"Je crois beaucoup en l'avenir de la Wallonie. A une condition: que le Wallon se lance vraiment dans son développement." Pierre-Frédéric Nyst, président de l'Union des classes moyennes (UCM) et membre du comité de gestion du Forem, pose un constat nuancé, mais aussi implacable, sur la situation de la Région. "L'inquiétude budgétaire est grande, reconnaît-il, mais le principal problème concerne les mentalités. Nous avons 50 ans de socialisme dans les lattes et cela se ressent." L'ombre du PTB, qui plane sur la Wallonie, n'est pas non plus de nature à le rassurer.
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"Je crois beaucoup en l'avenir de la Wallonie. A une condition: que le Wallon se lance vraiment dans son développement." Pierre-Frédéric Nyst, président de l'Union des classes moyennes (UCM) et membre du comité de gestion du Forem, pose un constat nuancé, mais aussi implacable, sur la situation de la Région. "L'inquiétude budgétaire est grande, reconnaît-il, mais le principal problème concerne les mentalités. Nous avons 50 ans de socialisme dans les lattes et cela se ressent." L'ombre du PTB, qui plane sur la Wallonie, n'est pas non plus de nature à le rassurer. "Le Wallon doit prendre conscience des atouts de sa Région, se mettre en mouvement en prenant des risques et se convaincre que l'on n'est pas moins bon que d'autres régions d'Europe, notamment la Flandre, insiste Pierre-Frédéric Nyst. Pour cela, il faut des gens réellement convaincus et un terreau qui permette à la Wallonie de se développer." En ne perdant jamais de vue qu'elle était une des régions les plus prospères au monde dans la première moitié du siècle passé. Un passé glorieux, une inspiration, mais l'équation de son redressement n'a jusqu'ici jamais été résolue. Le point de basculement remonte au début des années 1960, quand la Flandre a dépassé la Wallonie au niveau de la richesse produite. "Depuis, on a l'impression que l'on a mis la Wallonie sous perfusion, souligne Pierre-Frédéric Nyst. Il y a un trop peu de reconversion, on n'a pas réussi à créer quelque chose d'important, sauf dans l'aéronautique, voire les biotechnologies." Le problème principal est culturel, ajoute cet avocat fiscaliste. "En Wallonie, nous n'avons pas un climat social et politique favorable à l'esprit d'entreprise. Celui qui se lance et met dans la balance ses économies pour créer des emplois n'est pas respecté comme en Flandre. Au nord du pays, quand vous avez un contrôle fiscal et que vous avez joué le jeu, on est équilibré dans l'examen de votre dossier. En Wallonie, j'ai travaillé il y a 20 ans à l'administration fiscale à Namur, où l'équation était: indépendant = fraudeur. Pour vivre heureux, il faut vivre caché. Depuis 1961, cela fait deux générations que cela dure. Résultat? La PME wallonne moyenne occupe de 7 à 8 personnes, contre 11 à 12 personnes en Flandre."Parmi les problèmes structurels, le président de l'UCM pointe le taux de syndicalisation, "extraordinaire" dans notre pays: il se situe autour des 50% de la population active, contre moins de 20% en Allemagne ou aux Pays-Bas. Ensuite, il y a le taux de chômage, à 8,8% en Wallonie et 11,8% à Bruxelles, contre moins de 5% en Flandre. "En Wallonie, nous avons un problème qui est dans la tête. Il y a encore trop de gens qui se demandent pourquoi travailler parce que le chômage est une tradition familiale et que l'on préfère rester en training devant Netflix. Je suis en partie dans la caricature, mais en partie seulement..." Médiateur de dettes dans son bureau d'avocats, Pierre-Frédéric Nyst illustre: "J'ai dû défendre des gens qui ont 80.000 ou 100.000 euros de dettes à 23 ans. Ce sont des dettes de consommation, des abonnements numériques, des factures d'énergie... Lors de la médiation, on propose de remettre les compteurs à zéro dans les cinq ans à condition qu'ils acceptent de jouer le jeu et de retrouver un emploi. Mais ils se plaignent que le juge veut les