Les rapports se succèdent pour appeler la Belgique à entreprendre de grandes réformes, dans un contexte socioéconomique qui se détériore. Banque nationale, Bureau du Plan, groupe des sept experts mandatés par le gouvernement pour le pouvoir d'achat, Commission européenne, OCDE et organisations patronales: mises en garde et propositions se multiplient pour limiter l'impact des chamboulements géopolitiques sur le pouvoir d'achat et la compétitivité.
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Les rapports se succèdent pour appeler la Belgique à entreprendre de grandes réformes, dans un contexte socioéconomique qui se détériore. Banque nationale, Bureau du Plan, groupe des sept experts mandatés par le gouvernement pour le pouvoir d'achat, Commission européenne, OCDE et organisations patronales: mises en garde et propositions se multiplient pour limiter l'impact des chamboulements géopolitiques sur le pouvoir d'achat et la compétitivité. Le gouvernement fédéral d'Alexander De Croo (Open Vld) est à pied d'oeuvre, mais il est divisé et ses ambitions structurelles risquent d'être réduites: la réforme du marché du travail a une portée limitée, celle des pensions ne cesse d'être rediscutée, tandis que la fiscalité attendra la prochaine législature. Selon les experts interrogés par Trends-Tendances, notre pays répond trop peu, trop tard, face aux "dettes cachées" qui s'accumulent. Analyse nuancée, au départ de quelques phrases fortes énoncées ces dernières semaines. Dans son dernier rapport, la Banque nationale confirme que le déficit budgétaire est appelé à se stabiliser, mais à un niveau trop important, autour des 5%. Un souci, dès lors que l'endettement de la Belgique a retrouvé des sommets après la crise du covid et que l'ère de "l'argent gratuit" est révolue. Pour le gouverneur Pierre Wunsch, l'heure est au retour de la prudence et à une cure d'assainissement afin de pouvoir faire face aux chocs du futur. "C'est le point de vue de la Banque nationale, tempère Giuseppe Pagano, professeur de finances publiques à l'UMons. Elle est plus ou moins neutre, certainement compétente, mais avec un point de vue rigoriste. C'est son rôle. Mais il faut nuancer. Dans les chiffres de la Banque nationale, il y a des bonnes et des mauvaises nouvelles. Une bonne, c'est que notre niveau d'endettement par rapport au PIB a diminué depuis le pic de la crise covid, de 112% à 107%. Par contre, c'est vrai, un déficit à 5% du PIB, c'est trop par rapport à la norme européenne de 3%, voire par rapport à la nécessité de revenir à l'équilibre compte tenu de notre endettement élevé." Cela nécessitera une cure d'assainissement et un exercice budgétaire... "comme c'est le cas depuis 40 ans que je suis le budget", sourit Giuseppe Pagano. Est-ce inquiétant? "Très franchement, la réponse est non, poursuit le spécialiste montois des finances publiques. Quand j'entends dire que la Belgique est proche de la situation de la Grèce, cela n'a aucun sens! Le risque de faillite est infime. La preuve, c'est que nous pouvons emprunter aujourd'hui à un taux de 2,4% avec 8% d'inflation. Autrement dit, un taux réel largement négatif. Cela étant dit, bien sûr, on ne peut pas augmenter éternellement la dette. Il n'y a pas de limite en soi - le Japon est à 230% de son PIB -, mais il faut toujours faire attention au risque que les marchés se réveillent. En outre, la possibilité que l'on revienne à des taux d'intérêt réels positifs à partir de 2023 est très probable." Là où il y a lieu d'être vigilant, ajoute toutefois Giuseppe Pagano, c'est effectivement dans la perspective de nouvelles crises - "qui dit que l'on n'en connaîtra pas une rapidement, comme on les accumule ces dernières années avec les banques, le covid ou l'Ukraine?" - sans oublier les chocs attendus auxquels on est déjà confrontés. "Tant le vieillissement de la population que l'enjeu climatique ou la nécessité d'augmenter nos dépenses militaires avec le retour de la guerre en Europe nécessiteront des moyens colossaux", souligne le spécialiste. Autant de "dettes cachées". "Dans ce contexte, je ne pense pas que l'on pourra réduire sensiblement les dépenses publiques, estime-t-il. Sauf à toucher à la sécurité sociale, mais il me semble peu probable que la population accepte une diminution de 15% des pensions ou des allocations familiales." Lire aussi | La Wallonie parmi de nombreuses régions d'Europe "qui stagnent"Jean Hindriks, président de l'Economics School of Louvain et grand spécialiste des pensions, est particulièrement alarmiste quant à notre gestion du vieillissement de la population. "Pour le moment, parmi les mesures proposées sur le plan politique, aucune ne permet de réduire les dépenses, s'inquiète-t-il. On agit même dans le sens contraire, avec l'augmentation de la pension minimale ou le bonus pension. Or, ces dernières années, les dépenses