolution de la sidérurgie montre que les technologies existent et qu'une industrie qu'on aurait qualifié d'ultra-carbonée peut basculer. Il ne faut pas opposer les secteurs mais organiser la transition et bien regarder ceux qui nécessitent un soutien public." En d'autres termes, l'impulsion publique est indispensable, avant que l'économie ne s'en empare. "L'exemple des voitures est éloquent, souligne encore l'économiste. En fixant une contrainte imposée à tous, les autorités européennes ont poussé le secteur à trouver des solutions. Sans ces contraintes, nous n'aurions pas ce développement des voitures électriques ou des voitures à hydrogène. On l'a vu aussi avec les emballages biodégradables: toute l'industrie s'est adaptée." Le moment est crucial pour que la Wallonie se saisisse de ces opportunités. La ministre fédérale de l'Environnement, Zakia Khattabi (Ecolo), critiquait récemment la N-VA en ces termes, alors que celle-ci freinait les objectifs climatiques de la Belgique: "La Flandre est en train de commettre les erreurs que l'on a commises dans le passé en Wallonie. On a freiné la reconversion, pensant sauver les industries et les emplois. Et on se retrouve sans industries et sans emplois." Une carte à jouer pour le Sud... CEO d'Econopolis, l'économiste flamand Geert Noels met toutefois en garde contre le risque de reproduire d'autres erreurs du passé en bénéficiant sans compter d'une masse financière publique. "La vraie question est de savoir s'il y a une vraie volonté de changer le cours de la politique en cessant ce flux de subsides. Malheureusement, je crains que ce ne soit pas le cas. La prochaine vague pourrait être générée par le budget climatique. Ce nouvel éléphant gonflé de fonds européens risque de devenir la nouvelle raison de ne pas regarder à la façon dont on dépense cet argent." Préparer l'avenir, c'est aussi apprendre du passé.