"Nous commençons à apprendre ce qu'est la guerre dans un monde global, lance Sylvie Matelly, directrice adjointe auprès de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris. Nous nous rendons compte que l'économie est plus que jamais une arme et que nous pouvons souffrir."
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"Nous commençons à apprendre ce qu'est la guerre dans un monde global, lance Sylvie Matelly, directrice adjointe auprès de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris. Nous nous rendons compte que l'économie est plus que jamais une arme et que nous pouvons souffrir." "Ce qui est neuf et a surpris les Occidentaux dès 2014 et les premières mesures prises contre la Russie, c'est qu'ils ont réalisé que lorsqu'on impose des sanctions dans une économie globalisée, insérée dans les échanges mondiaux, il y a forcément des conséquences pour eux aussi, poursuit Sylvie Matelly. Sur les relations entre la guerre et l'économie, les Européens ont longtemps été très naïfs. Avant le confinement, j'avais participé à un séminaire à Berlin qui réunissait Polonais, Allemands et Français dans le cadre de la boussole stratégique. Nous nous interrogions sur les menaces. Les Polonais mettaient en avant la Russie. Les Français soulignaient la menace terroriste et l'instabilité au sud de la Méditerranée. Mais pour les Allemands, la principale menace venait des changements climatiques. Nous parlions pourtant de défense et de sécurité. C'était symptomatique de la vision européenne: puisque le monde est global, personne n'a intérêt à se faire la guerre." Voilà un mois et demi que la Russie a envahi l'Ukraine et qu'une guerre économique a été déclenchée en retour par les pays occidentaux pour faire plier Vladimir Poutine. Des sanctions sur trois niveaux: le gel des avoirs de nombreux oligarques, de proches du pouvoir et même, fait exceptionnel, du chef de l'Etat Vladimir Poutine d'abord. Le gel des avoirs de la Banque centrale russe et une exclusion de la Russie du marché international des capitaux, avec notamment une interruption du service Swift pour un certain nombre de banques russes ensuite. Et enfin l'interdiction d'approvisionner la Russie en de nombreux biens et services occidentaux. A ces sanctions s'en ajoutent d'autres, indirectes: comme ces nombreuses entreprises qui ont décidé de suspendre leurs activités en Russie. Il est difficile aujourd'hui de dire précisément à quel point ces mesures affecteront l'économie russe. Les prévisionnistes d'Oxford Economics estiment qu'elles pourraient faire chuter le PIB du pays de 7% cette année. Ensuite, le brouillard est encore plus épais car tout dépendra de l'issue de la guerre, du retour à un commerce normal des matières premières et de l'énergie (qui constituent 95% des exportations russes) et du retour, s'il a lieu, des technologies occidentales dans l'économie russe. Car de nombreux secteurs de pointe, comme l'aéronautique, la santé, l'industrie gazière et pétrolière sont encore fortement dépendants de la technologie occidentale. "Il sera difficile à la Russie de s'en affranchir à court terme", observe Georges Hübner, professeur de Finances à HEC Liège. Mais à l'Ouest, nous serons à l'avenir peut-être désormais plus frileux encore à l'idée d'investir en Russie. "Déjà lors l'invasion de la Crimée en 2014, la Russie s'est coupée d'une frange importante de l'économie mondiale, poursuit Georges Hübner. Certes, le pays a des cerveaux et d'importants moyens fournis par la manne pétrolière et gazière. Mais son économie a la taille de celle de l'Espagne et cela ne lui suffit pas pour faire seule aussi bien que le reste du monde". Toutefois, si les sanctions font mal au pays sanctionné, sont-elles pour autant efficaces? Ont-elles déjà fait plier un gouvernement? "Pas vraiment, répond Georges Hübner. Nous l'avons vu avec Cuba, certains pays africains, l'Iran, le Venezuela... Les sanctions ne changent pas la politique parce que ce sont des pays dont les dirigeants se préoccupent peu de leur population et qui sont largement gouvernés par une kleptocratie. Punir la population d'un pays dont les dirigeants se moquent éperdument, c'est lui infliger une double peine. Le peuple russe paye sa naïveté par rapport à la propagande. J'ai l'impression que c'est une manière pour l'Occident de lui faire comprendre qu'il doit se reprendre en main", ajoute-t-il.En 2017, l'IRIS avait publié une étude montrant combien l'efficacité de ce type de mesures était à tout le moins mitigée. "Les sanctions n'ont pas empêché l'Iran de trouver des moyens de développer un programme de recherche nucléaire. L'embargo des Etats-Unis et de l'Union européenne sur les armes à destination de la Chine n'a ni conduit à un changement de régime ni remis en cause la modernisation de l'appareil militaire chinois. De récentes études menées sur l'efficacité des sanctions ciblées évoquent un niveau de réussite moyen d'environ 30%", notait l'IRIS. Sylvie Matelly, qui avait chapeauté cette étude, précise aujourd'hui: "Nous contestions alors le débat sur la question de savoir si les sanctions sont efficaces ou pas. Ce n'est pas le sujet. Quand on impose des sanctions, on n'a pas le choix. Mais on doit réfléchir en termes de performances: vont-elles faire bouger les lignes du côté du sanctionné? Probablement pas". Pire: non seulement ces mesures de rétorsion risquent donc ne pas d'infléchir la politique de Vladimir Poutine, mais elles font également mal à leurs initiateurs. "Les