"L'inflation était un dragon endormi ; il s'est maintenant réveillé." L'avertissement est lancé dans le Financial Times par celui qui a été le premier chief economist de la Banque centrale européenne (BCE), Otmar Issing.
...

"L'inflation était un dragon endormi ; il s'est maintenant réveillé." L'avertissement est lancé dans le Financial Times par celui qui a été le premier chief economist de la Banque centrale européenne (BCE), Otmar Issing. Le monstre est bien réveillé, en effet. Dans les 38 pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui rassemble les économies les plus riches du monde, la hausse des prix à la consommation a progressé, en glissement annuel, de 7,7% en février. Voici un an, en janvier 2021, l'inflation n'était que de 1,7%... L'inflation des prix de l'énergie a atteint 26,6% en février et celle des prix des denrées alimentaires 8,6%. "Près de 60% des économies avancées enregistrent actuellement une inflation en glissement annuel supérieure à 5%", observe Agustin Carstens, le chief economist de la Banque des règlements internationaux (BRI), à Bâle . "Nous n'avions jamais assisté à cela depuis la fin des années 1980", ajoute-t-il .Certes, la hausse est parfois exagérée dans les statistiques . "Il y a eu ce que l'on appelle des effets de base, observe le gouverneur de la Banque nationale (BNB), Pierre Wunsch, récemment auditionné par la commission des Finances de la Chambre. L'inflation compare les prix d'aujourd'hui à ceux d'il y a un an. Et comme certains prix se sont effondrés pendant les confinements, les taux d'inflation donnent une image faussée de la récente dynamique des prix", note-t-il. Mais cet effet statistique est loin de tout expliquer. Notre pays est en outre un mauvais élève: chez nous, la flambée est plus importante que chez nos voisins, avec une inflation qui affiche un bond de 8,31% en mars, par rapport au même mois l'an dernier, note Statbel. Du jamais vu depuis 1983, année où l'on avait atteint 8,92%, précise l'institut statistique. Une flambée qui est essentiellement due aux prix élevés de l'énergie, qui affichent une hausse de plus de 57%. "L'inflation sous-jacente, qui ne tient pas compte de l'évolution des prix des produits énergétiques et des produits alimentaires non transformés, s'établit à 3,75%", précise Statbel. Et nous ne sommes pas au bout de nos malheurs. La flambée des prix ne semble pas près de se terminer, car les chiffres ne tiennent pas encore vraiment compte de l'impact de la guerre en Ukraine. Selon Laurence Boone, chief economist de l'OCDE, l'inflation en Europe pourrait augmenter encore de 2 à 2,5 points avec le conflit et réduire la croissance de 1 à 1,5 point. Pierre Wunsch souligne que "la guerre a changé la donne: non seulement elle nuit à l'offre de l'économie (renchérissement de l'énergie, rareté des matières premières que nous importons), mais elle freine également la demande". Le patron de la BNB anticipe dès lors une hausse de l'inflation mais une croissance en berne. "Comme la situation de départ était très bonne, nous ne prévoyons pas de récession ou de ralentissement économique, mais le risque d'un repli existe bel et bien." L'aggravation de la situation est d'ailleurs perceptible sur le terrain. Une nouvelle enquête menée par la BNB et plusieurs fédérations d'entreprises auprès de 2.500 sociétés du pays montre que plus des trois quarts des entreprises interrogées indiquent que la hausse subie des prix de l'énergie et des matières premières est plus importante que ce qu'elles répercutent dans leur prix de vente. "Cela suggère qu'au cours de la période récente, certaines entreprises ont supporté une large partie de la hausse du coût des inputs sans la répercuter intégralement sur leurs clients pour l'instant, souligne la BNB. Mais cette modération pourrait n'être que temporaire. D'autres coûts que ceux de l'énergie ou des matières premières vont évoluer (on songe aux coûts salariaux). Et puis, ajoute la BNB, "adapter les prix de vente peut être onéreux et prendre du temps", en raison notamment des frais d'étiquetage. Mais on peut imaginer qu'à terme, les entreprises ne pourront pas continuer à puiser dans leurs marges et que les prix à la consommation rattraperont ceux à la production. Mais quelles sont les raisons qui expliquent ce retour durable de l'inflation? "Je dirais que c'est le résultat de la convergence de trois facteurs, répond Agustin Carstens. Premièrement, un rebond étonnamment fort de la demande globale: l'économie mondiale se développe beaucoup plus rapidement que lors des reprises post-récession des dernières décennies. Deuxièmement, une rotation étonnamment persistante de la demande en faveur des biens et au détriment des services. Et, enfin, une offre globale étonnamment peu réactive, qui a eu du mal à suivre l'augmentation de la demande. Ces changements n'ont pas surgi de nulle part. L'économie mondiale se trouve dans une situation très différente de celle d'il y a trois ans en raison de la pandémie, de l'extraordinaire réponse budgétaire, monétaire et réglementaire qui lui a été apportée et de la guerre en Ukraine", ajoute-t-il. Les économies touchées par la pandémie ont en effet été fortement aidées par les gouvernements qui ont peut-être distribué trop d'argent. Le rebond a donc été très fort. Il a provoqué des goulets d'étranglement et des pénuries. Les problèmes du secteur automobile n'en sont qu'un exemple. Et attention, ajoute le chief economist de la BRI, "lorsque l'inflation commence à affecter le 'coût de la vie' au sens large, elle est davantage susceptible d'occuper une place centrale dans les décisions de fixation des prix et des salaires. Cela pourrait déclencher une dangereuse spirale", la hausse des prix alimentant la hausse des salaires alimentant elle-même la hausse des prix... Le dragon est donc bien réveillé, et pour longtemps. Et une fois encore, on ne l'avait pas vu venir. "Les prévisions économiques sont souvent erronées, commente Agustin Carstens. Mais les erreurs de prévision en 2021 ont été exceptionnellement importantes." En décembre dernier, la Banque centrale européenne estimait encore que la hausse des prix était temporaire. Trois mois plus tard, la présidente de l'institution, Christine Lagarde, était bien obligée de concéder que "l'impact à la hausse pourrait durer un certain temps". Et selon plusieurs économistes, cette inflation est d'ailleurs elle-même nourrie par cette vision trop laxiste des banques centrales."La BCE, dit Otmar Issing, s'est appuyée sur son modèle de prévision et ce modèle ne peut pas donner les bons signaux, car il est basé sur le passé et l'expérience des cycles économiques. Mais la pandémie n'a pas provoqué de ralentissement cyclique." En maintenant encore aujourd'hui une politique monétaire trop accommodante, la BCE continue de mettre de l'huile sur le feu. Il est donc difficile de prévoir l'avenir. Mais trois éléments semblent acquis à court et moyen terme: la hausse des prix n'est pas finie, les taux d'intérêt vont monter, et la croissance va ralentir. Pendant des décennies, nous avons vécu dans une "économie Boucle d'or", comme dans le conte pour enfants, où Boucle d'or choisissait de manger une soupe "ni trop chaude, ni trop froide". Nous avions la croissance, une faible inflation, des taux bas. Aujourd'hui, nous changeons d'histoire. Nous sommes plongés dans "le réveil du dragon". Nous verrons dans ce dossier comment les entrepreneurs apprennent à vivre dans cet autre scénario, en mettant en avant 10 solutions concrètes.