L'indexation automatique des salaires est une spécificité belge. En période d'inflation modérée, c'est une mesure vertueuse qui préserve le pouvoir d'achat en absorbant les augmentations de certains produits. Mais lorsque le coût de l'énergie explose, que les prix s'emballent sans distinction pour engendrer une inflation à deux chiffres, cela devient une difficulté supplémentaire pour des entreprises qui devront absorber, pour majorité d'entre elles, une hausse des salaires de 10% au 1er janvier 2023. A l'heure où l'on planche sur les budgets 2023, nombre de sociétés font grise mine. Des conseils d'entreprise extraordinaires risquent de s'accumuler en novembre et en décembre.
...

L'indexation automatique des salaires est une spécificité belge. En période d'inflation modérée, c'est une mesure vertueuse qui préserve le pouvoir d'achat en absorbant les augmentations de certains produits. Mais lorsque le coût de l'énergie explose, que les prix s'emballent sans distinction pour engendrer une inflation à deux chiffres, cela devient une difficulté supplémentaire pour des entreprises qui devront absorber, pour majorité d'entre elles, une hausse des salaires de 10% au 1er janvier 2023. A l'heure où l'on planche sur les budgets 2023, nombre de sociétés font grise mine. Des conseils d'entreprise extraordinaires risquent de s'accumuler en novembre et en décembre. Le patronat réclame une révision du système d'indexation. Politiquement, le MR relaie certaines propositions. Mais à gauche, on ne veut rien entendre: on aidera certains secteurs si besoin, sans plus. Le blocage est réel. Pourtant, la marée monte. "Je prends toujours cet exemple pédagogique pour exprimer la situation, et notamment pour ceux qui n'ont pas envie de la comprendre, résume Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises (UWE). La taille moyenne des entreprises wallonnes, c'est 9,5 personnes. J'arrondis à 10. Pour une entreprise de cette taille confrontée à une indexation de 10%, cela signifie qu'elle va payer 11 personnes alors qu'elle n'en dispose que de 10. Cela signifie que sa compétitivité sera moindre. Si dans son plan d'embauche pour 2023, elle comptait augmenter son staff de 10%, elle va y renoncer. De manière générale, on va donc diminuer les recrutements, c'est certain. Mais si une entreprise ne sait pas payer le salaire de ces 11 personnes, elle va en licencier une. Et si c'est une entreprise de 40 personnes, elle va en licencier quatre." Bref, dit-il: "Je pense qu'on ne se rend pas compte du tsunami qui arrive". "Si on n'agit pas, il y aura des licenciements, acquiesce Pierre-Frédéric Nyst, président de l'Union des classes moyennes (UCM). Et comme un certain nombre d'entreprises ne pourront même pas payer les indemnités de licenciement, ce sera la faillite." Il souligne notamment la fragilité de certains secteurs, comme l'horeca, qui ont subi de plein fouet tant la crise du covid que celle de l'énergie. "Une double crise comme ça, cela ne pardonne pas!" Les premières mesures d'aide décidées par le fédéral pour soulager la facture énergétique, estime-t-il, sont insuffisantes. "Quand on dit que l'indexation automatique des salaires ne va toucher qu'une petite partie des entreprises soumises à compétition internationale, je pense que l'on se trompe, complète Olivier de Wasseige. Je vois de plus en plus d'entreprises dont je pensais qu'elles pourraient passer le cap exprimer leurs craintes parce qu'elles ont des clients qui sont eux-mêmes impactés. Politiquement, on exprime la volonté de n'aider que celles qui sont touchées par le prix de l'énergie, mais on risque de se retrouver dans la même situation que lors du covid, avec la nécessité de remonter les chaînes de valeur en amont. On a fermé l'horeca, mais on a dû aussi aider tous ceux qui fournissent l'horeca... Ici, on va avoir la même chose." L'administrateur délégué de l'UWE ne cesse de recueillir des témoignages qui l'inquiètent au plus haut point: "Un boulanger a annoncé qu'il fermait parce que s'il avait dû répercuter la hausse dans ses prix, le pain aurait coûté 10 