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Pourquoi UberX n'est pas tenable à Bruxelles

14/08/15 à 11:22 - Mise à jour à 11:22

Alors qu'elle défraie la chronique avec son service UberPop permettant aux particuliers de jouer les chauffeurs de taxi, la firme américaine Uber dévoile un projet de lancer un service pro, UberX, dans notre capitale. Pourtant, une telle activité semble difficilement tenable dans les conditions actuelles du marché. Voici pourquoi.

Pourquoi UberX n'est pas tenable à Bruxelles

© Uber

Dans notre capitale, Uber ne propose jusqu'ici que son service UberPop qui permet à des particuliers de jouer les chauffeurs de taxi. Il ne propose pas l'un de ses autres services comme UberX, par exemple, qui fait appel à des professionnels du transport. Pourtant d'après le site Politico, le géant californien étudie le lancement à Bruxelles de UberX. Ce que semble confirmer Uber, sans toutefois donner plus de détails.

Cela n'est pas totalement une surprise. Lors d'une interview parue dans Trends-Tendances, le 30 juillet, Mark MacGann, head of public policy EMEA chez Uber, nous confiait d'ailleurs qu'en Belgique "le segment UberPop (qui permet aux particuliers de se proposer comme chauffeur sans que ce ne soit une activité à temps plein, NDLR) n'est pas une fin en soi. Certains de nos conducteurs veulent exercer à mi-temps (c'est le créneau d'UberPop) mais d'autres veulent travailler à plein temps, comme le permet le régime londonien ou celui des VTC en France, créé en 2009 sous l'ère Sarkozy." Concrètement, cela signifierait que la firme de San Francisco pourrait désormais faire appel à des chauffeurs professionnels pour conduire ses véhicules et non plus des particuliers comme c'est le cas avec UberPop.

Mais comment ? Deux options. Soit en persévérant sur le créneau des taxis et en faisant appel à des chauffeurs de taxi, soit en se lançant sur le créneau de la "limousine" (= du VTC).

Option 1. Le créneau des taxis

Cela signifierait que Uber devra se mettre en ordre au niveau réglementaire. Et deviendra, en quelque sorte, une "plateforme" -comprenez une centrale- à laquelle font appel des chauffeurs de taxis professionnels. Donc les chauffeurs doivent avoir une licence de taxi... et les courses Uber afficher un tarif réglementé par la loi, puisque, on le sait, le taxi à Bruxelles est réglementé et contingenté. UberX deviendrait une centrale et concurrencerait (à armes égales si la firme américaine respecte scrupuleusement la législation actuelle) les Taxis Verts et autres sociétés du genre à Bruxelles. Mais, souci, dans un tel cas la commission de l'ordre de 20% sur les courses avec laquelle Uber se rémunère devrait rebuter les chauffeurs. Par ailleurs, une telle option semble peu probable puisque cette activité, Uber l'exerce dans certains endroits du monde sous le logo "UberTaxi". Et ce n'est pas le créneau d'UberX ailleurs dans le monde.

Option 2. Le secteur de la "limousine"

Sans doute l'option dans laquelle veut se diriger Uber. D'ailleurs, d'après nos informations, Uber aurait pris contact avec différents acteurs du marché pour "rouler pour eux". C'est le créneau des "VTC" ou de la "limousine". Celui-ci est toutefois également réglementé en Belgique. Toute entreprise peut s'y lancer pour autant que, particularité bruxelloise, elle respecte l'obligation d'un contrat (qu'il faut avoir à bord du véhicule) de 3h minimum ou de 90 ¤. "Cela s'adresse à des entreprises plutôt actives dans le B2B ou à l'occasion de certaines cérémonies", note Pierre Steenberghen, secrétaire général de GTL, groupement national des entreprises de Taxis et de location avec chauffeur en Belgique. Quand on s'adresse à des particuliers, cela s'avère quasi impossible et Uber ne vise généralement pas le B2B. La crainte de GTL, c'est donc que Uber fasse du taxi... sous couvert d'un statut de "limousine". Et dans ce cas-là, sans changement de la réglementation actuelle, l'activité d'UberX serait, elle aussi, à la limite de la légalité.

Bref, l'arrivée d'UberX, à Bruxelles, dans les conditions actuelles semble étonnante. Surtout que depuis le début, Uber avait justifié son service UberPop par l'impossibilité de se lancer sur le créneau VTC à Bruxelles en raison de la règle 90¤/3H... Et rien n'a changé depuis lors. Étonnant, non ?

L'annonce de lancer UberX à Bruxelles est vue, par certains observateurs, comme une stratégie bien ficelée. "Alors que la Région est en train de plancher sur un nouveau plan Transport, cette sortie n'est certainement pas anodine, car dans tous les cas, pour tourner à Bruxelles, Uber a besoin que la loi soit adaptée." Derrière la "fuite" (organisée ?), plusieurs stratégies peuvent être à l'oeuvre.

D'abord, une stratégie "lobbyiste". L'idée serait alors de démontrer aux autorités que, d'une part, Uber souhaite se remettre dans les rangs, en faisant appel à des professionnels et non plus à des particuliers comme avec UberPop qui a de plus en plus de plomb dans l'aile en Europe (le service est par exemple suspendu en France depuis juillet). UberX réglerait la question du statut des chauffeurs, celle du paiement des cotisations sociales et... (dans le meilleur des cas) des impôts. Par ailleurs, en affichant son souhait de se lancer sur le créneau des VTC chez nous, cela enverrait un signal au ministre Pascal Smet (à l'initiative du Plan Transport) que Uber est prêt à dynamiser un secteur potentiellement créateur d'emplois. Mark MacGann nous avançait quelques chiffres cet été : "Depuis les 3 ans que l'on est à Londres, on a créé 15.000 emplois VTC" et "Et depuis 2009, on a vu une augmentation de l'emploi dans le secteur VTC à Paris où 10.000 personnes travaillent à plein temps grâce à Uber". Des arguments ne devraient pas laisser le politique indifférent... surtout en période de crise !

Ensuite, une stratégie commerciale. Certains voient dans le lancement de UberX, "le résultat d'un calcul bien clair : ils sont arrivés avec un service où des particuliers conduisaient des voitures en proposant des courses à très bas coût. Maintenant qu'il y a un public et un usage, ils grimpent en tarif et risquent bien de supprimer UberPop." Il semble, en effet, difficile de justifier à long terme à des chauffeurs UberX que des particuliers leur fassent la concurrence, sous un autre service Uber... Reste, bien sûr, à régler la question des 90¤/3h.

Une autre difficulté pour Uber, nous glisse un acteur du secteur des VTC, sera de convaincre des chauffeurs surtout en affichant son intention d'être "moins cher que les taxis". Car si dans le secteur "limo", l'obtention d'une licence n'est pas si onéreuse, il y a une contrainte par rapport au véhicule. Celui-ci doit être d'une catégorie supérieure... donc plus cher. Et aujourd'hui, "un chauffeur VTC ne roule pas pour moins de 45 ¤ de l'heure, nous confie notre source. Alors, se glisser dans ce créneau ne sera pas facile pour Uber... à moins d'acheter lourdement le marché." Ou "de rouler à perte" indique Pierre Steenberghen de GTL. Bref, l'annonce faite par Uber soulève pas mal de questions et met, une nouvelle fois, le microcosme bruxellois du transport en émois...

Pourquoi UberX n'est pas tenable à Bruxelles

© DR

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