Le climat, victime collatérale de la guerre en Ukraine, titrait votre magazine favori en juin dernier. L'urgence des factures énergétiques décuplées semble en effet avoir mis la transition écologique sur la touche. La ministre fédérale du Climat, Zakia Khattabi, pense au contraire qu'il serait gravissime de ne pas accélérer le rythme de cette transition car cela reviendrait à "poser les jalons de la prochaine crise". Les entreprises peuvent-elles vraiment accélérer ce rythme, elles qui voient leurs coûts de production exploser? La ministre en discute pour Trends-Tendances avec le CEO de la Fédération belge des entreprises, Pieter Timmermans.
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Le climat, victime collatérale de la guerre en Ukraine, titrait votre magazine favori en juin dernier. L'urgence des factures énergétiques décuplées semble en effet avoir mis la transition écologique sur la touche. La ministre fédérale du Climat, Zakia Khattabi, pense au contraire qu'il serait gravissime de ne pas accélérer le rythme de cette transition car cela reviendrait à "poser les jalons de la prochaine crise". Les entreprises peuvent-elles vraiment accélérer ce rythme, elles qui voient leurs coûts de production exploser? La ministre en discute pour Trends-Tendances avec le CEO de la Fédération belge des entreprises, Pieter Timmermans.TRENDS-TENDANCES. Certaines entreprises sont étranglées par la hausse des prix de l'énergie au point d'arrêter la production. Craignez-vous une explosion des restructurations et faillites dans les prochains mois? PIETER TIMMERMANS. Je suis les dossiers de la rue de la Loi depuis un quart de siècle et je n'ai jamais connu une telle situation. Et les chiffres de la Banque nationale ou du Conseil central de l'économie nous indiquent que le problème sera encore plus grave l'an prochain, que notre compétitivité est en danger. Donc oui, je suis inquiet. En 2024, nous serons dans une situation identique à celle de 2014, année où nous avions perdu près de 90.000 emplois dans l'industrie. Nous subissons un grand choc économique externe, tout le monde en sentira les effets. Il faut agir rapidement - et je suis un peu frustré que le gouvernement semble tant attendre - pour éviter qu'il y ait des débordements. J'ai peu apprécié l'annonce d'une grève nationale le 9 novembre. Cela pourrait être le début de quelque chose qui aggraverait encore la situation. Nous devons trouver des solutions équilibrées, avec le gouvernement et les syndicats. Je comprends qu'il faille plus soutenir certaines catégories de la population que d'autres mais depuis neuf mois, on protège les consommateurs en renvoyant intégralement la facture aux entreprises. A un moment donné, ce n'est plus tenable. La situation ne va pas s'améliorer à court terme, il faut s'y préparer. Le moment est venu pour une grande discussion tripartite. ZAKIA KHATTABI. Je suis bien évidemment consciente de l'ampleur de cette crise, qui s'ajoute à celle du covid. Vous dites que nous avons soutenu le consommateur. Mais cette politique a permis à la population de continuer à consommer, ce qui a indirectement profité aux entreprises même si, j'en conviens, cela ne suffit pas à toutes pour garder la tête hors de l'eau. P.T. Mais si ce consommateur perd son emploi, qu'aura-t-il gagné en fin de compte? C'est pour cela que je plaide pour une discussion tripartite. Z.K. Je vous suis sur cet élément, il faut une approche systémique pour trouver des points d'équilibre et éviter la confrontation entre les publics à soutenir. Dans le cadre de cette discussion à venir, que peut proposer le gouvernement fédéral aux entreprises? Z.K. Les entreprises ont besoin d'une certaine prévisibilité et j'essaie d'apporter ce travail sur un plus long terme. C'est typique de mon département, quand mes collègues doivent souvent gérer des urgences dans l'urgence et par l'urgence! La crise énergétique actuelle provient aussi du fait que les investissements nécessaires à la transition n'ont pas été consentis au moment où il fallait faire les bons choix. Parce que le temps politique ne dépasse pas la prochaine échéance électorale et c'est un vrai problème. La réponse aux changements climatiques est, elle, plutôt à moyen et long terme. Il faut pouvoir penser out of the box, tirer les leçons et apporter des réponses structurelles. Une erreur à ne pas commettre serait de considérer que revenir au monde d'avant aiderait à résoudre la crise. Ce serait tout simplement poser les jalons de la prochaine! Après le covid, on est très vite, trop vite selon moi, revenu au business as usual. P.T. Le changement de comportement est quand même manifeste. Les entreprises font déjà beaucoup pour améliorer l'efficacité énergétique de leurs process, elles s'impliquent aussi de plus en plus dans des formules d'économie circulaire. Quand je participe à des missions économiques, j'essaie de promouvoir cette circularité grandissante du tissu industriel belge. L'Etat belge a-t-il encore les moyens budgétaires suffisants pour, en même temps, répondre aux besoins sociaux urgents et investir dans la transition? Z.K. Mais avons-nous le