euros. Personne ne va acheter un pain à 10 euros... Une entreprise en bonne santé que je connais bien m'a annoncé qu'elle allait supprimer 15% de son personnel. Jamais je n'aurais imaginé ça. Un jeune entrepreneur qui a créé une start-up avec des ouvriers et des employés me disait il y a quelques jours qu'il garderait les ouvriers pour la production mais qu'il ne pourrait plus payer les employés en raison de l'inflation. Le résultat, c'est qu'il ne pourra plus faire grandir la boîte, faute de commerciaux et de R&D. Des entreprises de services, confrontées à des appels d'offres internationaux basés essentiellement sur le potentiel intellectuel, soulignaient qu'elles perdraient des millions d'euros en raison de l'indexation automatique et qu'elles réduiraient d'autant leurs capacités d'investissement. On ne se rend pas compte..." Les entreprises interrogées par Trends-Tendances dans le cadre de ce dossier abondent dans ce sens. "Quand vous regardez d'un point de vue macroéconomique la position de la Belgique, vous constatez que les coûts de l'énergie sont nettement supérieurs à ceux d'autres pays, dont la France, résume David Clarinval, vice-Premier ministre MR, en charge des Classes moyennes et des Indépendants. Les mesures que nous avons décidées en matière d'énergie devraient permettre de réduire l'impact de la hausse des coûts sur la viabilité et la compétitivité des indépendants et des entreprises, qui forment le tissu économique national. Je m'en réjouis. Mais vous ajoutez à cela le fait que l'indexation automatique des salaires est une spécificité belge et vous comprendrez que cela crée un handicap de compétitivité important."Le ministre libéral ajoute: "L'accumulation de ces deux éléments fait que j'ai des motifs d'inquiétude. Ce n'est manifestement pas le cas de tous mes collègues en ce qui concerne l'indexation automatique. Or, dans ce contexte-ci, c'est mauvais pour l'emploi et cela alimente le cercle vicieux de l'inflation parce que les entreprises répercutent forcément ces hausses de salaires sur leurs coûts". A gauche de l'échiquier politique, l'indexation automatique des salaires est perçue comme un moyen indispensable d'éviter des pertes de pouvoir d'achat dans cette période dantesque pour les prix. A chaque demande patronale d'y toucher, que ce soit via un saut d'index ou un étalement dans le temps comme cela a été décidé au Luxembourg, la réponse fuse: "Avec le PS au gouvernement, c'est hors de question". Dans les rangs de la FGTB, on ne nie pas les problèmes, mais on craint aussi que cette indexation automatique soit déjà, en soi, insuffisante pour faire face aux problèmes de l'heure. "Jean-François Tamellini, notre secrétaire régional wallon, a évoqué dans la presse un 'climat proche de l'insurrection': c'est ce que nous ressentons, en effet, nous confie Thierry Bodson, président de la FGTB. Mais il ne faut pas imaginer que nous vivons sur une autre planète et que nous ne sommes pas conscients des difficultés rencontrées par les entreprises. Pas d'entreprises, pas de travail!" Mais le syndicaliste ajoute: " Il y a une différence majeure entre la crise actuelle et celle du covid, dont il faut tenir compte dans les solutions à apporter. Cette fois, il y a des entreprises et des secteurs qui vont mal, mais aussi des secteurs qui vont bien - même bien à crever." Ce n'est pas pour rien que l'on discute aussi de la nécessité de taxer les surprofits. Certaines entreprises du secteur de l'énergie sont dans le collimateur, mais d'autres pourraient être concernées. Pour réduire le poids de ces indexations salariales annoncées, et limiter les dégâts que cela risque d'occasionner en termes d'emplois, des décisions ont été prises par le gouvernement fédéral le 16 septembre: le possible report des factures ONSS ou la mise en place d'un chômage temporaire "énergie". Mais la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), notamment, estime qu'il faut aborder le problème structurel: "Grâce aux mesures décidées, nos entreprises bénéficient d'un répit à court terme, la mesure relative au chômage temporaire