Le prix de la "surprise économique et financière de l'année" est attribué, pour 2021, à l'inflation, que peu d'analystes et de stratégistes avaient senti venir. "Cela fait des décennies que je suis l'évolution des marchés financiers, et je n'avais jamais vu tant de gens se tromper si lourdement à propos des perspectives d'inflation qu'à la fin de l'an dernier!", ironise Steven Bell, économiste en chef chez le gestionnaire d'actifs BMO Global Asset Management.
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Le prix de la "surprise économique et financière de l'année" est attribué, pour 2021, à l'inflation, que peu d'analystes et de stratégistes avaient senti venir. "Cela fait des décennies que je suis l'évolution des marchés financiers, et je n'avais jamais vu tant de gens se tromper si lourdement à propos des perspectives d'inflation qu'à la fin de l'an dernier!", ironise Steven Bell, économiste en chef chez le gestionnaire d'actifs BMO Global Asset Management. L'inflation s'invite donc subitement parmi les paramètres dont va dépendre l'évolution des marchés financiers. "Janvier devrait être un mois d'inflation marquée, ajoute Steven Bell. Toutes les entreprises qui le pourront répercuteront l'augmentation des prix des intrants sur les acheteurs." Ce qui ne devrait toutefois pas ralentir la croissance économique et les bénéfices des sociétés: Steven Bell évoque une growthflation, situation qui combine hausse généralisée des étiquettes et poursuite de la croissance économique - et donc, de la progression des marchés financiers. "Le redressement qui a suivi la normalisation de la situation sanitaire a été fulgurant, et devrait rester impres- sionnant l'an prochain", pressent l'expert. Apparemment peu inquiètes, les banques centrales parlent depuis le départ d'un phénomène transitoire, à telle enseigne que "transitory" est sans doute le mot le plus abondamment prononcé dans les cercles financiers actuellement. "Tout dépend de ce que l'on appelle transitoire, nuance Kristina Hooper, stratégiste en chef chez le gestionnaire d'actifs Invesco. D'après moi, l'inflation devrait continuer à grimper jusqu'à la mi-2022, avant de se normaliser progressivement au cours des six mois qui suivront." Kristina Hooper estime que l'évolution des marchés financiers dans le monde entier va dépendre de la réaction de la Réserve fédérale américaine: "La Fed va conserver sa politique monétaire accommodante. Le redressement économique va donc se poursuivre, bien qu'à un rythme sans doute plus lent. Les actions devraient, dans ce scénario, continuer sur leur lancée, surtout celles des grandes sociétés de Bourse et des entreprises spécialisées dans les soins de santé, dans les services d'intérêt collectif, dans les biens de grande consommation et dans la technologie. Au sein des autres classes d'actifs, l'immobilier et les matières premières sont intéressants", constate la stratégiste. Steven Bell n'est pas tendre envers la politique de la Fed: "La banque centrale américaine aurait déjà dû relever ses taux directeurs, martèle-t-il. Au train où vont les choses, il est tout à fait possible qu'elle réagisse tellement tard que l'inflation aura déjà commencé à se calmer quand elle passera à l'action, c'est-à-dire, sans doute, à la mi-2022. Si elle tergiverse davantage encore, elle va devoir frapper très fort, ce qui pourrait provoquer une récession en 2023. Les marchés d'actions supporteraient facilement une remontée contrôlée des taux, à laquelle je crois que la Fed songe d'ailleurs. Certes, les actions ne s'apprécieront plus de 20% à 30% comme cette année, mais des chiffres de 5 à 10% ne me paraissent pas inconcevables". Les entreprises enregistrent depuis plusieurs mois des chiffres d'affaires et des résultats record, et ce n'est sans doute pas fini. "Les bénéfices n'atteindront plus les niveaux constatés ces derniers trimestres, mais ils resteront suffisamment élevés pour permettre aux marchés d'actions de dégager des rendements appréciables en 2022 encore. Les actions doivent occuper une place considérable dans les portefeuilles d'investissement, même s'il convient évidemment de veiller à la diversification", poursuit Kristina Hooper. Steen Jakobsen, stratégiste chez Saxo Bank, pense lui aussi que l'inflation jouera un rôle