"La durabilité est la nouvelle norme", déclarait Larry Fink, CEO de BlackRock, le plus grand gestionnaire de patrimoine du monde, au début de l'année 2020, avant même qu'il ne soit question de coronavirus. Quand sonnera l'heure d'un nouveau bilan dans 10 ans, cela ne fera probablement plus aucun doute: la crise sanitaire a marqué un tournant décisif dans la normalisation de la durabilité en tant que stratégie commerciale. BlackRock, qui gère 7.500 milliards d'euros d'actifs, comptait jusqu'à présent parmi les plus gros investisseurs dans le pétrole et le charbon. Si tout cet argent change de destination, les choses pourraient bien prendre une tournure radicalement différente.
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"La durabilité est la nouvelle norme", déclarait Larry Fink, CEO de BlackRock, le plus grand gestionnaire de patrimoine du monde, au début de l'année 2020, avant même qu'il ne soit question de coronavirus. Quand sonnera l'heure d'un nouveau bilan dans 10 ans, cela ne fera probablement plus aucun doute: la crise sanitaire a marqué un tournant décisif dans la normalisation de la durabilité en tant que stratégie commerciale. BlackRock, qui gère 7.500 milliards d'euros d'actifs, comptait jusqu'à présent parmi les plus gros investisseurs dans le pétrole et le charbon. Si tout cet argent change de destination, les choses pourraient bien prendre une tournure radicalement différente. Banques, assureurs, fonds de pension et gestionnaires de patrimoine détiennent les principaux leviers pour pousser l'économie dans une certaine direction. Ils peuvent investir dans des actions et des obligations d'entreprises qui se sont fixé des objectifs durables. Les banques peuvent en outre faciliter la transition vers une nouvelle économie plus verte par le biais des crédits. Dans notre pays, les banques de niche comme Triodos et vdk bank sont les précurseurs en ce domaine. Mais quid des grandes institutions financières belges? Trends-Tendances fait le point sur les accomplissements et les projets durables de la plus grande banque de Belgique (BNP Paribas Fortis), de Flandre (KBC), du plus grand investisseur institutionnel belge (AG Insurance) et du principal gestionnaire de fonds indépendant belge (Degroof Petercam Asset Management). Les assureurs disposent de fonds considérables via les assurances-vie et les assurances-pension à long terme. Autrefois, ils achetaient presque exclusivement des obligations publiques liquides de puissants émetteurs, une tendance qui s'estompe lentement. AG Insurance, le plus gros assureur du pays, possède un portefeuille d'investissement de 81,4 milliards d'euros. Sa composition a bien changé depuis quelques années. La part d'obligations publiques a été réduite à 50% du portefeuille, celle des prêts et des obligations privées se monte à 20 et 17% respectivement. Pour ce qui est des prêts, priorité est donnée aux investissements durables dans l'infrastructure (construction d'écoles et de prisons, par exemple) et les énergies renouvelables (construction d'éoliennes et de parcs solaires). "Nous nous sommes lancés dans l'aventure il y a cinq ans, explique Wim Vermeir, chief investment officer d'AG Insurance. Notre portefeuille s'élève aujourd'hui à 2,2 milliards d'euros. Nous avons financé la construction de plus de 250 écoles. Le projet Scholen van morgen (Ecoles de demain, Ndlr) étant terminé à 90%, nous nous focalisons davantage sur les énergies alternatives, les transports en commun et l'infrastructure numérique comme la pose des câbles en fibres optique." La stratégie d'AG Insurance en matière d'investissements durables repose sur trois piliers, explique Bernadette Migisha, responsable SRI (socially responsable investing). "Primo, nous excluons certains secteurs comme l'industrie de l'armement ainsi que les paradis fiscaux - l'industrie du tabac et du charbon ont été ajoutés à cette liste il y a quelques années. Secundo, nous prenons en compte le respect des critères ESG, à savoir environnementaux, sociaux et de gouvernance, par les entreprises dans lesquelles nous investissons. Autrement dit, nous analysons les données financières mais aussi tous les aspects durabilité." Cette année, AG Insurance a introduit un troisième pilier: voting and engagement. "Nous allons encore plus loin en instaurant un dialogue avec les entreprises dans lesquelles nous investissons, déclare Bernadette Migisha. Nous exigeons une certaine transparence quant au respect des critères ESG et sur leur engagement à atteindre des objectifs durables. Nous les encourageons à faire des choix dans ce sens. Et nous nous concentrons essentiellement sur le secteur énergétique et les entreprises