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Adélaïde Charlier, coordinatrice francophone des Jeunes pour le climat, symbolise la lutte contre le dérèglement climatique, aux côtés de la Suédoise Greta Thunberg et de milliers de jeunes qui se mobilisent depuis des années. Interrogée par Trends-Tendances, elle ne cache pas son désarroi au sujet de la réaction aux soubresauts planétaires actuels. "Cette crise géopolitique majeure prouve une nouvelle fois notre dépendance aux énergies fossiles, souligne-t-elle. En réalité, nous sommes complètement accros, on ne peut pas s'en détacher! Il suffit de voir la difficulté éprouvée par l'Europe pour décider d'un embargo partiel sur le pétrole russe, plus de 100 jours après le début de la guerre en Ukraine, ainsi que son incapacité à prendre une mesure similaire sur le gaz." Derrière les mots courageux, les décisions suivent trop peu, trop tard. Cette jeune femme idéaliste de 21 ans pointe du doigt les entreprises qui profitent encore et toujours des énergies fossiles. Ainsi que des Etats coupables. "En 2021, la Belgique a dépensé 1,6 milliard d'euros pour le pétrole et le gaz russe, s'indigne Adélaïde Charlier. Le fait de continuer à payer de tels montants nous rend complices de crimes de guerre." Soupirant, elle regrette en outre que l'on continue à subsidier l'utilisation de l'essence, du mazout et du gaz. Aux yeux de ces jeunes qui se mobilisent depuis des années pour lutter, le climat est bel et bien la victime collatérale de la guerre. "Ce n'est pas comme si ce conflit en Ukraine datait d'hier, voilà huit ans qu'il a débuté, avant d'exploser définitivement avec l'intervention directe de la Russie, souligne Adélaïde Charlier. Mais nous n'arrivons pas à prendre des décisions, nous sommes bloqués, tant au niveau du secteur privé que du monde politique." La sortie passée relativement inaperçue du dernier rapport du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur le climat), éclipsée par le déclenchement de la guerre fin février, n'est pas qu'un symbole à ses yeux. "Cela commence à être très compliqué d'accepter que les choses ne bougent pas assez vite alors que les jeunes et les citoyens se mobilisent depuis tant d'années, dit-elle. On fête cette année les 50 ans de la première conférence des Nations unies sur l'environnement à Stockholm, en 1972. Près de 30 ans avant ma naissance, on avait déjà connaissance du problème et on n'a pratiquement rien fait depuis... C'est non seulement décevant, c'est inacceptable!" Bien sûr, reconnaît l'activiste, la crise offre des opportunités. Des investissements massifs sont consentis pour sortir de notre indépendance énergétique à l'égard de la Russie - le plan RePowerEU promet plus de 210 milliards d'euros pour y arriver. "Mais la seule chose qui nous donne véritablement de l'espoir, prolonge Adélaïde Charlier, c'est qu'on voit de plus en plus de citoyens agir, abandonner leur voiture, changer de mode de vie... Malheureusement, on parle d'un problème mondial et ce n'est pas suffisant. La courbe des émissions de CO2 ne cesse pas de grimper." Le sentiment des jeunes pour le climat fait écho au cri du coeur de François Gemenne, début mai. En affirmant que la lutte contre le dérèglement climatique est une cause perdue, il avait fait le buzz sur le plateau de l'émission télévisée C Ce soir, sur France 5. "Pour moi, c'est mort depuis la sortie du troisième rapport du Giec le 4 avril dernier, qui nous dit que pour atteindre les objectifs des accords de Paris, il faut baisser les émissions de gaz à effet de serre de 43% d'ici 2030, affirmait François Gemenne. A l'heure actuelle, elles montent encore de 1% ou 1,5% par an." Ce chercheur belge en environnement à l'ULiège et à Sciences Po Paris, rédacteur du Giec à ses heures perdues, est devenu en France un baromètre médiatique de ce défi majeur pour l'humanité. Son amertume est révélatrice d'un combat qui semble voué à l'échec pour ses militants les plus acharnés. Face à des crises qui se cumulent, le monde peine à choisir véritablement ses priorités, même si les investissements publics n'ont jamais été aussi massifs depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour le climat, François Gemenne citait en exemple l'année 2020, "la seule dans laquelle nous nous sommes retrouvés sur une trajectoire compatible avec ce qu'il faudrait faire pour atteindre ces objectifs" puisque "l'essentiel de l'activité économique était paralysé" et que "nous étions largement confinés chez nous" . C'est dire l'effort nécessaire pour mener à bon port le bateau du combat climatique. Le chercheur ajoutait, en se référant au contexte géopolitique troublé par la guerre déclarée par la Russie à l'Ukraine, le 24 février dernier: "Aujourd'hui, pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire notre consommation de charbon de 100%, notre consommation de gaz de 70% et notre consommation de pétrole de 60%. Quand vous voyez que malgré la guerre en Ukraine, nous ne sommes même pas capables de décider, au nom de la protection des Ukrainiens, d'un embargo sur les hydrocarbures russes, il faut arrêter de se voiler la face, nous n'allons pas y arriver. La priorité aujourd'hui, c'est l'adaptation. Tout le reste est du marketing électoral." Le polémiste tempêtait après avoir expérimenté l'amertume d'une campagne électorale manquée pour la présidentielle française avec l'écologiste Yves Jadot, battu sèchement au premier tour, avant de rejoindre l'Union populaire dirigée par Jean-Luc Mélenchon. "C'est un monde d'une médiocrité infinie, de petits