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"De manière générale, le produit, l'échange en lui-même, était très qualitatif. Nous n'avons jamais eu de problème avec FTX avant les récents événements, que ce soit au niveau opérationnel ou au niveau de nos communications avec eux", nous relate Kevin de Patoul, cofondateur et CEO de Keyrock. Cette entreprise bruxelloise de trading algorithmique est ce qu'on appelle dans le jargon un market maker, un fournisseur de liquidités. Acheter ou vendre du bitcoin à un prix désiré sur une plateforme d'échange crypto ne s'opère pas automatiquement. Il faut trouver un vendeur ou un acquéreur dans le monde à un moment donné. C'est là qu'interviennent les algorithmes de Keyrock, réconciliant la demande et l'offre. "A ce titre, nous sommes actifs sur des dizaines d'exchanges à travers le monde. Dont l'un n'était autre que FTX. Cela signifie que nous avions du capital et que nous tradions activement sur FTX", reconnaît le patron de Keyrock. Heureusement, la fintech belge peut se féliciter d'avoir suivi des procédures claires pour la gestion des risques de contrepartie. Keyrock a été en mesure de rapatrier la majorité de ses fonds sur FTX avant que les retraits ne soient suspendus. "Nous n'avons pas été en mesure de tout retirer mais le capital restant est assez faible pour ne pas impacter la continuité de nos opérations", précise Kevin de Patoul, confirmant la protection des fonds des clients. Comparée par abus de langage à Lehman Brothers, la faillite de FTX ne constitue pas un véritable cygne noir dans l'environnement crypto. Il circulait dans le marché de persistantes inquiétudes et des suspicions grandissantes autour de cette plateforme phare. "Notamment quant aux relations 'incestueuses' entre FTX, un exchange, et Alameda Research, à la fois hedge fund et market maker, première société fondée par le CEO de FTX, Sam Bankman-Fried", explique Kevin de Patoul. Et c'est sans compter l'étonnement qu'avait suscité le rôle de sauveur messianique qu'entendait jouer SBF au début de l'été en annonçant vouloir voler au secours d'acteurs mis en difficulté par un premier krach crypto lors de l'effondrement de Terra. "Cela étant dit, la rapidité à laquelle la situation a explosé, des premières informations de presse portant sur la fragilité bilantaire d'Alameda jusqu'à l'offre de rachat de Binance puis la faillite, cette rapidité était clairement une surprise", estime le CEO de Keyrock. Certains acteurs du marché n'ont pas hésité à suivre leurs intuitions et sont parvenus à "sortir" leurs actifs de FTX juste avant que la bourse crypto n'implose. A l'instar de Kairon Labs, une société anversoise elle aussi spécialisée dans le trading algorithmique d'actifs numériques. Un mois plus tôt, Kairon avait appris d'une source industrielle, oeuvrant pour une plateforme d'échange asiatique, que le tandem FTX/Alameda était en train de drôlement filer du mauvais coton. Ne disposant pas de preuves concrètes, l'entreprise belge avait malgré tout décidé d'agir en conséquence. "Par précaution, nous avons retiré 98% des actifs de notre société qui étaient sur FTX", a avoué à CoinDesk le cofondateur de Kairon Labs, Jens Willemen. Refusant de préciser exactement les sommes en jeu, il a évoqué un montant à sept chiffres. De quoi objectiver leur décision avisée. Clients, investisseurs et partenaires commerciaux auraient pu exiger un bilan d'entreprise plus transparent, mener des recherches sur les mouvements de tokens (jetons), s'interroger sur la composition du conseil d'administration. Mais ils ne l'ont pas fait. Le cas du géant FTX ne gangrène pas seulement l'industrie crypto, c'est une source d'ennuis pour d'innombrables organisations: dans la finance, le sport et la culture, à l'instar du festival belge de référence mondiale de la musique électro Tomorrowland qui n'a pas répondu à nos interrogations sur le sujet. Une source d'embarras également pour les élites mondiales, certaines se démenant pour faire oublier discrètement leurs liens, ce qui pose question sur la responsabilité des "complices institutionnels" qui ont offert une aura d'approbation publique et un sentiment de respectabilité à l'entreprise de Sam Bankman-Fried. Ironie du sort, le Forum économique mondial (qui a hissé Davos en rendez-vous incontournable pour les milliardaires et les dirigeants internationaux) comptait jusqu'à il y a peu FTX comme l'un de ses partenaires officiels, reprenant sans filtre le discours marketing de l'entreprise basée aux Bahamas et la présentant comme "la plateforme crypto construite par des traders, pour des traders". SBF avait également été conférencier à Davos en mai dernier aux côtés de personnalités telles que la directrice financière de Google et le CEO du géant financier londonien Standard Chartered. Indiscrétion signée par