ou organisations dans lesquelles nous avons acquis d'importantes participations." Selon Bernadette Migisha, AG Insurance détient pour 6,5 milliards d'euros d'actifs à visée clairement durable, c'est-à-dire avec un impact positif sur la société. "En 2015, nous possédions 1,8 milliard d'euros d'actifs durables en portefeuille ; nous en sommes aujourd'hui à 6,5 milliards, soit une croissance de 260% en cinq ans", affirme- t-elle. "La durabilité est dans notre ADN, affirme Hugo Lasat, CEO de Degroof Petercam Asset Management (DPAM). Nous nous en préoccupons depuis 20 ans déjà, pertinemment convaincus que la durabilité génère de la valeur ajoutée. La composition des portefeuilles dépend de trois critères: gestion active, durabilité et recherche interne. Tous nos investissements incluent des défis ESG et des ambitions climatiques 2030-2050, même si le client ne les exige pas." DPAM est une filiale à 100% de Degroof Petercam au service de clients finaux institutionnels presque exclusivement (fonds de pension, compagnies d'assurance, fondations, organisations non lucratives, etc.). Le gestionnaire de patrimoine institutionnel compte des clients dans 18 pays et gérait fin octobre 39 milliards d'euros d'actifs. Cette année, DPAM vient en quatrième position au classement des gestionnaires de fonds le plus durables d'Europe. La capacité des actifs durables à générer un meilleur rendement fait aujourd'hui l'unanimité, constate Hugo Lasat. "Ces actifs sont synonymes de croissance. Une entreprise qui fait preuve de bonne gouvernance se distinguera par de meilleures performances, c'est évident. La société soucieuse d'environnement, qui réduit la consommation d'eau ou d'énergie nécessaire à sa production, enregistrera des gains d'efficacité plus élevés. Nous sommes convaincus que les performances financières des entreprises et des investissements durables seront bien meilleures à long terme." Les investissements durables ont en outre un impact positif sur la société. D'où l'intérêt croissant des clients institutionnels de DPAM. "Poussés dans le dos par les régulateurs, les banques, les assureurs et les fonds de pension intègrent de plus en plus les critères ESG dans leurs portefeuilles d'investissement, confie Hugo Lasat. Ils optent aussi plus volontiers pour des fonds durables du fait de leur impact sociétal. Plus de 50% de nos fonds d'investissement sont durables." Mais comment mesurer concrètement l'impact des investissements durables? "Certains régulateurs exigent des rapports plus standardisés ou plus spécialisés pour permettre au client final de mieux cerner les répercussions sociétales de ses investissements, note Hugo Lasat. L'intention est bonne mais il faut savoir raison garder. L'obligation de fournir toujours plus d'informations et de recherches pourrait s'avérer préjudiciable pour la transparence, en fin de compte." Les grandes institutions financières sont parfois accusées de greenwashing, autrement dit de faire passer leurs investissements pour plus verts et plus durables qu'ils ne sont en réalité. Un phénomène aussi excessif que passager. "Si vous vous targuez d'objectifs durables sans faire le moindre effort pour les atteindre, le boomerang vous reviendra en pleine figure, estime Hugo Lasat. Vous provoquez votre propre exclusion du marché." Wilfried Remans, à la tête du département corporate social responsibility chez BNP Paribas Fortis, s'intéresse à la question depuis plus de 15 ans. "Je me souviens de la création de la première équipe CSR, dit-il. Cette initiative défensive a été prise en réponse aux critiques des ONG qui nous poussaient à nous retirer de tous les secteurs polluants et controversés, ce qui aurait eu pour effet de nous priver d'un levier important. Il est plus efficace d'assortir le financement de la banque de conditions strictes de manière à encourager les entreprises à favoriser la transition vers une économie verte et durable. Nous ne mettons un terme au financement que lorsque les conditions ne sont pas remplies." Le financement durable s'articule autour de deux grands axes, explique Wilfried Remans. Le premier est la réduction de l'impact négatif sur l'homme, la nature et la planète. "Sa propre empreinte écologique est le principal enjeu, dit-il. BNP Paribas Fortis est climatiquement neutre depuis 2017. Vient ensuite le portefeuille crédit de la banque qui doit s'aligner sur les accords de Paris. Nous sommes conscients de financer des entreprises qui émettent trop de CO2 et contribuent ainsi au réchauffement climatique. Il s'agit essentiellement d'aciéries, de cimenteries, d'entreprises d'électricité, de pétrole, de gaz et de transport. Nous les guidons et