faire travailler. Je leur réponds que cela a peut-être du sens d'effacer l'ardoise à ce prix. Le problème, c'est qu'ils touchent 1.500 euros d'allocation de chômage alors qu'ils vont toucher 1.650 euros de salaire en devant se lever à 6 h du matin, utiliser la voiture avec le prix du carburant en hausse, peut-être trouver une crèche pour les enfants... Au bout du compte, ils travaillent deux mois et ils reviennent devant le juge. Les pièges à l'emploi, c'est un réel problème!" La seule solution, selon lui, n'est autre que l'activation des demandeurs d'emploi. Dans un premier temps, il faut des gens faisant preuve de soft skills, dit-il. Ils doivent arriver à l'heure quand ils sont convoqués à 8 h, ne pas arriver en training ou comme s'ils revenaient de guindaille, apprendre à dire bonjour et à ne pas fumer toutes les trois minutes. Ensuite, nous devons avoir des demandeurs d'emploi qui sont véritablement accompagnés. C'est un travail difficile. Récemment, j'étais au centre IFAPME de Libramont. Il était 17 h et il y avait un cours en chocolaterie. C'était génial: ils voulaient tous devenir top pâtissiers. Mais quand on a leur dit qu'il fallait arriver à 4 h du matin pour faire du pain, c'était fini." La clé, selon lui? "Faire passer le message que travailler, ce n'est pas un gros mot. Il faut agir à tous les niveaux: l'éducation sur le long terme, le respect des droits et des devoirs. Mais il faudra une génération pour convaincre les gens en training qui regardent Netflix. Cela ne changera pas du jour au lendemain. Peut-être que l'on y arrivera si les syndicats sont conciliants et arrêtent de présenter le travail comme un enfer. Nous sommes tous dans la tempête, il faut arrêter de saborder le navire. La FGTB vit d'affiliés qui sont dans la difficulté: c'est un réel problème, ils ne veulent pas reconstruire la Wallonie parce qu'ils n'y ont pas intérêt! Mon sentiment, c'est qu'on ne va pas y arriver." D'autant que l'ombre du PTB plane sur la politique. "La progression de ce parti m'inquiète énormément. De nombreux chefs d'entreprise que je rencontre se demandent ce qu'ils doivent faire, s'ils n'ont pas intérêt à mettre un siège social en Flandre. La question est sur la table. C'est une angoisse croissante. Je ne m'explique d'ailleurs pas comment certains - ingénieurs, avocats, plutôt de droite et du centre - trouvent que Raoul Hedebouw dit des choses intelligentes: c'est quand même du 'tous pourris, il faut shooter dans la fourmilière'... Raoul est sympa, je veux bien aller boire une bière avec lui, mais pas plus: il est dangereux. Le jour où le PTB est au pouvoir, c'est la pauvreté pour tous." La vraie menace de ce parti, toutefois, consiste surtout en une pollution du débat politique."Ce qui manque, c'est une analyse autocritique de la classe politique par rapport à leurs plans du passé, estime quant à lui Geert Noels, CEO d'Econopolis, économiste flamand très attentif à la situation wallonne. J'entends des politiciens PS dire que le Plan Marshall était un succès, que le redressement de Charleroi était un succès, mais ce n'est pas suffisant pour une reprise économique à très long terme. Il y a la nécessité d'une valeur ajoutée plus élevée et la nécessité d'un nombre bien plus important d'entreprises dans le secteur privé." Le taux d'emploi public est de l'ordre de 24% en Wallonie et de 17% en Flandre. En Wallonie, ce différentiel est souvent salué car il permet à la Wallonie d'amortir le choc en cas de crise. Cela rassure... "Il y a en Wallonie une politique qui demande beaucoup de fonds de l'Etat, presque un flux continu de moyens publics, prolonge Geert Noels. Avec cette question fondamentale: tout cela a-t-il été efficace? Et cela n'a-t-il pas freiné des stimuli entrepreneuriaux qui auraient plus d'effet, à terme, que cette drogue de subsides? A mes yeux, cela ne correspond pas à l'esprit wallon." L'économiste flamand refuse en effet de comparer la Wallonie à la Grèce car le