surtout constituant un important pas en avant. Mais un problème plus grave encore se profile: notre handicap des coûts salariaux se rapproche à nouveau de 16%, notre balance commerciale plonge dans le rouge et les entreprises reportent de plus en plus leurs investissements. Si aucune solution n'est apportée à ces problèmes, le risque de perte d'emploi et donc de revenus est particulièrement élevé". David Clarinval propose une solution. "Nous voulons être constructifs et faire en sorte que les travailleurs bénéficient intégralement de cette indexation, dit-il. Notre suggestion consiste à défiscaliser ce montant, c'est-à-dire de faire en sorte que les entreprises ne payent pas de charges sociales. On pourrait aussi le faire sur une proportion de ce montant, parce que cela représente en effet une perte importante pour l'Etat. Mais cela aurait le mérite d'éviter une casse sociale." L'idée avait été évoquée par le patron du groupe IPM, François le Hodey, dans ses journaux en juin dernier. "Cette proposition est accueillie positivement par les organisations patronales, l'UCM ou la FEB, souligne David Clarinval. Par contre, l'accueil est plus froid auprès de nos partenaires de l'aile gauche du gouvernement." Lorsqu'on lui demande si une réforme structurelle du système de l'indexation ne serait pas judicieuse, il botte en touche: "Il n'y a pas de possibilité d'agir dans l'accord de gouvernement. Nous tenons à être loyaux vis-à-vis de nos engagements. De plus, une discussion à ce sujet ouvrirait en retour des demandes de révision de la loi de 1996 (qui fixe les modalités de la modération salariale, Ndlr)." "Il faut avoir le courage d'aborder ce sujet, que le gouvernement s'en empare et que les syndicats acceptent d'en parler, insiste Pierre-Frédric Nyst. L'UCM défend l'idée de plafonner l'indexation jusqu'à 4.000 euros bruts. Nous partons du principe qu'avec des revenus plus élevés, on en a naturellement moins besoin. Mais nous pouvons envisager d'autres pistes comme l'étalement dans le temps de cette indexation. Et nous soutenons aussi cette défiscalisation défendue par le MR." "L'idée d'une défiscalisation est bonne et il y a certainement des choses à creuser là-dedans, réagit Olivier de Wasseige au nom de l'UWE. Par contre, on pense que ce n'est pas idéal et pas facile à mettre en oeuvre. Pour quelle période cela vaudrait-il? Que se passe-t-il si le collaborateur change d'entreprise: part-il avec sa défiscalisation? Mais il faut trouver des pistes, oui. Il faut faire quelque chose pour les bas salaires. Nous avons un problème en Belgique, et particulièrement en Wallonie, de pièges à l'emploi: pour les moins qualifiés, le salaire net proche est beaucoup trop proche de l'allocation de chômage. Pour nous, il faut avoir un débat sur la dégressivité des allocations de chômage. On voit bien qu'après deux ans, l'employabilité diminue complètement. On n'aide pas la personne en ne poussant pas à chercher. Je sais bien que politiquement, ce n'est pas évident à faire passer, mais nous disons qu'il faut aider de façon ciblée et structurelle les bas salaires nets." L'administrateur délégué de l'Union wallonne réclame-t-il, en d'autres mots, une réforme fiscale? "Oui, il faut faire une réforme fiscale de ce type, sans augmentation du coût patronal. Sinon, on retombe dans le problème du handicap de compétitivité. L'Etat doit prendre ses responsabilités. Et si ce n'est pas structurel, qu'on le fasse au moins pendant la crise. Nous préférons cette solution plutôt que d'avoir une indexation." Autrement dit, l'UWE réclame-t-elle un saut d'index? Pas vraiment, mais une adaptation du système... qui reviendrait pratiquement au même. "Le patronat a toujours dit que l'indexation automatique n'allait pas dans le bon sens... Le problème, aussi, c'est qu'elle est très rarement réversible. On va indexer les salaires de 10% mais quand l'inflation s'apaisera, on va dire aux gens que l'on revient sur ces 10%? Non, ce serait une révolution." Olivier de Wasseige ajoute encore: "La question que l'on peut se poser, c'est de savoir pourquoi cela