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Le coronavirus Covid-19 n'a fait " que " quelques milliers de morts jusqu'à présent dans le monde, alors que la grippe provoque le décès chaque année de 35.000 personnes sur le continent européen. Mais les craintes d'un risque de pandémie et l'agressivité du virus ont provoqué un mouvement de panique qui s'est répandu d'abord dans les marchés financiers, qui n'attendaient qu'un prétexte pour "corriger" dans l'économie " réelle ", qui déteste l'incertitude. Le plus surprenant, sans doute, est la rapidité de la réaction. Il n'a fallu que six jours pour que le Dow Jones perde 10% par rapport à son dernier sommet. Dans l'histoire financière, on n'avait jamais connu un retournement de situation aussi rapide. La brutalité du retournement fait peur. " Le coronavirus peut affecter l'économie mondiale de deux manières, explique Philippe Ledent, senior economist auprès d'ING Belgique. La première, et on en verra l'impact certainement au premier trimestre, est que l'économie chinoise est fortement perturbée depuis deux mois, et cela commencera à poser des problèmes d'approvisionnement chez nous. La seconde, c'est la peur, et les mesures de confinement prises pour endiguer l'épidémie. Si nous observons une multiplication des mises en quarantaine de villes ou de régions, cela posera non seulement un problème d'approvisionnement mais aussi, plus simplement, réduira l'activité économique ". Cette menace sur la chaîne d'approvisionnement mondiale est très importante, ajoute Koen De Leus, chief economist de BNP Paribas Fortis. " Sur les 21.000 milliards de dollars de valeur ajoutée du commerce mondial, un tiers provient de l'étranger. Il s'agit de composants importés pour être intégrés dans un produit qui sera ensuite réexporté. " L'impact de la maladie est encore bien difficile à définir. Car par le passé, lors des épidémies précédentes, d'actes terroristes ou de catastrophes, on a vu qu'une phase de rattrapage avait suivi assez rapidement celle de la paralysie. Toutefois, l'impact du virus sur l'activité grandissant, ceux qui tablaient sur une courbe d'activité en forme de V, soit un redémarrage rapide au terme d'un premier trimestre mouvementé, n'espèrent plus désormais qu'un rebond en forme de U... Il y aura en effet certainement une décélération plus longue que celle qui avait été anticipée au départ. Chez nous, le SPF Economie a d'ailleurs mis en place une task force qui réunit employeurs et autorités afin de déterminer l'impact économique de l'épidémie et, le cas échéant, prendre des mesures. Une première a déjà été adoptée : l'Onem reconnaît le virus comme cas de force majeure. " Un élément positif qui n'est cette fois pas à négliger, ajoute Philippe Ledent, ce sont les dépenses publiques générées par la gestion de la crise ". Les budgets santé publique vont augmenter. Une entreprise montoise, AMB Ecosteryl, qui emploie une quarantaine de personnes et fabrique une machine qui broie et désinfecte les déchets médicaux, enregistre ainsi une explosion de demandes. " La crise actuelle, explique Olivier Dufrasne, le président de la société, a incité les hôpitaux et les autorités à s'interroger sur le processus de traitement de leurs déchets, dit-il. " La société vient d'engager ce lundi une personne d'origine chinoise pour traiter les demandes en provenance d'Asie. " Nous avons une capacité de fabrication d'une quinzaine de machines par an, mais nous pourrons la doubler en faisant appel à des sous-traitants de la région, ajoute Olivier Dufrasne. Et puis, les autorités vont chercher à minimiser l'impact de la crise en injectant de l'argent. C'est le cas déjà en Chine, en Corée du Sud, au Japon ou en Italie, ce dernier pays ayant décidé d'un plan de relance de 3,6 milliards d'euros. Et l'on s'attend à une réaction des banques centrales, du moins celles qui peuvent encore baisser leurs taux, comme la Réserve fédérale. Mais sera-ce suffisant ? Car rendre l'argent moins cher peut certes soutenir l'investissement et la consommation, mais pas résoudre les problèmes de gel d'activité et de manque de composants liés à l'obligation de confiner les travailleurs chez eux... D'épidémie mondiale, il n'en est toutefois pas encore question. Le Centre européen de contrôle et de prévention des maladies, qui est l'agence chargée de renforcer les défenses des pays de l'Union contre les maladies infectieuses, estime que le risque qu'une épidémie se propage en Europe est " faible à modéré ". La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, souligne que le scénario de base actuel du Fonds table sur un retour à la normale de l'économie chinoise au deuxième trimestre. Dans ce scénario, la croissance de la Chine en 2020 serait de 5,6 %, soit 0,4 point de moins que prévu, et la croissance mondiale ne serait affectée que de 0,1%. " En conséquence, ajoute Kristalina Georgieva, l'impact sur l'économie mondiale serait relativement mineur et de courte durée ". Tout en soulignant que le risque d'éclatement d'une pandémie, c'est-à-dire d'une épidémie à l'échelle mondiale, n'est évidemment pas éradiqué et que la période actuelle est cruciale. D'autres prévisions sont plus