arrangements, de trahison et d'une violence incroyable, soulignait François Gemenne. J'ai passé toute la campagne à me faire insulter, agresser, menacer par les Insoumis. J'en sors complètement laminé. Je ne veux plus rien à voir à faire avec ce monde-là." Sa conclusion, tranchée: "J'ai longtemps cru que ça pourrait passer par une sorte de majorité convaincue et conscientisée. Je pense désormais que si changement il y a, il viendra de minorités très déterminées dans les municipalités, les entreprises ou la société civile". Professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management, Marek Hudon est plus mesuré dans son analyse. Nommé fin mai à la coprésidence du Haut Comité pour une transition juste par la ministre fédérale du Climat, Zakia Khattabi (Ecolo), il souligne pour Trends-Tendances combien les bouleversements géopolitiques actuels représentent tant un coup de frein préoccupant à la lutte contre le dérèglement qu'une opportunité à saisir. Dans chacun des éléments de son raisonnement, il pointe autant de raisons d'espérer que de s'inquiéter en raison de la guerre en Ukraine. "On peut bien sûr regretter l'augmentation des prix de l'énergie, entame Marek Hudon, mais cela constitue aussi un incitant pour les entreprises et les ménages à investir davantage encore dans des dispositifs générant des économies d'énergie ou dans des productions renouvelables. Cela pourrait avoir un impact positif pour le climat. Les pouvoirs publics investissent massivement avec les plans de relance. Quand on parle d'indépendance énergétique, c'est un horizon possible pour les entreprises, mais cela a également un impact sur les chaînes de valeurs." Ce constat est partagé par de nombreuses entreprises: l'importance de ces investissements est désormais évidente, tandis que la durée de leur amortissement a fortement diminué. Le bémol, c'est la pression en retour sur les chaînes d'approvisionnement, les pénuries, les coûts des matières premières qui s'envolent, autant de facteurs qui ralentissent le rythme de la concrétisation de ces décisions. Or, l'enjeu est d'une ampleur sans précédent: le rapport du Giec évoque la nécessité de multiplier par trois à cinq les flux financiers pour s'en sortir d'ici 2030. "C'est gigantesque", résume Marek Hudon. "La guerre en Ukraine a un impact comparable à celle de l'épidémie du covid, dans d'autres domaines, poursuit Marek Hudon. Cela encourage l'idée de revenir à des circuits courts, de relocaliser des industries... Cela ne se concrétisera pas à court terme, mais pour les années à venir, c'est un changement de donne majeur." Cela met une pression maximale sur les pouvoirs publics pour faciliter les procédures, simplifier les demandes de permis, encourager les initiatives... "Il y a en outre beaucoup de liquidités et d'épargne disponibles, c'est d'autant plus intéressant de mobiliser ces moyens que l'inflation est haute, ajoute le professeur de Solvay. La nouvelle taxinomie influence les capacités d'investissement des entreprises, qui se rendent compte de la nécessité d'avoir un bon classement ESG pour assurer une stabilité à terme." Un bémol, là aussi: la guerre rend également d'autres investissements prioritaires, en matière de défense singulièrement. Mais elle marque un changement de paradigme dont l'onde de choc sera majeure. "Nous sommes dans un monde de plus en plus incertain, avec les crises qui s'ajoutent aux crises, souligne Marek Hudon. Cela a un coût énorme, dont on ne peut pas faire l'économie. L'impact géopolitique est profond: rapprochement entre la Russie et la Chine, incertitudes qui se posent sur le positionnement de l'Inde ou de la Turquie... Cela complique la coopération internationale nécessaire pour affronter l'enjeu climatique. Et la Russie n'est pas un endroit neutre à cet égard, de par sa taille, mais aussi en raison de l'enjeu du permafrost." L'enjeu de la transition n'est pas neutre non plus sur le plan social, avec la pression économique et les taux d'inflation record. "Notre système peut devenir fragile et se briser. J'espère que l'on n'arrivera pas à un moment où l'on devra choisir entre les enjeux environnementaux et sociaux. L'objectif du Haut Comité que je copréside, c'est précisément de veiller à cela. Et cela posera une question importante, celle de la contribution de chacun à cet effort sociétal sans précédent." Le climat est bel et bien une victime de la guerre. A terme, pourtant, il récoltera peut-être les fruits du sursaut européen face à la Russie. Dans une opinion publiée dans le New York Times, le 7 juin, l'éditorialiste réputé Thomas L. Friedman a souligné combien ce conflit pouvait provoquer de surprises, y compris pour un Vladimir Poutine pensant conquérir du territoire, s'enrichir avec les prix élevés de l'énergie et rendre à la Russie une grandeur passée. "A court terme, aucun des pays européens ne peut se passer de l'approvisionnement russe", écrit Thomas L. Friedman. Mais si l'on fait face à une ou deux années de prix astronomiques du gaz et du pétrole, "vous verrez un virage massif des investissements des fonds et de l'industrie dans les voitures électriques, l'efficacité énergétique, les réseaux et le stockage de longue durée, ce qui pourrait détacher les marchés des énergies fossiles", selon Tom Burke, directeur de E3G, un groupe international de recherche sur le climat. La guerre en Ukraine incite déjà tous les pays et les entreprises à accélérer fortement leurs plans pour décarboner. Est-ce là le propos d'un adepte de la méthode Coué? Ou une lumière au bout du tunnel?