On les appelle les maximalistes. Dans la communauté Bitcoin, ce sont les purs et durs, les fans inconditionnels. Sur Twitter, on les reconnaît aux yeux lasers couleur rouge vif dont ils affublent leur photo de profil, comme Nayib Bukele, le président du Salvador, premier Etat au monde à faire du bitcoin une monnaie légale. Ils adulent Elon Musk quand ce dernier propose à ses clients d'acheter leur Tesla en bitcoin. Ils vouent aux gémonies Jamie Dimon, le patron de la banque JP Morgan, quand celui-ci déclare que le bitcoin "ne vaut rien" et le désigne comme "l'or des fous".
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On les appelle les maximalistes. Dans la communauté Bitcoin, ce sont les purs et durs, les fans inconditionnels. Sur Twitter, on les reconnaît aux yeux lasers couleur rouge vif dont ils affublent leur photo de profil, comme Nayib Bukele, le président du Salvador, premier Etat au monde à faire du bitcoin une monnaie légale. Ils adulent Elon Musk quand ce dernier propose à ses clients d'acheter leur Tesla en bitcoin. Ils vouent aux gémonies Jamie Dimon, le patron de la banque JP Morgan, quand celui-ci déclare que le bitcoin "ne vaut rien" et le désigne comme "l'or des fous". Ces "fous du bitcoin" ont embarqué dans l'aventure des cryptomonnaies par conviction. Ils vouent un véritable culte à ce projet techno-libertaire né en 2009 au lendemain de la crise financière. "Pour les maximalistes, le bitcoin, c'est une religion", estime Xavier Damman. S'il se considère comme un "modéré" sur l'échiquier politicophilosophique des cryptos, l'entrepreneur bruxellois (fondateur de l'ex-réseau social Storify) n'en est pas moins un fervent défenseur des grands idéaux portés par le bitcoin: "Internet a donné aux communautés la possibilité de partager l'information. Les cryptomonnaies vont leur donner le pouvoir de créer leur propre économie", assure-t-il. L'émergence d'un nouvel eldorado numérique est l'une des promesses du bitcoin. Pour la première fois, une monnaie virtuelle mondiale, libre d'accès, est proposée aux consommateurs connectés. Via une simple connexion internet, les utilisateurs peuvent s'échanger des bitcoins. La caractéristique unique de ces échanges? Ils peuvent se faire de pair à pair, de particulier à particulier, sans intervention d'une autorité centralisée. Les Etats et les banques centrales, qui contrôlent l'émission de la monnaie, ainsi que les institutions bancaires, intermédiaires traditionnels des échanges financiers, sont mis hors-jeu. Pour leurs partisans, les cryptomonnaies représentent une nouvelle pierre apportée à un monde numérique ouvert, piloté par les internautes eux-mêmes. Le projet Bitcoin est la face financière de l'internet collaboratif, dont un des symboles est l'encyclopédie en ligne Wikipédia. "Le projet Wikipédia est apparu en réaction aux encyclopédies papier, dont il fallait attendre les mises à jour pendant plusieurs années. Ces vieilles institutions sont dépassées, comme le sont aujourd'hui les Etats. Ce n'est pas normal que les politiciens décident de tout. Les citoyens doivent reprendre le pouvoir", estime Xavier Damman. Une manière de reprendre ce pouvoir est de créer un système monétaire parallèle, géré par ses utilisateurs. C'est là qu'intervient le projet Bitcoin, qui cultive son côté rebelle depuis son origine. A l'époque, en 2009, le bitcoin est soutenu par deux mouvements contestataires: les libertariens, qui fustigent la mainmise de l'Etat et des institutions publiques sur la société, et les cypherpunks, un collectif de hackers qui défend l'anonymat sur internet. Tous deux trouvent dans le bitcoin une technologie qui épouse leur idéologie: une monnaie numérique respectueuse de la vie privée et concurrente des devises étatiques. Au début de l'aventure, la communauté gravitant autour du bitcoin est plutôt underground. La cryptomonnaie ne soulève pas l'enthousiasme des foules. Le projet reste incompris et cantonné dans des cénacles de geeks anticonformistes. Mais