pessimistes. Oxford Economics, un institut de prévision britannique financé, entre autres, par George Soros, estime qu'une épidémie généralisée pourrait coûter 1,3% de croissance à l'économie mondiale. Et comme le PIB mondial évolue aux alentours de 85.000 milliards de dollars, le manque à gagner par rapport à une situation normale se chiffrerait donc à 1.100 milliards de dollars. Car de multiples interrogations subsistent. Parviendra-t-on à arrêter la propagation du virus, surtout dans des régions, comme en Afrique par exemple, où le système sanitaire est particulièrement fragile ? Et combien de temps dureront ces mesures de protection ? L'épidémie de Sras s'était prolongée durant sept mois.... On voit déjà, dans la situation actuelle, se multiplier les impacts. D'Apple à Jaguar en passant par Danone, de nombreuses multinationales ont lancé des avertissements sur leurs résultats liés à l'expansion du virus et la paralysie d'une partie du marché chinois. Chez nous, l'épidémie a mis à mal les résultats de nombreuses entreprises, telles AB InBev ou Solvay. Cette dernière a chiffré à 25 millions au premier trimestre l'impact du virus sur ses résultats opérationnels. Quant au brasseur, il souffre évidemment de la chute de la consommation, d'autant qu'une de ses marques phares est la Corona, qui pâtit de l'homonymie de son nom avec celui de la maladie ! Le secteur en première ligne est celui du tourisme et des transports. Toute les compagnies qui ont des vols vers l'Italie et l'Asie réduisent la voilure : Air France, Iberia, British Airways, easyJet, etc. Lufthansa, par exemple, a annulé ses 54 liaisons hebdomadaires avec la Chine jusqu'au 28 mars. La compagnie allemande a décidé jusqu'à nouvel ordre un gel des embauches, un arrêt des formations et propose à ses employés de prendre des congés sans solde... La filiale belge du groupe allemand, Brussels Airlines, n'est pas aussi touchée, mais elle a néanmoins annoncé qu'elle supprimait 30% de ses vols vers l'Italie du Nord au moins entre le 2 au 14 mars (les passagers pourront se faire rembourser). " Contrairement à d'autres grandes compagnies aériennes, nous n'avons pas des vols long-courriers vers l'Asie, rappelle la porte- parole Wencke Lemmes- Pireaux. Mais on a constaté un impact, arrivé plus tard, sur le comportement de réservation concernant les vols vers l'Italie et, de manière générale, vers les destinations européennes. " Quant à savoir à combien la perte va se chiffrer, Wencke Lemmes-Pireaux ne peut le dire : " Nous appartenons à Lufthansa, et le groupe va publier ses résultats le 19 mars. Les semaines avant la publication constituent une période sensible pendant laquelle nous ne pouvons pas communiquer de chiffres. " Au total, Alexandre de Juniac, CEO de l'Iata, l'association internationale des transports aériens, a estimé le manque à gagner global pour les compagnies aériennes à 29,3 milliards de dollars, dont 12,8 milliards dans le seul trafic intérieur chinois. Il projette une baisse du trafic mondial de 4,7% cette année. Si le secteur aérien est particulièrement touché, c'est en partie en raison de la chute des voyages d'affaires. Les entreprises ne veulent pas prendre de risques pour leurs employés. Elles réduisent drastiquement ou annulent tout simplement les voyages, peu importe la destination. Et elles réduisent aussi très fortement le nombre de visiteurs qu'elles reçoivent. Il est vrai que leur responsabilité serait directement engagée si un de leur collaborateur contractait le virus en raison de ses obligations professionnelles. " Nous prenons la situation très au sérieux, souligne Thomas Ralet, responsable de communication chez IBA, société qui a des activités en Chine où elle installe des centres de protonthérapie. Nous avons mis en place une cellule de gestion de crise. Nous avons beaucoup de gens qui voyagent et nous informons le personnel de manière continue afin de protéger au mieux nos employés et leur famille. Les voyages vers la Chine et la Corée du Sud ne sont pas autorisés. Pour les autres pays, nous jugeons au cas par cas, en fonction de la zone géographique et d'urgence du voyage. Pour nos équipes basées en Chine, nous avons mis en place des solutions de télétravail. " IBA leur a également envoyé des masques et des thermomètres et travaille avec les clients locaux sur les mesures de prévention à prendre. Ces restrictions ébranlent le secteur des événements, et des foires très importantes dans divers secteurs ont été annulées. Trois jours avant son ouverture prévue le 2 mars, le salon automobile de Genève, le principal salon du secteur, a été annulé. Le Conseil Fédéral suisse a en effet interdit les manifestations de plus de 1.000 personnes jusqu'au 15 mars au moins. Le Mipim, le fameux salon immobilier qui devait se tenir à Cannes la semaine prochaine, a lui aussi été annulé, de même que Prowein, la grand-messe vinicole qui devait se tenir à Düsseldorf, ou encore le salon du meuble de Milan. Les impacts sont directs pour les exposants qui avaient engagé des frais et dont les réservations d'hôtel, d'avion, etc., ne pourront leur être remboursées que partiellement. Ils sont aussi indirects, car ces événements sont le