en matière de pension ne sont déjà plus couvertes par les recettes des contributions. Il faut combler cela avec des 'subsides', notamment la TVA, et la conjoncture n'est pas favorable pour la consommation."Le paiement des pensions est une quadrature du cercle qui devient de plus en plus compliquée, poursuit Jean Hindriks. D'autant que l'indexation automatique des salaires se répercutera aussi sur les pensions. Le coût supplémentaire, sur une année, sera de plus de 5 milliards d'euros. Le caractère automatique de cette indexation pour tous pourrait être revu, estime l'expert. "La valeur d'ajustement, c'est la dette, dit-il. Or, la hausse des taux rend cela plus compliqué. La seule réponse pour financer les pensions consiste à augmenter fortement le taux d'emploi." Augmenter le taux d'emploi: c'est une priorité du gouvernement De Croo, qui vise les 80% à l'horizon 2030 mais n'est lui-même en charge que jusqu'aux élections de 2024... Pour y arriver, des mesures (relativement timides) ont été prises en matière de flexibilité du travail et des accords productifs mis en place pour échanger les besoins entre les Régions. Mais "le" grand enjeu reste les fins de carrière concernant les 55-60 ans, insiste Jean Hindriks. Or, les recommandations faites à ce sujet en... 2015 par le groupe d'experts auquel le professeur avait participé restent largement lettre morte.Lire aussi | Vers une nouvelle crise de la dette en Europe?Parmi les personnes à remettre sur le chemin de l'emploi, il y a les malades de longue durée, dont le nombre a désormais dépassé celui des chômeurs. Une autre "dette cachée". "On a en réalité déplacé le problème, sans s'attaquer aux racines du mal", souligne Jean Hindriks. Les mesures d'accompagnement des chômeurs, mais aussi l'absence de flexibilité pour les fins de carrière ou de gestion de son parcours de vie, ont fait "glisser" de nombreuses personnes d'une catégorie à l'autre. "Nous avons un régime de fin de carrière qui date de l'époque où les babyboomers sont entrés sur le marché du travail, résume le président de l'Economics School of Louvain. Maintenant, c'est l'inverse: les babyboomers s'en vont et nous sommes confrontés à des problèmes de pénuries. Il faut donc inverser les inflexions, et remplacer les mesures de fins de carrière par des incitants positifs, des flexibilisations, des adaptations salariales..." La Belgique, insiste Jean Hindriks, est en train de perdre cette "guerre" des talents avec les pays voisins, dont les Pays-Bas et la France, qui ont pris davantage conscience de l'enjeu et agissent. La mobilisation générale passe aussi par la levée d'un "tabou": la nécessité d'augmenter de façon substantielle la mise à l'emploi des personnes étrangères hors Union européenne et de combattre les discriminations qui restent trop importantes. On en parle, enfin. C'était tout l'enjeu de la Conférence nationale sur l'emploi, qui a rassemblé politiques et partenaires sociaux, ces 14 et 15 juin. "C'est l'autre facette d'un même problème, souligne Jean Hindriks. Là aussi, on a perdu du temps." Lire aussi | Emploi, pensions, fiscalité...: à vos réformes, camarades!Endettement problématique, réformes en rade...: ces "dettes cachées" pèsent inévitablement sur la réforme fiscale à venir et le bras de fer entre gauche et droite sur la taxation du capital ou les réductions d'impôts. "Le problème, c'est que plus personne ne défend l'Etat, s'emporte Edoardo Traversa, professeur de droit fiscal à l'UCLouvain. Les libéraux baissent les impôts mais ils ne compensent jamais. Et la gauche considère en permanence que l'on peut dépenser davantage. De part et d'autre, on se sert des autorités publiques comme d'un Mister Cash!" La question n'est pas tant de savoir s'il faut réduire la charge fiscale, souligne ce fiscaliste, mais bien de veiller à la transparence du système, à la confiance dans l'Etat, tout en s'attaquant aux trop nombreuses niches fiscales qui ont vu le jour au fil des années. En suivant l'exemple des pays nordiques. "N'oublions pas que le fait d'avoir des institutions crédibles et un financement viable, c'est la seule façon de faire barrière au chaos", prévient Edoardo Traversa. Le professeur de l'UCLouvain insiste encore sur un reporting des dépenses budgétaires de l'Etat, un contrôle a posteriori, une évaluation des actions. Bref, une gestion digne d'une entreprise saine. "De même, lorsque l'on confectionne un budget, il est fondamental d'intégrer les dettes cachées comme le vieillissement, le coût de la transition climatique ou les risques géopolitiques, conclut Edoardo Traversa. De façon à ce qu'on sache précisément où l'on va afin d'élaborer une fiscalité crédible." On le voit, reste donc maintenant à réformer. Et en "arrêtant les brols", pour reprendre les termes de Georges-Louis Bouchez en réaction aux propositions des experts du gouvernement...