Pour tenter de comprendre le monde actuel, il y a mille et une manières de s'informer. A Arles, depuis 50 ans exactement, on a pris l'habitude de se passer de mots pour laisser parler les images. Chaque été, les curieux affluent pour prendre le pouls de la photographie contemporaine. Le rendez-vous a gagné en popularité avec des retombées économiques évaluées à 31 millions d'euros. Entre 2001 et 2014, la fréquentation a été multipliée par 10, atteignant 100.000 visiteurs. L'an passé, ils étaient 140.000 à pousser la porte d'anciennes chapelles, cloîtres ou prieurés délaissés du centre historique et transformés en galeries d'art.
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Pour tenter de comprendre le monde actuel, il y a mille et une manières de s'informer. A Arles, depuis 50 ans exactement, on a pris l'habitude de se passer de mots pour laisser parler les images. Chaque été, les curieux affluent pour prendre le pouls de la photographie contemporaine. Le rendez-vous a gagné en popularité avec des retombées économiques évaluées à 31 millions d'euros. Entre 2001 et 2014, la fréquentation a été multipliée par 10, atteignant 100.000 visiteurs. L'an passé, ils étaient 140.000 à pousser la porte d'anciennes chapelles, cloîtres ou prieurés délaissés du centre historique et transformés en galeries d'art. La manifestation - qui court jusqu'au 22 septembre - avait pris l'habitude d'investir les anciens entrepôts de la SNCF, situés à 15 minutes à pied du centre. Ils concentraient plus de la moitié des expositions des Rencontres. Ce n'est plus le cas depuis que Maja Hoffmann a fait main basse (contre 10 millions d'euros) sur l'ancienne friche industrielle de 11 hectares pour la transformer en un nouveau pôle artistique. La milliardaire suisse, héritière des laboratoires Roche, qui détient une poignée d'hôtels de caractère à Arles, a rénové sur ses deniers les lieux afin d'y développer ses propres activités de mécénat culturel. Au point de proposer l'an passé des expositions non accessibles aux détenteurs du pass des Rencontres photographiques, censé donner l'accès à toute la programmation. Devant la fureur du public, la grande ordonnatrice a décidé cette année de la jouer (un peu) plus collectif. Entre la Bâloise et Arles, l'heure est (presque) à la détente. C'est l'occasion de découvrir à la Mécanique générale, nom donné à l'un des gigantesques hangars du défunt site ferroviaire, les Painted Ladies de la talentueuse Valérie Belin. On se souvient de la série Black Women de la quadragénaire ou celle consacrée aux sosies de Michael Jackson. Comme souvent chez cette philosophe de formation, adepte du noir et blanc, ses modèles, dépourvues de toute expression, sont cadrées en plans serrés sur des fonds uniformément blancs. Son travail à Arles met en scène des mannequins aux visages peints, prêtes pour une improbable opération commando. A ce camouflage bien réel, l'artiste a ajouté des coups de brosses numériques et divers calques créés sous Photoshop qui finissent par brouiller les pistes du réel. Du grand art. En attendant l'inauguration prochaine de la Fondation Luma avec sa tour en inox de 56 m de haut dessinée par Frank Gehry et financée par la " reine " Hoffmann, la friche abrite d'autres belles surprises. Aux Forges, un espace attenant à la Mécanique générale qui a la dimension d'une soute (climatisée) de paquebot, on s'arrêtera sur les oeuvres d'une dizaine d'artistes rassemblés autour d'un thème baptisé On Earth. Un regard pluriel sur la nature qui n'est pas dénué d'angoisse, ni de beauté. On peut y découvrir la vidéo de Guido van der Werve et son brise-glace qui menace d'engloutir le plasticien se filmant en train de marcher sur une banquise qui craque sous l'avancée du navire... Quant au triptyque bariolé de Matthew Brandt, il a été inspiré par l'empoisonnement au plomb dont les habitants de Flint, dans le Michigan, ont été victimes entre 2014 et 2016 en consommant de l'eau prétendument potable. L'intérêt ne réside pas tant dans l'objet représenté - une photo du barrage qui régule l'eau de la région - que dans son traitement. Les tirages photographiques ont été réalisés avec l'eau contaminée de la localité, entraînant des altérations chimiques dont Brandt s'est servi pour créer de larges aplats colorés. Hasard ou nécessité, on retrouve l'évocation du même drame dans un autre lieu à Arles et sous l'oeil de Philippe Chancel. Le quinquagénaire a investi l'incroyable église désaffectée des Frères-Prêcheurs, dans le centre d'Arles, à côté de la Fondation Van Gogh et de la librairie Actes Sud. Son projet s'intitule Datazone. A savoir, un état des lieux saisissant et peu réjouissant de notre planète, vue en 14 constellations ou plutôt 14 stations d'un chemin de croix mondialisé. La ville de Flint en fait partie mais aussi Marseille, Fukushima, Kaboul, la Cisjordanie ou la Corée du Nord. Les ravages de la désindustrialisation, l'ampleur du désastre écologique, tout cela est évoqué de manière assez confuse mais avec une force plastique criante. L'heure est grave même si le copieux volet consacré au régime de Pyongyang - une abside pour lui tout seul - arrache quelques sourires aux badauds. On devrait plutôt parler de rictus tant la grandiloquence de la société nord-coréenne confère au reportage un air de voyage en Absurdie... Il est aussi question chez Chancel de la multiplication