petit à petit, à mesure que le bitcoin prend de la valeur sur les plateformes d'échange, le cercle des adeptes s'élargit. De plus en plus d'investisseurs amateurs sont séduits par cet actif financier mystérieux, qui ne repose sur rien de tangible. Un nouveau mythe est né: "Le bitcoin a tous les attributs d'une nouvelle religion", analyse Bruno Colmant, professeur à l'ULB et l'UCLouvain et auteur d'un livre sur la mythologie de la monnaie. "L'identité de son créateur, Satoshi Nakamoto, est toujours inconnue. C'est une sorte de divinité. La technologie qui soutient le bitcoin, la blockchain (un registre en ligne infalsifiable), peut être comparée aux Tables de la Loi, poursuit Bruno Colmant. Ce qui distingue cependant le bitcoin d'une religion traditionnelle, c'est qu'il ne dépend pas d'une autorité centrale. Par contre, son caractère décentralisé favorise le missionnariat. Chaque fidèle, chaque individu, devient un missionnaire, prêt à convaincre d'autres adeptes, ce qui accélère son adoption." La confiance placée dans le bitcoin par la communauté solidifie le projet. La cryptomonnaie rejoint ainsi le modèle des monnaies traditionnelles dont l'existence même repose sur la sacro-sainte confiance. Dans les pays politiquement et économiquement instables, la confiance dans la monnaie est souvent fragile, l'inflation galopante et les taux de change erratiques. Sans confiance, la valeur de la monnaie dégringole. "C'est l'Etat qui donne traditionnellement l'attribut de confiance à la monnaie, pointe Bruno Colmant. En ce sens, le bitcoin est une dissidence monétaire. L'Etat la tolérera-t-il longtemps? Je n'en suis pas sûr." Le Salvador est jusqu'à présent le seul pays au monde à avoir adopté le "dissident" bitcoin comme monnaie légale. Cela s'explique notamment par une forte dépendance du pays au dollar, contre laquelle les autorités espèrent lutter. D'autres pays, à l'inverse, planchent sur la création de leur propre cryptomonnaie étatique. C'est le cas de la Chine, qui en a profité pour resserrer drastiquement la vis sur l'industrie locale des cryptomonnaies. Alors qu'il menaçait les monnaies classiques, c'est au tour du bitcoin d'être menacé par l'arrivée de ces cryptos d'Etat. En attendant, malgré les écueils, la surface du bitcoin continue de grandir. D'après le site spécialisé Coinmarketcap, la valorisation du marché mondial du bitcoin dépasse les 1.000 milliards d'euros. Si on y ajoute l'ensemble des autres cryptomonnaies en circulation (Coinmarketcap en recense plus de 12.000), la valorisation totale du marché des cryptos représente plus de 2.000 milliards d'euros. Vendredi dernier, les échanges mondiaux de crypto-actifs ont atteint une valeur de plus de 100 milliards d'euros en l'espace de 24 heures à peine. L'activité sur le marché des cryptomonnaies est particulièrement intense pour le moment. Il faut dire que le bitcoin est parti dans une nouvelle phase haussière qui le rapproche de son record atteint en avril dernier, quand son cours avait tutoyé les 54.000 euros. Cette effervescence autour des crypto-devises ravit Marc Toledo. Le fondateur de Bit4You, la première plateforme belge d'échange de cryptomonnaies, voit les volumes de transactions s'envoler depuis le début de l'année. Comment expliquer cet emballement? Selon Marc Toledo, le phénomène n'a rien de mystérieux: "Ce n'est pas du tout irrationnel. Au contraire, les investisseurs font un choix intelligent, raisonné. Comme la production de bitcoins est limitée ( le code informatique du bitcoin prévoit une production plafonnée, à terme, à 21 millions d'unités, Ndlr), l'offre reste constante. En même temps la demande explose. Résultat: le prix monte", observe Marc Toledo. Selon le fondateur de Bit4You, le bitcoin gagne en maturité: "Je respecte les gens qui prennent un risque financier en espérant que leur rêve se réalise. Le bitcoin est un moyen de placement alternatif de plus en plus sérieux. Ce n'est pas une religion mais l'aboutissement d'un raisonnement