potentiel y reste immense. "Il y a un potentiel de formation important, insiste-t-il. Les pôles universitaires constituent une formidable réussite. Il y a quand même une masse critique de recherche et développement, d'entreprises cruciales dans l'économie mondiale, avec une création de valeur ajoutée complètement différente de la Grèce tel qu'on l'a connue au moment de la crise financière." L'économiste vedette refuse aussi de jouer aux donneurs de leçons du Nord au Sud. D'autant que depuis quelques années, il évoque le risque d'une "wallonisation de la Flandre". "Depuis 10 ou 15 ans, on y constate beaucoup plus d'interventions de l'Etat, beaucoup plus de subsides partout, argumente-t-il. La montée des holdings publics ou semi-publics dans le private equity, ou la prise de participation dans les sociétés, est comparable avec ce qui se passe en Wallonie. Cela enlève un esprit entrepreneurial qui a pourtant fait la différence ou, du moins, a fortement aidé l'économie flamande. Il ne faut pas un gouvernement trop fort mais un gouvernement plutôt passif dans la gestion économique." En d'autres termes, il convient de laisser davantage la main libre au marché. Et faire confiance aux acteurs. "Ce n'est pas dû à un manque de moyens budgétaires, de subsides ou de flux financiers, estime le CEO d'Econopolis. C'est le résultat d'une certaine philosophie d'inertie et le constat que, politiquement, cela bétonne certaines positions. Avec l'évolution de la richesse en Flandre, cette inertie arrange peut-être d'ailleurs certains partis. Le statu quo est en réalité parfois le meilleur ami des politiques." En effet, une partie d'échecs se joue, au sein de laquelle les deux principaux partis du pays, la N-VA et le PS, se neutralisent, poussés dans leur dos par ces forces populistes que sont le Vlaams Belang et le PTB. L'échéance décisive aura lieu en 2024, avec un nouveau round institutionnel annoncé. "Cette échéance doit être minutieusement préparée avec un plan, conclut Geert Noels. Le système de financement des Régions et de l'Etat a sa propre dynamique et, pour l'instant, celle-ci n'est pas positive pour la Wallonie." Le tableau, nuancé, revient souvent à la nécessité pour le monde politique de ne pas négliger le potentiel entrepreneurial wallon. "Il y a un dynamisme dans la jeunesse, que l'on voit par exemple à travers les initiatives d'étudiants entrepreneurs, qui est vraiment un très bon signe, souligne Didier Paquot, économiste en chef de l'Institut Destrée. Il ne faudrait pas que l'inertie des pouvoirs publics décourage ces gens. Mais il se passe quelque chose. Si on arrive à avoir des finances publiques plus saines, une administration plus agile, un meilleur financement de la recherche, un accompagnement des chômeurs, la Wallonie peut être vraiment sortie de l'ornière dans 10 ou 15 ans. Ça fait beaucoup de 'si', mais une série de jalons sont là." "On sent qu'il y a du changement, acquiesce Marie-Laure Moreau, regional managing partner pour la Wallonie chez EY. L'esprit d'entreprise se développe dans la jeunesse, dans le monde étudiant, même si ce n'est pas encore optimum. De plus en plus de jeunes ont envie de lancer leur entreprise et des start-up se créent sur les campus. On voit par ailleurs une nette augmentation des indépendants complémentaires. Cela atteste d'un appétit pour l'entrepreneuriat. Mais il y a encore une frilosité devant le statut de full indépendant. Il serait utile d'agir pour aider ces gens à faire le saut. Les choses évoluent donc bien mais il faut absolument accélérer le rythme." Son mot de la fin? "On revient à la mentalité: ces gens qui créent leur job, ils n'ont pas spécialement l'envie ou l'ambition de faire ensuite grandir leur société et de se retrouver face à de nouveaux problèmes. Peut-être aussi parce qu'en Wallonie, on n'a pas cette fierté. On ne cherche pas à grandir et à montrer à tous ce qu'on a fait. C'est tout un état d'esprit qui doit évoluer."