des forteresses érigées aux frontières de l'Europe. Entre la Grèce et la Macédoine, une ligne de barbelés quasi infranchissable a été dressée en quelques semaines, rappelle un cartel. Les candidats à l'exil se servent des ronces de fer comme séchoir à linge... La question des migrants est au coeur de cette édition. A la Maison des Lices, Les murs du pouvoir livrent ainsi un panorama choc sur ces zones aux relents militaires faites de barrières, de fils électrifiés, de maîtres-chiens et de larmes. De Gibraltar à la route des Balkans, le constat est le même. L'exposition marque aussi les esprits par les maquettes de Lukasz Skapski qui reproduisent fidèlement ces dispositifs sécuritaires. A échelle réduite, les miradors ont l'air presqu'inoffensifs... A Arles, il y a deux types de photographes. Ceux qui sont pleinement conscients de leur art et ceux qui font de la prose sans le savoir. Tom Wood est l'un de ces " Monsieur Jourdain " qui, dans les années 1970 et 1980, appuyait sur le déclencheur non pas pour atteindre une forme supérieure d'expression mais pour enregistrer avec simplicité le quotidien des gens ordinaires. Mères, filles, soeurs raconte la vie sans éclat des habitants de Liverpool. Fasciné pas la notion de ressemblance familiale, Tom Wood fixe sur la pellicule argentique ces moments de proximité filiale, entre sorties du week-end et goûters d'anniversaire. Le regard de ce fin observateur visible à la salle Henri-Comte pourrait être hautain, mais il est juste touchant. Sur la place de la République, le sublime cloître de l'église Saint- Trophime, au centre de la cité épiscopale, est un enchantement pour les touristes. Difficile de ne pas s'attarder longuement sous les galeries voûtées avant de se faufiler dans les combles de l'édifice pour découvrir les petites images noir et blanc de Germaine Krull. L'exposition ressemble à un album de famille qui immortalise un moment bien particulier de l'histoire. En 1941, la photographe allemande embarque à Marseille sur le Capitaine-Paul-Lemerle à destination des Antilles et de l'Amérique du Sud. A son bord, des anonymes mais aussi des artistes et des intellectuels comme André Breton ou Claude Lévi-Strauss qui fuient le régime de Vichy. L'exposition retrace la traversée de l'Atlantique au jour le jour mais aussi l'accueil déplorable qui leur est fait en Martinique où les admirateurs du maréchal Pétain sont nombreux. En guise de bienvenue, les voyageurs sont parqués sur l'île caribéenne dans une ancienne léproserie. Germaine Krull poursuivra le périple jusqu'à Rio en passant par Cayenne où elle part, appareil en bandoulière, à la rencontre des bagnards. La reporter germanique se contente d'enregistrer les faits avec simplicité, sans dramatisation. Cette vision non spectaculaire oblige le spectateur à prendre son temps. Une gageure à Arles où l'amateur ne veut louper aucune miette du festin. Le menu est copieux : on recense 51 expositions réparties dans 26 lieux distincts... Un rythme effréné qui oblige le marathonien à se ménager des pauses. L'endroit idéal pour faire une halte se nomme la Croisière, à l'angle du boulevard Emile Combes et de l'avenue Victor Hugo. Dans une cour arrière rafraîchie par des brumisateurs, la délégation suisse a eu la bonne idée d'aménager un espace de détente avec bibliothèque en libre-service. On peut s'alanguir à l'ombre des arbres, le temps de recharger ses batteries (de portable). Dans le catalogue des Rencontres d'Arles, Sam Stourdzé, l'actuel directeur, souligne l'énergie débordante qui anime la photographie. Une affirmation qui prend tout son sens au Palais de l'archevêché avec l'exposition La Movida, chronique d'une agitation. Ce vent de liberté culturelle qui électrisa une partie de la jeunesse espagnole après la mort de Franco, en 1975, est un concentré de vitalité. Une période de grand bouleversement animée par une nouvelle génération qui veut en finir avec le monde ancien. Pablo Perez-Minguez fut l'un des observateurs privilégiés de la Movida. Le portraitiste ouvre son studio à Madrid en 1981 et voit défiler tous les protagonistes. Le cinéaste Pedro Almodovar fait partie des icônes naissantes de la contre-culture. Devant l'objectif, elles se mettent en scène sans se soucier de la bien-pensance. La photographe Ouka Leele, imprégnée de surréalisme, est un autre témoin clé de cette génération déterminée à tourner la page funeste de la dictature. Avec ses 50 années au compteur, les Rencontres ne pouvaient faire l'impasse sur un coup d'oeil dans le rétroviseur. A l'église des Trinitaires, Toute une histoire !, fête joyeusement le jubilé en retraçant les débuts de l'aventure initiée par Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et l'écrivain Michel Tournier. L'idée de consacrer en 1969 un festival à l'image fixe n'était pas gagnée. Des images d'archives de la télévision française diffusées dans une alcôve de l'exposition permettent de mesurer le chemin parcouru. Nous sommes en 1981. De sa voie rocailleuse, le présentateur Yves Mourousi - un nom qui ne parle guère aux moins de 45 ans ! - demande, sans rire, à l'un des organisateurs s'il est bien raisonnable de considérer la photographie comme un art. Mais, paradoxalement, en consacrant son JT de 13 h aux Rencontres, le journaliste leur assure une audience maximale. Preuve que les lignes étaient doucement en train de bouger...