économique." La période de bull run (phase haussière) que traverse actuellement le bitcoin semble en effet valider le raisonnement de ces investisseurs "rationnels". Mais il ne faut pas oublier que le bitcoin et l'ensemble des cryptomonnaies sont des actifs financiers dérégulés et hautement volatils. Leur valeur fluctue au gré de l'offre et de la demande. L'engouement actuel autour du bitcoin fait monter les prix. Mais il reste difficile de trouver une raison fondamentale valable à cette flambée spectaculaire. Le bitcoin reste insaisissable. "Pour les maximalistes, le bitcoin est un dogme qui n'accepte pas la critique. C'est un système de croyance. Mais c'est aussi un système qui sert leurs intérêts. Plus il y a de gens qui ont confiance dans le bitcoin, plus il y a de chances qu'il conserve de la valeur", souligne Emilie Raffo, cofondatrice de la société d'audit spécialisée ChainSecurity et auteure du livre Le futur des espèces. Comment les cryptomonnaies vont bouleverser la société (éditions Dunod). Entretenir le "mythe" autour du bitcoin est une manière de soutenir le projet et ses fondements, mais aussi plus prosaïquement de renforcer la confiance dans l'actif, ce qui consolide sa valeur en tant que véhicule d'investissement. Les grands idéaux originels, qui visent à faire du bitcoin la monnaie du monde digital, détenue et gérée par ses utilisateurs, sont-ils en passe d'être balayés? Pour l'instant, force est de constater que les détenteurs de cryptomonnaies s'intéressent plus à d'affolantes perspectives de rendement qu'à une quelconque forme d'utopie monétaire. Mais d'autres choses sont en train de changer dans le secteur: "Cette forme de rébellion inhérente aux cryptomonnaies a tendance à s'estomper, confirme Emilie Raffo. Le monde de la crypto est en train de devenir un secteur professionnel comme un autre. C'est un business. On fait de l'argent, on est des gens sérieux." Cette crypto-spécialiste, qui a consacré son mémoire de fin d'études (Louvain School of Management) à la volatilité du bitcoin, le reconnaît: si elle est entrée dans le secteur par idéal, elle a ensuite saisi les opportunités pour y développer son activité professionnelle. "Ce qui m'a séduite au départ, c'est l'idée d'inclusion financière portée par le bitcoin, évoque Emilie Raffo. Plus de 1,7 milliard de personnes dans le monde n'ont pas accès au système financier traditionnel. La cryptomonnaie offre à ces personnes débancarisées la possibilité de commercer dans le monde entier." Si elle n'oublie pas ce projet ambitieux, elle est aujourd'hui passée à des considérations plus terre à terre. Engagée par le consultant PwC, Emilie Raffo y a cofondé un département spécialisé dans la blockchain, qui a désormais pris son autonomie. Basée à Zurich, dans ce qu'on appelle la crypto-valley, elle audite des entreprises qui souhaitent lancer un projet dans la blockchain et les smart contracts (contrats intelligents). "Les liens entre le secteur financier et les cryptos sont de plus en plus forts. Ça devient sérieux", soutient Emilie Raffo. Invitée récemment à une conférence bruxelloise centrée sur l'économie de la blockchain, Bettina Boon Falleur voit aussi le secteur crypto se développer à grande vitesse et s'éloigner des considérations philosophiques originelles. Bien implantée dans l'écosystème Ethereum (la deuxième cryptomonnaie derrière le bitcoin), cette spécialiste a croisé pas mal de "passionnés", surtout du côté des partisans du bitcoin. Mais elle conteste le caractère dogmatique de la communauté crypto: "Ce n'est pas un groupe fermé. C'est, au contraire, un des secteurs économiques les plus ouverts que je connaisse, avance Bettina Boon Falleur. Aujourd'hui, le concept d'Etat-nation n'a plus beaucoup de sens. En ce sens, oeuvrer à la création d'une monnaie numérique mondiale accessible à tous, c'est très moderne." Un secteur en plein essor porté par un actif qui tutoie les sommets et par un récit qui suscite une forte adhésion auprès d'une communauté de