déterminant l'an prochain. Ses conséquences pourraient toutefois être plus graves et plus importantes qu'on le croit: "Il n'est pas impossible que nous entrions en stagflation, cette situation dans laquelle les prix continuent à grimper alors que la croissance ralentit", prédit-il. L'inflation d'aujourd'hui a deux causes: la pénurie de certains produits, due aux goulots qui bloquent les chaînes d'approvisionnement du monde entier, et le niveau excessif atteint par les prix de l'énergie. Or, Steen Jakobsen n'exclut pas que ce dernier paramètre devienne pérenne: "La crise de l'énergie pourrait devenir structurelle, prédit-il. Vouloir devenir neutre sur le plan énergétique dès 2030 est bien beau, mais personne ne sait comment s'y prendre concrètement. Cette situation va provoquer une envolée des prix et une crise énergétique durable. Le monde physique est trop petit pour accueillir les ambitions écologiques des gouvernements et des banques centrales ; c'est ce qui fait s'emballer les prix de l'énergie." Un problème dont, déplore l'expert, les marchés financiers ne sont pas encore suffisamment conscients. "Il y a un gouffre entre la réalité économique et la perception qu'ils en ont. Les gens et les entreprises ancrés dans l'économie réelle sont d'avis que l'inflation n'aura rien de passager, alors que les marchés financiers prient pour que ce soit le contraire. Ce fossé devrait commencer à se combler à partir de l'an prochain: de plus en plus d'entreprises vont répercuter structurellement leurs coûts sur leur clientèle, et les marchés seront contraints d'admettre que les taux d'intérêt ne peuvent pas demeurer éternellement atones." Tout cela influera surtout sur les actifs à long terme, comme les obligations de maturité longue et les actions de croissance, dont les bénéfices s'inscrivent dans une perspective très lointaine. C'est la raison pour laquelle, dans l'univers des actions, c'est des actions de valeur que Steen Jakobsen attend le plus de résultats: "Si l'on part du principe que le monde physique est trop petit pour contenir nos ambitions, la solution est à chercher du côté des entreprises qui fournissent des biens et des services tangibles", raisonne-t-il.Les matières premières sont une classe d'actifs à détenir en portefeuille. "La décarbonationde l'économie va exiger énormément de métaux. Malgré leur généreuse distribution de bénéfices, qui explique leur faible valorisation, les entreprises spécialisées dans les matières premières ont énormément perdu en popularité. Mais elles restent une source de rendement", constate Steen Jakobsen. L'investisseur devra faire très attention à la diversification de son portefeuille l'an prochain. "D'autant que je prévois une hausse de la volatilité, renchérit Kristina Hooper. Naguère, un portefeuille standard était composé à 60% d'actions et à 40% d'obligations ; il va désormais falloir viser 50% d'actions, 30% de produits à revenu fixe et 20% d'actifs non traditionnels", résume-t-elle. L'or a un rôle à jouer au sein de cette dernière catégorie. "L'or est un bon instrument de diversification et, dans un environnement de taux bas, sa conservation est relativement bon marché", ajoute notre interlocutrice. Les cryptomonnaies peuvent être envisagées également, du moins certaines d'entre elles. "Les cryptomonnaies les plus populaires ont perdu leur pouvoir de diversification, parce qu'elles sont de plus en plus corrélées aux marchés d'actions. Une exposition limitée est concevable, mais elle doit faire l'objet d'une surveillance très étroite et il faut savoir que la volatilité sera sans doute extrêmement élevée." Enfin, la crise sanitaire pèsera toujours sur l'économie et les marchés financiers, mais de moins en moins lourdement. "La pandémie pourrait continuer à ralentir les chaînes d'approvisionnement, surtout en Asie, où la politique 'zéro Covid' est plus draconienne encore qu'ici, prévoit Kristina Hooper. L'investisseur fera bien de suivre de très près la progression de la vaccination dans les marchés émergents, ainsi que celle des campagnes relatives à la dose supplémentaire dans les économies avancées." "La pandémie pourrait continuer à ralentir partiellement la croissance économique, mais beaucoup moins l'an prochain qu'aujourd'hui", confirme Steven Bell.