fonctionne dans les pays voisins sans indexation automatique. Le gouvernement français a pris des mesures d'aides très fortes, l'Allemagne a dégagé 65 milliards... Cela permet des aides plus justes et plus ciblées. L'indexation est un système généralisé qui concerne aussi les chefs d'entreprise, les ministres... Un mécanisme plus ciblé permettrait de dire que ce n'est pas nécessaire pour les hauts salaires et que cela aide les bas revenus. En tout état de cause: urgence, urgence, urgence!" Thierry Bodson, lui, envisage les choses autrement. Et regrette la rupture de confiance entre partenaires sociaux révélée par la divergence au sujet de l'enveloppe bien-être mais plus profonde en réalité. "Idéalement, on aurait pu s'entendre entre interlocuteurs sociaux sur les critères pour aider les entreprises, dit le patron de la FGTB. Nous avions été reçus séparément par le gouvernement De Croo, patronat et syndicats, pour nous demander de nous entendre. Je regrette que cela n'ait pas été possible." Un groupe des 10 a été organisé dans la foulée. "Nous pensions pour notre part qu'il était possible de discuter des critères pour disposer du droit passerelle, du chômage économique, d'un report de l'ONSS ou de la facture d'énergie, poursuit Thierry Bodson. Mais les organisations patronales sont venues avec la volonté de négocier un plan en cinq points: une révision à la baisse de l'enveloppe bien-être, la formation des salaires, c'est-à-dire une réforme de l'indexation automatique, une réforme du marché du travail, une réforme focale et des mesures en matière d'énergie. Nous pouvons comprendre que tout est dans tout. Mais cela aurait nécessité de s'enfermer pendant deux mois dans un château et on aurait eu l'air de Martiens. Il était possible de s'entendre sur des mesures d'aide immédiate et de se revoir plus tard pour envisager des réformes plus structurelles si nécessaire." Finalement, c'est le gouvernement qui a pris la main pour les mesures d'urgence. Le dirigeant syndical le reconnaît: "Cela laisse augurer d'une fin d'année compliquée et la situation pourrait être explosive. Ce n'est jamais bon que la concertation sociale soit grippée et nous nous sommes sentis en outre trahis par la discussion sur l'enveloppe bien-être. Dans un contexte social difficile, cette concertation aurait tout son sens. Par ailleurs, nous avons le sentiment que les solutions adoptées tant au niveau belge qu'au niveau européen seront insuffisantes face à l'ampleur de la crise". Un premier rassemblement à la Monnaie est organisé le 26 septembre. "Mais les autres syndicats nous ont rejoints et cela va se transformer en manifestation, complète Thierry Bodson. Une grève générale est inévitable le 9 novembre. Mais il y a déjà des appels à des rassemblements en marge. C'est souvent comme cela que cela commence. Les gens sont en colère et en même temps, ils sont 'braves' parce qu'ils continuent à chercher les moyens de payer leurs factures. J'étais invité il y a peu à la matinale sur la RTBF ; on m'avait demandé si je plaidais pour un boycott du paiement de la facture d'énergie. J'avais répondu 'non', mais ce ne sera pas nécessaire: très bientôt, il y aura de nombreux citoyens qui ne pourront tout simplement plus la payer." Fondamentalement, Thierry Bodson est-il prêt à discuter d'une réforme de l'indexation automatique des salaires? "Aujourd'hui, nous sommes dans une situation où le grand problème, c'est l'énergie. Ce n'est pas en s'attaquant au mécanisme de l'indexation qu'on va résoudre cela. L'énergie est trop chère, il faut s'attaquer aux sources du problème et pas à sa conséquence. Est-ce que les entreprises éprouvent des difficultés à payer l'énergie et les salaires? Je le dis: oui! Mais on peut trouver des solutions temporaires pour traverser cette période difficile. Après, on verra. Quand vous regardez l'histoire du siècle dernier, vous verrez que toutes les crises ont été surmontées par une réforme fiscale et des accords sociaux." Y arrivera-t-on enfin? Avant qu'il ne soit trop tard? Au vu des divergences, cela semble difficile de l'imaginer.