crypto-enthousiastes, forcément, ça entraîne de l'émulation. Mais si des hubs cryptos, comme le canton de Zoug en Suisse, commencent à émerger sur la carte, la Belgique reste encore un peu timide en la matière. Dans notre pays, la communauté de fidèles n'est pas encore très structurée. Pourtant, plusieurs initiatives voient le jour pour tenter de fédérer les convaincus de la première heure, les investisseurs opportunistes et les entrepreneurs en recherche de nouvelles ouvertures professionnelles. Xavier Damman a ainsi lancé plusieurs initiatives, comme les "mercredis de la crypto", les crypto-coworking et une nouvelle communauté centrée sur l'art et les NFT, ces certificats d'authenticité numérique basés sur la blockchain. De nouveaux apéros-cryptos viennent également de voir le jour: ils visent à mettre en lumière des projets entrepreneuriaux liés aux cryptomonnaies. "Beaucoup de gens s'intéressent aux cryptos uniquement pour la spéculation. Nous voulons montrer autre chose: des projets technologiques intéressants sont en train d'émerger", explique Edouard Estour, le pilote de ces événements organisés à l'espace de coworking Silversquare. L'un des premiers à avoir lancé des rencontres en Belgique, du côté de Liège, est Mathieu Jamar, un early adopter du bitcoin qui a créé un fonds d'investissement spécialisé. Il constate que les événements liés aux cryptomonnaies continuent à drainer un public assez éclectique (de l'étudiant en informatique à l'investisseur opportuniste), pas forcément fidèle, et qui a du mal à sortir de l'ombre. "Cela reste un sujet assez technique, qui ne passionne pas les foules", pointe Mathieu Jamar. Très suivi sur les réseaux sociaux et bien connu dans la petite communauté liégeoise du bitcoin, cet ingénieur, qui se définit comme un "modéré", estime que le discours des défenseurs de la cryptomonnaie est loin d'avoir l'impact qu'on lui prête: "Vu le caractère décentralisé du bitcoin, il n'y a pas de discours unique, formaté. On n'est pas dans la veine des shows messianiques comme chez Apple, ni des gourous comme on en a vu dans des arnaques du genre One Coin". Le One Coin est une fausse cryptomonnaie, portée par sa charismatique créatrice (Ruja Ignatova), qui a surfé sur l'attrait du bitcoin pour promouvoir son produit frauduleux. Si des arnaques comme le One Coin ont pu émerger, c'est parce que les cryptomonnaies fascinent surtout pour leur capacité à enrichir rapidement des investisseurs prêts à prendre un gros risque financier, y compris celui de perdre l'intégralité de leur mise. Aux grands idéaux s'est substitué l'appât du gain. "Pour la communauté initiale, le bitcoin est une utopie politique. Aujourd'hui, c'est devenu une utopie spéculative, analyse Jérôme Ajdenbaum, auteur du livre Qui va gagner la guerre des cryptomonnaies? (éditions Dunod). Après avoir vu quelques graphiques sur internet, certains investisseurs sont persuadés qu'ils vont devenir millionnaires. Mais il faut rappeler que le bitcoin n'est garanti par rien. Il n'y a pas de réserves. Il n'y a pas de banque centrale derrière. Si une spirale déflationniste s'enclenche, il peut tomber à zéro." Malgré des périodes de chute vertigineuse, ce scénario ne s'est cependant encore jamais matérialisé, ce qui montre la force du concept, poursuit Jérôme Ajdenbaum: "Douze ans après sa création, le bitcoin est toujours là. Cela montre que ce mécanisme inédit de création monétaire sans autorité centrale fonctionne. En réaction, on voit des banques centrales plancher sur la création de monnaies numériques publiques, et des institutions privées comme Facebook initier leur propre cryptomonnaie". Même si son projet initial ne s'est pas encore concrétisé, le bitcoin a bousculé certaines certitudes. La prochaine étape sera de tester sa résistance à un nouveau défi: l'appropriation de son concept et de sa technologie par des entreprises privées et des institutions publiques. Les adeptes les plus convaincus n'avaient sans doute pas imaginé cette évolution.