sanctions pénalisent les Russes mais cela nous pénalise en retour, confirme Bertrand Candelon, professeur en finances internationales à l'UCLouvain. D'autant plus que les autorités russes s'y sont préparées. La dette extérieure est nettement moins dépendante des institutions étrangères et le pays a augmenté ses échanges avec la Chine afin de contourner partiellement les restrictions." "La croissance économique mondiale en 2022 sera inférieure de plus d'un point de pourcentage au rythme prévu avant le déclenchement de la guerre en Ukraine", estime en outre l'OCDE. Le choc sera même plus élevé encore pour la zone euro, qui verra sa croissance amputée de 1,4%. Parallèlement, l'inflation en Europe sera de 2% plus élevée qu'avant le conflit. "Ces sanctions, c'est un signal que nous lançons mais qui nous fait mal, essentiellement via l'impact sur l'inflation et les effets de second tour que cela peut engendrer, poursuit Georges Hübner. C'est pour moi le principal problème, ajoute-t-il: des disruptions sont créées, le prix de l'énergie augmente fortement et il est très difficile de contrôler l'inflation une fois qu'elle s'emballe." Ce risque d'emballement est également perceptible au niveau de chaque entreprise. "C'est le dilemme que posent les groupes comme Auchan ou Leroy Merlin, qui font 20% de leurs chiffres d'affaires en Russie, poursuit Bertrand Candelon. S'ils y arrêtent leurs activités, ces groupes seront en grande difficulté et cela peut déboucher sur des problèmes d'emplois en Europe, des problèmes bancaires liés à des mauvais crédits et sur des problèmes de stabilité financière. Nous redécouvrons le risque systémique, comme lors de la crise de 2008. Peu connaissaient alors Lehman Brothers. Mais une fois que la banque est tombée en faillite, on a découvert les énormes interdépendances et les effets indirects très importants que ce genre d'événement pouvait provoquer." Nous devrions en outre ressentir les effets du choc pendant des années. Le conflit a jeté de l'huile sur le feu inflationniste qui couvait déjà. "Les nouvelles prévisions économiques de la Banque nationale de Belgique confirment ce que de nombreuses entreprises ressentent depuis un certain temps, note la FEB: les coûts deviennent incontrôlables. Avec des frais énergétiques extraordinairement élevés auxquels s'ajoute une augmentation spontanée des coûts salariaux de 13%, soit 20 milliards sur trois ans", s'inquiète la fédération patronale. "La Russie a pris une mesure massue en obligeant à libeller en rouble (elle a aussi un moment pensé au yuan chinois) tous les achats de matières premières, observe Bertrand Candelon. C'est presque un casus belli pour les Etats-Unis qui voient le dollar perdre son statut de devise internationale." Les sanctions menacent de diluer progressivement la domination du dollar américain et d'aboutir à un système monétaire international plus fragmenté, avertit Gita Gopinath, première directrice générale adjointe du Fonds monétaire international. Ce détricotage du système des échanges internationaux va certainement peser sur l'économie mondiale. Certes, il est difficile de chiffrer les effets, mais on peut raisonner à l'inverse, en identifiant ce que les échanges internationaux nous ont apporté. "Le bénéfice de la globalisation sur la croissance depuis 1970 est estimé à 1 à 1,5% de croissance supplémentaire moyenne par an. Si nous fermons les frontières, c'est ce que nous perdons", affirme Bertrand Candelon, qui ajoute que s'il y a bien un pays qui a beaucoup misé sur ses exportations et devrait beaucoup souffrir de cette diminution de la mondialisation, c'est la Chine... Mais si les sanctions ont peu de chance de faire bouger les lignes politiques, à quoi servent-elles alors? A montrer que l'on agit... "Si nous n'envoyons pas de soldats, que nous reste-t-il? interroge Bertrand Candelon. La position du curseur entre des sanctions très fortes ou peu fortes n'est pas une question économique mais politique. L'économiste dirait qu'il faut trouver le point optimal pour être efficace mais sans subir trop d'impacts négatifs. Mais il y a la question morale: pousser au maximum pour défendre la démocratie et l'Ukraine." C'est ce qu'a souligné Robert Habeck, le vice-chancelier allemand et ministre de l'Economie et du Climat. "Cela nous rendra plus pauvres et la société devra le supporter (...). Mais il faut garder en tête que ce prix est modeste comparativement à celui que payent l'Ukraine et les Ukrainiens!" "Faire mal à l'économie russe n'a pas tellement de pertinence sinon de dire à Poutine que nous allons faire le nécessaire pour qu'il regrette amèrement de s'être lancé dans le confit, abonde Georges Hübner. Je ne pense pas que les sanctions soient indispensables mais elles ont un mérite: celui de surprendre Poutine dans le sentiment qu'il nourrit que le reste du monde est faible. Nous lui signifions que si nous faisons cela pour l'Ukraine, il peut imaginer ce qui se passerait s'il attaquait la Finlande ou les pays baltes. C'est une épreuve de force mais elle est impressionnante. Je ne croyais pas que l'Occident allait couper Swift." "Mais je ne croyais pas non plus que la Russie allait attaquer l'Ukraine, ajoute Georges Hübner. Tout ce que je dis est donc frappé du sceau de la plus extrême prudence. Face à des gens qui ont une autre rationalité que la nôtre, notre mode de pensée peut être mis à mal. Les Russes sont d'excellents joueurs d'échecs et leur stratégie n'est pas celle des joueurs occidentaux."