"La Wallonie est-elle la nouvelle Grèce?" C'est le titre volontairement interpellant du dossier de couverture de Trends Tendances, qui sera en librairie ce jeudi 25 novembre. Dette galopante, économie assoupie, gouvernance opaque...: le constat est inquiétant. La comparaison avec la Grèce a été évoquée par la N-VA, mais pas uniquement. Le magazine aborde aussi ces éclaircies qui permettent d'apercevoir le bout du tunnel. Mais le monde politique n'est pas toujours à la hauteur des enjeux. En témoigne ce récit des coulisses de Get up Wallonia!, le plan que le ministre-président wallon Elio Di Rupo (PS) a tenté de mettre en place. Avant de laisser tomber son nom... et une partie de sa philosophie.

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Nous sommes le 22 avril 2020. Elio Di Rupo (PS), ministre-président wallon, prend la mesure de l'urgence du redressement régional, tout en répondant aux défis de la crise sanitaire qui vient de secouer le pays, avec un confinement sans précédent. L'initiative de sa majorité PS-MR-Ecolo prend les allures d'un plan de relance, mais aussi et surtout d'une "mobilisation générale" des forces vives régionales, incarnée par un slogan en anglais : "Get up Wallonia !". L'heure du redressement est arrivée, le plan Marshall - salué, puis critiqué - a trouvé son digne successeur. Debout, citoyens, l'heure est venue de reconstruire définitivement la Wallonie !

Un peu plus d'un an plus tard, pourtant, la montagne accouche d'une souris - ou, plutôt, d'une fourmilière. Si un plan de relance a bel et bien vu le jour, il pêche par une grande dispersion des moyens dans une Région au bord du gouffre financier et ne réussit pas à convaincre la population, alors que la situation wallonne inquiète en vue du round institutionnel annoncé en 2024. Le nom de "Get up Wallonia !" a, en outre, disparu dans l'aventure. Trop anglais, pas assez mobilisateur.

Comment en est-on arrivé là ? C'est le fruit d'une neutralisation politique, révélatrice de l'incapacité chronique à concrétiser les promesses faites. Faute d'un large consensus. Et faute d'un leadership fort.

Au moment de l'annonce faite par Di Rupo, le contexte est pourtant "favorable". La crise sanitaire témoigne de la nécessité d'une relance soutenue par des investissements importants, avec l'appui de l'Europe. Le ministre-président désigne un bureau de consultance pour coordonner les travaux et gérer les différents groupes de travail, avec une participation de toutes les forces vives de la société, ainsi qu'un grand sondage citoyen. En retour, les deux autres partis de la coalition... désignent eux aussi des consultants, dont EcoRes pour Ecolo. Un consortium "international" voit le jour, autour de PwC, avec des équipes venues notamment de Paris, peu au courant des enjeux wallons.

Pas de cohérence d'ensemble

Au niveau de la dynamique, le résultat est catastrophique, de l'avis de participants. Chacun vient avec sa méthodologie. Trois groupes de travail sont formés autour des objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Le découpage des compétences décidé à la création du gouvernement pour satisfaire chaque parti est gravé dans le marbre de la relance. Adieu la cohérence d'ensemble.

Dans le groupe de travail "économie", les échanges se passent pourtant bien, les idées fusent lors des vidéoconférences. Fin novembre de l'an dernier, 67 actions sont dégagées. C'est trop. Les consultants ne sont guère rassurés : si chacun des groupes accouche d'une telle multitude de projets, l'ensemble sera ingérable. Une concertation a lieu pour demander que chacun fixe des priorités et des objectifs.

Elio Di Rupo est à la manoeuvre, convaincu de la nécessité de cet électrochoc pour la Wallonie. Mais la philosophie peine à percoler dans l'ensemble de son gouvernement. Le MR est soucieux de ne pas remettre en cause les acquis de l'accord de gouvernement (comme la fusion des outils socioéconomiques) et Ecolo insiste sur l'importance des objectifs environnementaux. En clair, chacun campe dans son pré carré. Le ministre-président semble par moments isolé, aussi, au sein de son propre parti, avec son successeur au boulevard de l'Empereur, Paul Magnette, soucieux de défendre la ligne progressiste d'un PS malmené sur sa gauche par le PTB.

Ce n'est pas tout. Le rapport des groupes de travail, bien que partiellement "priorisé", doit encore passer à la moulinette d'un Conseil stratégique composé d'académiques. Mi-mars 2021, Elio Di Rupo est désappointé. Il ressort de ce rapport des propositions d'actions dans tous les sens. Trop de notes, aurait dit Mozart. Le tir doit à nouveau être rectifié. Le patron de l'Elysette se dit aussi déçu du manque d'impact du nom: Get up Wallonia passe à la trappe, l'anglais est proscrit, d'autant qu'on ne parlait pas assez de ce plan sur le terrain wallon, tandis que les médias restent scotchés aux derniers tweets de Georges-Louis Bouchez.

Un conclave politique entre les trois partis de la majorité ramasse le tout. On arrive à plus de 300 projets (regroupés selon cinq axes), auxquels s'ajoutent les appuis du plan européen. C'est mieux que rien, mais cela reste indigeste et, potentiellement, la source de marchandages financiers entre les partis pour la répartition des moyens.

Elio Di Rupo lui-même semble concéder qu'il n'est pas arrivé à enclencher la dynamique voulue au-delà des dynamiques partisanes. Dans un entretien accordé à L'Avenir, mi-juin, le ministre-président wallon annonce toutefois une méthode, un suivi du plan par les administrations et des gestionnaires professionnels externes, inscrit dans la durée. En dépit des efforts et d'un ministre-président motivé, la moulinette belge du consensus a malheureusement neutralisé les ambitions. Jusqu'ici.