lieu de multiples accords commerciaux. Chez Beci (Chambre de commerce et Union des entreprises de Bruxelles), on ne veut toutefois pas tomber dans une psychose injustifiée. " Pour certains événements notamment à Brussels Expo, nous pouvons nous attendre à certains effets négatifs, surtout pour le tourisme d'affaires si certains pays invitent leurs concitoyens à ne plus voyager", note Jan De Brabanter, secrétaire général de Beci. Au moment de rédiger cet article, cependant, les grands salons bruxellois, comme Batibouw, qui se tient cette semaine, ou Seafood, qui aura lieu du 21 au 23 avril, ne semblaient pas être remis en cause, même si des précautions sanitaires supplémentaires ont été prises. Mais ce dernier week-end, à la Brussels Hotel Association, on estimait déjà à une dizaine de millions d'euros la perte liée aux annulations de dernière minute. Le secteur des entreprises technologiques, qui ont des ateliers dans des régions à risques ou qui sont tributaires de chaînes d'approvisionnement chinoises, est lui aussi particulièrement secoué. Agoria a sondé ses membres. Sur un échantillon de 63 entreprises technologiques, représentant 19.000 emplois, environ la moitié subissent déjà l'impact du coronavirus, et près des trois quarts estiment qu'elles pourraient être touchées dans les prochains mois. " Nos membres nous ont indiqué que certains navires chinois n'arrivaient plus dans les ports belges et que des trains cargos étaient annulés ", explique Kevin Verbelen d'Agoria à nos confrères du Soir. Il évoque aussi la flambée des prix des vols cargos en raison de la raréfaction des liaisons entre la Chine et l'Europe. Une entreprise de Verviers comme Automation & Robotics, spécialisée dans la fabrication de machines pour le contrôle, le traçage et la gravure de verres de lunettes, n'est pas spécialement heureuse de la situation. " L'impact est encore difficile à évaluer actuellement, mais nous le subirons, en raison de deux éléments, explique-t-on chez A&R. D'une part à cause de la situation dans notre filiale chinoise, où certains travailleurs sont encore en quarantaine. Résultat : plusieurs pièces en provenance de Chine viennent à manquer. D'autre part, à cause de l'annulation du Mido, le plus grand salon de l'industrie optique qui devait se tenir à Milan fin février. Ce salon, ainsi qu'un autre aux Etats-Unis sur lequel règne encore une grande incertitude, sont des événements extrêmement importants pour nous. Le Mido donne en général un coup de boost à notre production, car les clients attendent cet événement pour venir discuter de certains projets avec nous. Mais nous essayons d'être créatifs, de contacter nos clients par Internet, d'organiser des webinaires, etc. " Le secteur pharmaceutique est lui aussi dépendant de la Chine. Pour la fabrication de principes actifs notamment. Mais chez Essencia, le lobby des industries chimiques et pharmaceutiques du pays, on se veut rassurant. " Nous ne ressentons pas d'impact du coronavirus auprès de nos membres, assure Gert Verreth, porte- parole. La Chine ne représente que 2 % des exportations des industries chimiques du pays. Pour la plupart, les processus logistiques se trouvent en Europe et aux Etats-Unis. Pour les laboratoires pharmaceutiques, le fait que beaucoup de principes actifs sont fabriqués en Chine pose surtout des problèmes aux producteurs de médicaments génériques. Or, la plus grande part de la production pharmaceutique belge est centrée sur des médicament spécialisés dont les principes actifs sont produits dans notre pays, en Europe ou aux Etats-Unis. Mais si la crise se poursuit, un impact sur l'économie mondiale se fera ressentir, qui rejaillira sur nos entreprises. " On peut s'interroger : après cette crise, le visage de l'économie mondiale sera-t-il changé ? Sans doute. Car pour la Chine, la crise est plus grave que lors de la faillite de Lehman Brothers. La capacité de production chinoise risque d'être affaiblie pour longtemps. En outre, le coronavirus a montré, comme les tensions commerciales et la crise de 2008 avant lui, que disposer de chaînes d'approvisionnement globalisées, avec des stocks miniums, n'était pas sans danger. " Nous voyons effectivement depuis un certain temps une modification du commerce international vers davantage de relocalisations, et ce genre d'événement peut avoir un effet d'accélérateur, note Philippe Ledent, chez ING. On a travaillé énormément ces 20 dernières années à une meilleure gestion des stocks, dit-il. Mais on a peut-être poussé le concept de flux tendu un peu loin. Nous voyons aujourd'hui que cela peut poser un problème et qu'il convient de diversifier ses fournisseurs. Avec le protectionnisme ambiant et l'augmentation du coût salarial en Chine, il n'est donc plus toujours très intéressant d'aller se délocaliser eu Asie. Mais j'ai l'impression que certains ont la mémoire courte. Lorsque en 2011, nous avions eu le tremblement de terre au Japon, on s'était rendu compte à quel point ce pays était crucial dans la chaîne de création de valeur et dans les composants électroniques. A l'époque déjà, il y avait eu des appels à la diversification des approvisionnements. " Sans grand succès, apparemment.