choix? On ne peut pas laisser tomber les entreprises et les citoyens. Les investissements que nous ne ferons pas aujourd'hui nourriront les prochains déficits en raison de leur impact sur les infrastructures, sur la santé etc. P.T. Il ne faut pas regarder le seul budget de l'Etat. Notre taux d'endettement ne permet pas que l'Etat finance tout. Heureusement, beaucoup d'investissements peuvent être menés avec le secteur privé, par exemple à travers des PPP (partenariats public-privé). Nous sommes demandeurs et nous avons présenté au gouvernement des projets en ce sens avec le groupe d'assurances Ageas et le secteur financier. Z.K. Nous sommes en train de discuter pour créer un fonds de soutien à la transition, avec le concours des assureurs. En ce domaine, nous avons des intérêts communs. Le risque climatique est devenu le premier risque à couvrir aujourd'hui, cela explique la mobilisation du secteur. Si la transition a un coût, l'inaction climatique en a aussi un. Regardez les pertes en vies humaines, regardez les dégâts des inondations à Verviers, regardez le Pakistan, ce pays qui disparaît sous nos yeux... P.T. Il y a aussi un élément financier: les assureurs doivent placer leurs réserves à long terme. Nous avons une rencontre entre les règles financières et les investissements à long terme en vue d'atteindre les objectifs climatiques. Pour financer la transition, votre parti, Ecolo, veut taxer les surprofits des fournisseurs d'énergie. Mais ces surprofits, n'est-ce pas ce qui permet à Engie ou à TotalEnergies d'être parmi les plus gros investisseurs mondiaux dans les énergies renouvelables? Z.K. Il y a un tel décalage entre les profits des uns et les difficultés des autres que nous devons mettre cette question sur la table. Il est intolérable de voir certaines entreprises "se sucrer" sur le dos de la crise. Si ces entreprises investissent dans le renouvelable, ce n'est pas par philanthropie, c'est pour conserver une place dans le monde décarboné de demain. De même, c'est au nom de la prospérité de demain, que nous - les politiques et les entreprises - devons poser aujourd'hui les jalons d'une réorientation structurelle de notre économie. Nous pouvons encore choisir les termes de la transition. Mais plus nous attendons, plus la transition s'imposera à nous de manière violente. P.T. Evitons les slogans. Ce n'est pas une ou deux mesures, même fortes, qui permettront de réussir cette transition. Cela demandera les efforts de tous, des entreprises, des consommateurs, des gouvernements. D'où mon appel à une discussion tripartite sur la feuille de route à suivre. Par ailleurs, n'oublions pas qu'il y a aussi des actions qui ne coûtent rien: réduire sa consommation d'énergie, on peut le faire en additionnant toute une série de "petites" mesures. Chaque kWh qu'on ne consomme pas est un kWh gagné, c'est important de sensibiliser. Nous l'avons fait vis-à-vis de nos membres. Si la demande d'énergie baisse, cela aura un effet sur l'offre et donc sur le prix. Z.K. Il n'y a plus de mesure symbolique, le moindre demi-centième de degré qu'on arrive à éviter, il faut le prendre. Cela étant, de la même manière que la solidarité interpersonnelle ne fonde pas une politique sociale, les écogestes ne fondent pas une politique climatique. Notre responsabilité politique est d'organiser structurellement la transition, de telle sorte que les gens puissent changer leurs comportements à titre individuel. Pour cela, il faut qu'ils aient le choix. Il faut investir dans les transports en commun pour que les citoyens puissent moins utiliser leur voiture. Les progrès de la science ne permettront-ils pas de limiter les efforts de chacun dans cette transition? P.T. Nous devons effectivement rester ouverts aux évolutions technologiques. Les groupes pétroliers investissent énormément dans les biofiouls, cela peut avoir un impact considérable. Nous aussi, à l'échelle belge, nous devons continuer à soutenir la recherche. Nous n'avons rien dans notre sous-sol ; notre richesse, c'est nos cerveaux! Heureusement qu'on n'a pas touché au statut fiscal des chercheurs, comme certains l'avaient un moment imaginé. Défendre la R&D, c'est fondamental pour la Belgique. Z.K. Je suis d'accord avec vous, nous ne devons fermer aucune porte. Mais soyons attentifs à ne pas remplacer une dépendance par une autre. L'électrification du parc automobile, par exemple, fait appel à un nombre important de matières premières dont les stocks sont limités. Il faut trouver des alternatives, récupérer ces matériaux, etc. La Belgique a des atouts pour bien se positionner dans le recyclage des batteries. P.T Nous avons effectivement des atouts, à condition que les infrastructures suivent. Quand on veut promouvoir la voiture électrique - et c'est une bonne chose! - il faut s'assurer qu'il y ait suffisamment de bornes de recharge. Quand on investit massivement dans les éoliennes en mer du Nord - et c'est aussi une bonne chose -, il faut réaliser les projets de lignes à haute tension Ventilus et de la boucle du Hainaut pour acheminer l'électricité à travers le pays. Quand nous misons sur le renouvelable, nous