finançons leurs projets de manière à réduire les émissions de CO2." Le deuxième axe consiste à accroître l'impact positif sur l'homme et la société. Dans le cadre de ses programmes de financement, la banque conseille et guide ses clients en matière d'énergie renouvelable, d'entrepreneuriat social et d'économie circulaire. "Au départ, nous nous sommes concentrés sur les entreprises soucieuses de résoudre les problèmes de société et venir en aide aux groupes les plus fragiles. En Belgique, nous détenons un portefeuille crédit de plus de 100 millions d'euros dans ces entreprises." BNP Paribas Fortis a ensuite étendu le critère de durabilité aux prêts et aux obligations. "Nous avons créé les sustainability linked loans dont la marge d'intérêt est liée aux performances environnementales, sociales et de bonne gouvernance des emprunteurs, ajoute Wilfried Remans. Autrement dit, plus les résultats de l'entreprise en termes de durabilité sont meilleurs, plus l'intérêt diminue. Par contre, si le rapport de durabilité suivant est moins bon, le crédit coûte plus cher. Pour ce qui est des obligations vertes, BNP Paribas figure parmi les leaders mondiaux. Il y a deux ans, nous avons levé 4,5 milliards d'euros pour l'Etat belge qui doit investir cet argent dans des projets durables comme les transports en commun." La crise sanitaire a allumé la mèche de la révolution, lance Wilfried Remans: "La durabilité n'est plus un simple slogan à la mode mais une absolue nécessité. Un peu partout dans le monde, on prend conscience de l'impérieuse nécessité de faire rimer reconstruction post-Covid avec économie verte, inclusive et numérique. Le Green Deal de la Commission européenne devra amorcer le mouvement en Europe au cours des prochaines années. La Chine est bien décidée à en faire autant et les Etats-Unis présidés par Joe Biden ne voudront sûrement pas demeurer en reste". La durabilité est dans nos gènes, assure Filip Ferrante, directeur corporate sustainability du groupe KBC. La gestion de risque est une autre de ses priorités. "En tant que bancassureur, nous sommes obligés de surveiller de très près les risques liés au changement climatique, dit-il. Les risques physiques notamment, comme les tempêtes et les inondations qui causent des dégâts considérables avec comme conséquence une hausse des demandes d'intervention pour la compagnie. La banque, quant à elle, s'interroge sur le bien-fondé de financer une usine en bord de rivière. Viennent ensuite les risques de transition liés au passage à une économie durable, comme une éventuelle taxe CO2. Pareille taxe coûtera très cher aux entreprises et aux secteurs qui ne prennent pas les mesures appropriées." KBC entend participer à cette grande aventure par deux stratégies: d'une part, en optimisant son impact positif sur le climat et, d'autre part, en réduisant son impact négatif. Filip Ferrante cite un exemple dans le secteur énergétique: "Nous avons déjà financé à hauteur d'un milliard d'euros des projets d'énergie renouvelable, dont des parcs éoliens offshore. Mais d'ici à 2030, pas moins de 65% de nos crédits au secteur énergétique devraient avoir trait à l'énergie verte." La banque se sert de ses formules de financement pour pousser les décideurs et les entreprises dans la bonne direction, claironne Filip Ferrante. "Un prêt voiture classique revient à financer indirectement les émissions de CO2, nous en sommes conscients. D'où notre volonté de promouvoir les voitures et les vélos électriques." Depuis début 2020, KBC accorde des conditions de crédit plus avantageuses pour les prêts voiture et vélo électriques. La banque a également consenti de gros efforts en matière de leasing vélo. "Chaque fois qu'une voiture de société est remplacée par un vélo en leasing, nous rendons service à l'environnement, assure Filip Ferrante. KBC Autolease comptait déjà fin novembre 19.000 vélos en leasing chez les grands employeurs." Ceci dit, le chemin qui conduit à une économie vert et durable est encore long, souligne Filip Ferrante. "La transition n'est pas assez rapide au goût de certains mais si la banque a alloué un crédit sur 10 ans, elle ne peut pas en réclamer le remboursement au bout de deux ans. Les banques ont besoin de temps pour réduire leur exposition. Ne sélectionner que les entreprises vertes et ignorer les autres n'est pas une option. Au contraire, nous avons pour mission d'aider les entreprises traditionnelles à réaliser cette transition. En collaboration avec nos clients, nous faisons chaque jour un petit pas supplémentaire vers une économie durable. Mais nous n'avons pas de baguette magique pour changer du jour au lendemain une entreprise brune en entreprise verte."