"La Wallonie est-elle la nouvelle Grèce?" C'est le titre volontairement interpellant du dossier de couverture de Trends Tendances, qui sera en librairie ce jeudi 25 novembre. Dette galopante, économie assoupie, gouvernance opaque...: le constat est inquiétant. La comparaison avec la Grèce a été évoquée par la N-VA, mais pas uniquement. Le magazine aborde aussi ces éclaircies qui permettent d'apercevoir le bout du tunnel. Mais le monde politique n'est pas toujours à la hauteur des enjeux. En témoigne ce récit des coulisses de Get up Wallonia!, le plan que le ministre-président wallon Elio Di Rupo (PS) a tenté de mettre en place. Avant de laisser tomber son nom... et une partie de sa philosophie.Nous sommes le 22 avril 2020. Elio Di Rupo (PS), ministre-président wallon, prend la mesure de l'urgence du redressement régional, tout en répondant aux défis de la crise sanitaire qui vient de secouer le pays, avec un confinement sans précédent. L'initiative de sa majorité PS-MR-Ecolo prend les allures d'un plan de relance, mais aussi et surtout d'une "mobilisation générale" des forces vives régionales, incarnée par un slogan en anglais : "Get up Wallonia !". L'heure du redressement est arrivée, le plan Marshall - salué, puis critiqué - a trouvé son digne successeur. Debout, citoyens, l'heure est venue de reconstruire définitivement la Wallonie !Un peu plus d'un an plus tard, pourtant, la montagne accouche d'une souris - ou, plutôt, d'une fourmilière. Si un plan de relance a bel et bien vu le jour, il pêche par une grande dispersion des moyens dans une Région au bord du gouffre financier et ne réussit pas à convaincre la population, alors que la situation wallonne inquiète en vue du round institutionnel annoncé en 2024. Le nom de "Get up Wallonia !" a, en outre, disparu dans l'aventure. Trop anglais, pas assez mobilisateur. Comment en est-on arrivé là ? C'est le fruit d'une neutralisation politique, révélatrice de l'incapacité chronique à concrétiser les promesses faites. Faute d'un large consensus. Et faute d'un leadership fort.Au moment de l'annonce faite par Di Rupo, le contexte est pourtant "favorable". La crise sanitaire témoigne de la nécessité d'une relance soutenue par des investissements importants, avec l'appui de l'Europe. Le ministre-président désigne un bureau de consultance pour coordonner les travaux et gérer les différents groupes de travail, avec une participation de toutes les forces vives de la société, ainsi qu'un grand sondage citoyen. En retour, les deux autres partis de la coalition... désignent eux aussi des consultants, dont EcoRes pour Ecolo. Un consortium "international" voit le jour, autour de PwC, avec des équipes venues notamment de Paris, peu au courant des enjeux wallons.Au niveau de la dynamique, le résultat est catastrophique, de l'avis de participants. Chacun vient avec sa méthodologie. Trois groupes de travail sont formés autour des objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Le découpage des compétences décidé à la création du gouvernement pour satisfaire chaque parti est gravé dans le marbre de la relance. Adieu la cohérence d'ensemble.Dans le groupe de travail "économie", les échanges se passent pourtant bien, les idées fusent lors des vidéoconférences. Fin novembre de l'an dernier, 67 actions sont dégagées. C'est trop. Les consultants ne sont guère rassurés : si chacun des groupes accouche d'une telle multitude de projets, l'ensemble sera ingérable. Une concertation a lieu pour demander que chacun fixe des priorités et des objectifs.Elio Di Rupo est à la manoeuvre, convaincu de la nécessité de cet électrochoc pour la Wallonie. Mais la philosophie peine à percoler dans l'ensemble de son gouvernement. Le MR est soucieux de ne pas remettre en cause les acquis de l'accord de gouvernement (comme la fusion des outils socioéconomiques) et Ecolo insiste sur l'importance des objectifs environnementaux. En clair, chacun campe dans son pré carré. Le ministre-président semble par moments isolé, aussi, au sein de son propre parti, avec son successeur au boulevard de l'Empereur, Paul Magnette, soucieux de défendre la ligne progressiste d'un PS malmené sur sa gauche par le PTB.Ce n'est pas tout. Le rapport des groupes de travail, bien que partiellement "priorisé", doit encore passer à la moulinette d'un Conseil stratégique composé d'académiques. Mi-mars 2021, Elio Di Rupo est désappointé. Il ressort de ce rapport des propositions d'actions dans tous les sens. Trop de notes, aurait dit Mozart. Le tir doit à nouveau être rectifié. Le patron de l'Elysette se dit aussi déçu du manque d'impact du nom: Get up Wallonia passe à la trappe, l'anglais est proscrit, d'autant qu'on ne parlait pas assez de ce plan sur le terrain wallon, tandis que les médias restent scotchés aux derniers tweets de Georges-Louis Bouchez.Un conclave politique entre les trois partis de la majorité ramasse le tout. On arrive à plus de 300 projets (regroupés selon cinq axes), auxquels s'ajoutent les appuis du plan européen. C'est mieux que rien, mais cela reste indigeste et, potentiellement, la source de marchandages financiers entre les partis pour la répartition des moyens.Elio Di Rupo lui-même semble concéder qu'il n'est pas arrivé à enclencher la dynamique voulue au-delà des dynamiques partisanes. Dans un entretien accordé à L'Avenir, mi-juin, le ministre-président wallon annonce toutefois une méthode, un suivi du plan par les administrations et des gestionnaires professionnels externes, inscrit dans la durée. En dépit des efforts et d'un ministre-président motivé, la moulinette belge du consensus a malheureusement neutralisé les ambitions. Jusqu'ici.