avons besoin de batteries pour jouer le rôle de tampon entre la production et la consommation. Où va-t-on installer ces parcs de batteries? Notre réseau peut-il supporter cela? La population a besoin de perspectives claires pour suivre le mouvement. Jusqu'à présent, les évolutions ont toujours facilité notre vie, nous ont apporté du confort. Il faut montrer que ce sera toujours le cas, que la transition n'est pas un retour en arrière. Z.K. Mais ce n'est pas un retour en arrière. Dire que la transition crée ces problèmes, c'est fermer les yeux sur les impacts actuels. Nous vivons dans un monde carboné, dans un monde tout au nucléaire et nous sommes en pleine crise énergétique. P.T. Je ne dis pas cela, je dis que la population a besoin de perspectives pour regarder l'avenir en confiance. La décision politique prend du temps, beaucoup de temps, et cela peut donner l'impression aux citoyens, à qui on demande des efforts, ou aux chefs d'entreprise, qui doivent investir, que l'Etat n'est en fait plus capable de jouer son rôle.Cette discussion me fait penser à de récentes déclarations du politologue François Gemenne, membre du Giec, et qui était l'un des conseillers du candidat vert à l'élection présidentielle française. Il a confié ne plus croire en la capacité de nos systèmes politiques à répondre aux enjeux climatiques. Les réponses viendront, selon lui, des collectivités locales... et des entreprises. Partagez-vous cette analyse? Z.K. François est un peu excessif, je n'en suis pas là! Mais c'est vrai, le monde politique est parfois un peu frileux. Cela fait un an que j'essaie de mettre à l'agenda du gouvernement le dossier des critical raw materials (métaux et terres rares nécessaires aux technologies de la transition, Ndlr). En vain car, le monde politique est dans l'urgence et se projette peu vers le moyen terme. Agoria, en revanche, soutient à fond ces démarches car nos entreprises ont besoin de matières premières pour assumer leurs carnets de commandes. Je suis heureuse d'entendre que la Commission européenne parle maintenant d'un Critical Raw Materials Act. P.T. Le monde industriel a clairement pris cette direction, le mouvement est enclenché et, je pense, irréversible. Mais nous aurons toujours besoin du politique pour définir le cadre général pour, par exemple, réaliser la boucle du Hainaut et le projet Ventilus afin d'acheminer l'électricité produite offshore vers les consommateurs. Après, comment remplir ce cadre, c'est effectivement du ressort des acteurs économiques. Z.K. Je vois que nous nous rejoignons sur le fait de dire que les choix se prennent aujourd'hui, que nous ne pouvons plus reporter l'action. P.T. Mais cette action doit être concertée. Le monde industriel a besoin d'une approche globale, pas des plans éclatés entre les Régions et le fédéral. Autre chose: ce cadre doit être défini de manière globale. Je ne dis pas qu'il faut refédéraliser ceci ou cela mais que nous avons besoin d'un cadre national qui ne soit pas une simple juxtaposition des plans de chaque entité. Les impacts climatiques ne s'arrêtent pas aux frontières linguistiques. Après, dans la mise en oeuvre, il peut y avoir des déclinaisons régionales. Mais bon, je conviens que c'est plus facile à dire pour moi que pour un dirigeant politique... Vous avez évoqué le coût de l'inaction climatique. Disposez-vous de chiffres à cet égard? Z.K. C'est un gros chantier auquel je m'attelle, avec notamment l'économiste Bruno Colmant. Nous essayons de voir quelles données peuvent être collectées afin d'objectiver le débat. Les coûts directs, c'est assez simple. Mais les coûts indirects, par exemple l'impact des nouvelles maladies sur les finances de la sécurité sociale, c'est autre chose. Je suis convaincue que les coûts de l'inaction ne vont faire que grossir si nous ne prenons pas rapidement des mesures pour opérer la transition. P.T. Les urgences actuelles ne facilitent pas les choses. Quand les gens ont peur de ne pas avoir de quoi se chauffer cet hiver, c'est difficile de leur parler de la transition. Z.K. Mais justement, si nous n'agissons pas, nous préparons la prochaine crise. P.T. L'être humain aspire à ce que ses enfants aient une vie plus confortable que lui, c'est le progrès. Maintenant, on leur dit qu'il faut changer de modèle. Si les gens ne sentent pas de cohérence dans ces changements, il y aura de gros freins. Si d'un côté, on invite à tel comportement et que de l'autre, on sort de nouvelles taxes, ce n'est évident ni pour les consommateurs ni pour les entreprises. Z.K. Il n'est pas question de nouvelles taxes mais de réorientation des choix budgétaires. L'Etat fédéral consacre entre 12 et 15 milliards d'euros en soutiens divers aux énergies fossiles. Je propose de réorienter les moyens pour répondre aux objectifs climat. Je défends le principe d'une taxe carbone, pour que l'on paie le juste prix, en ce compris le prix environnemental. Mais la fiscalité n'est pas le seul levier pour infléchir les comportements, le soutien financier ou l'allègement administratif peuvent aussi y contribuer. Ne réduisons pas l'enjeu de la transition à un débat fiscal.