le tabloïd New York Post, le Forum économique mondial a effacé toute mention de FTX de son site web dans les jours qui ont suivi la débâcle. "A la lumière des événements de la semaine dernière, le partenariat a été suspendu", a confirmé au Post un porte-parole de l'organisation basée à Genève. Selon un initié du Forum, Sam Bankman-Fried a probablement atterri sur le site du groupe parce qu'il avait fait don d'argent au groupe. En cryptomonnaies? La petite histoire ne le dit pas. Même pour les "faiseurs de marché", en première ligne des flux transactionnels et acteurs directs de l'écosystème crypto, l'impact réel de la faillite de FTX demeure flou. Dans l'immédiat, le marché du bitcoin souffre d'une liquidité plus faible et d'écarts de rendement plus importants qu'à l'accoutumée. Les cours des actifs digitaux traverseront encore probablement de prochains creux. Cependant, les fondamentaux en sortiraient grandis, et les promesses intactes. "Ces événements ne changent rien aux perspectives offertes par les actifs digitaux et leur potentiel de disruption des marchés financiers. J'ai passé les derniers jours avec une série d'institutions financières européennes traditionnelles et pas une seule ne se dit 'refroidie' par ces événements sur le long terme", confie le CEO de Keyrock. A court terme, cet énième choc pour la crypto induit clairement une crise de confiance dans le marché et impacte négativement de nombreux acteurs. Tout porterait à croire que le marché va connaître une phase de retrait pendant plusieurs mois "avant de reprendre la trajectoire de croissance de ces dernières années", nuance toutefois Kevin de Patoul. "La faillite de FTX est la faillite d'un acteur purement centralisé. Cette situation ne fait donc que confirmer la valeur ajoutée de la décentralisation dans les échanges financiers et le besoin de cadres réglementaires clairs et adaptés." A long terme, l'affaire FTX pourrait servir l'industrie crypto. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nombreux pensent que les protocoles de la DeFi, la finance décentralisée, profiteront du vide laissé pour croître. "A la fois en volume et en type d'offre de produits financiers. C'est là que nous continuerons également à investir du temps et des ressources", indique Mathias Beke, cofondateur de Kairon Labs. Le scandale FTX prouve une fois de plus que l'industrie crypto, contrairement à la technologie sur laquelle elle repose, s'avère aussi vulnérable et corruptible que le système financier traditionnel qu'elle cherche à commuer. Des nuances s'imposent néanmoins car l'histoire fait l'objet d'une récupération par les militants anti-cryptomonnaies de tous bords en vue d'amalgamer les failles (et fraudes) de certains acteurs pour disqualifier le bitcoin, la DeFi ou le Web3, ce nouvel internet "blockchainisé". L'industrie crypto n'est pas la crypto. Il prévaut une différenciation entre la technologie et son écosystème. La blockchain publique Bitcoin fonctionne toujours aussi bien. La finance décentralisée, c'est-à-dire des outils construits sur des blockchains qui permettent aux gens de commercer et d'effectuer des transactions sans intermédiaires centralisés, est d'ailleurs présentée comme un antidote direct aux fraudes comme celles qui semblent caractériser le scandale FTX. "Beaucoup aimeraient dissocier la crypto et l'industrie de la crypto. Ce n'est pas si facile de dissocier le concept et son exploitation. La réalité est que les outils ne prennent de sens et de valeur que par leur utilisation. Il faut arrêter de confondre l'outil et ses usages détournés, objecte Nicolas van Zeebroeck, professeur d'économie et de stratégie numériques à la Solvay Brussels School. Mais il faut aussi arrêter de prétendre qu'un outil a une quelconque valeur en soi. Un marteau n'est d'aucune valeur s'il n'y a pas de clou à enfoncer." Certes, les technologies crypto et blockchain ne sont que des outils qui comportent des avantages par rapport à d'autres, en termes de transparence notamment. Comme tout autre outil, ils peuvent être utilisés pour le meilleur ou pour le pire. Que cette débâcle serve de leçon pour la conception et le développement d'outils dont la fiabilité ne repose pas sur une confiance aveugle et complaisante. C'est le mouvement vertueux entrepris avec les "proof of reserves", mix entre audit crypto (on-chain data) et audit financier traditionnel. Cela permet aux utilisateurs de vérifier le bilan (les actifs couvrent les positions, dettes, dépôts des clients) Des plateformes décentralisées comme Aave (protocole open source de prêt et d'emprunt) et Uniswap (protocole de liquidité automatisé) revendiquent même d'être structurellement incapables de détourner les fonds des utilisateurs. Ces programmes informatiques obligent à faire confiance au code plutôt qu'aux parties prenantes.