La guerre en Ukraine est un tremblement de terre géopolitique qui replonge le monde dans des tensions dignes de la guerre froide. Ce conflit est aussi l'accélérateur d'une révolution énergétique et économique et l'aube d'une recomposition du monde. Le mot d'ordre pour la Belgique et l'Europe s'inscrit dans la lignée de celui qui a vu le jour lors de la pandémie: il est indispensable de retrouver une forme de souveraineté économique trop longtemps délaissée. Un virage abrupt s'impose pour mettre fin à la naïveté qui a prévalu durant ces années de globalisation libérale. Encore faut-il que ce soit possible...
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La guerre en Ukraine est un tremblement de terre géopolitique qui replonge le monde dans des tensions dignes de la guerre froide. Ce conflit est aussi l'accélérateur d'une révolution énergétique et économique et l'aube d'une recomposition du monde. Le mot d'ordre pour la Belgique et l'Europe s'inscrit dans la lignée de celui qui a vu le jour lors de la pandémie: il est indispensable de retrouver une forme de souveraineté économique trop longtemps délaissée. Un virage abrupt s'impose pour mettre fin à la naïveté qui a prévalu durant ces années de globalisation libérale. Encore faut-il que ce soit possible... "On voyait venir depuis un certain temps l'émergence d'un certain nombre de crises globales qui se conglomèrent aujourd'hui, souligne Adel El Gammal, professeur à l'ULB, spécialiste de la géopolitique de l'énergie et secrétaire général de l'EERA (European Energy Reserach Alliance). La guerre ukrainienne, avec son lot de drames humains, accélère effectivement les conséquences de ces crises qui se déroulent sous nos yeux et nous placent dans un monde totalement différent." Dans le domaine de l'énergie, le chamboulement est complet. Avec, à la clé, une révolution copernicienne, l'amorce d'une Union européenne de l'énergie davantage intégrée. "Jusqu'ici, l'Europe n'avait jamais vraiment joué le jeu de la géostratégie de l'énergie, explique Damien Ernst, professeur à l'ULiège. Elle organisait un marché, c'est tout. Désormais, l'Union européenne a notamment décidé de négocier directement avec les Etats et sécurisera l'approvisionnement de gaz. C'est une révolution. Je suis curieux de voir ensuite comment l'on mettra en place un système pour distribuer ce gaz auprès des différents Etats." Cette évolution majeure n'est que l'une des facettes d'un grand mouvement vertigineux. Comment arriver à cette souveraineté énergétique? C'est désormais la question sur laquelle se penchent tous les dirigeants du monde occidental, d'un sommet à l'autre. L'objectif, pour l'Union européenne, a été fixé en quelques semaines de guerre en Ukraine, sur fond de sanctions pour condamner la Russie, alors qu'elle est dépendante à raison de 40%, en moyenne, du gaz russe. "On travaille pour réduire de deux tiers notre dépendance au gaz russe d'ici la fin de l'année, c'est le sens de la communication de la Commission REPowerEU (Joint European action for more affordable, secure and sustainable energy, Ndlr), rappelait au Soir Thierry Breton, le commissaire européen en charge du Marché intérieur. Ce travail est engagé. Il est grand temps de se préparer à toutes les éventualités, y compris à devoir se passer de gaz russe, et même de leurs hydrocarbures au sens large." L'objectif d'une indépendance européenne à l'égard de la Russie est programmé pour 2027. "C'est extrêmement ambitieux, souligne Adel El Gammal. Beaucoup de gens pensent qu'il suffit de s'approvisionner ailleurs mais ce n'est pas si évident. On peut substituer une petite partie par des apports via gazoduc mais le gros des apports se fera par du gaz naturel liquéfié (GNL). Il faut savoir que ces 40% dont on parle, cela représente aussi 30 à 40% du GNL mondial dans un marché qui est déjà sous tension. La chaîne d'approvisionnement ne peut pas supporter du jour au lendemain une augmentation de son trafic. Cela va se faire graduellement. Tout cela est tempéré par le fait qu'il y a des stockages, mais le niveau du défi est considérable." Pour ne pas dire impossible. -En très peu de temps, les bases de la révolution ont été posées. L'Union européenne s'engage à faire des achats groupés. Un accord a été signé avec les Etats-Unis pour fournir à l'Europe 15 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz naturel liquéfié cette année. Américains et Européens annoncent une task force pour réduire la dépendance européenne au gaz russe. Certains pays partent en éclaireurs: l'Allemagne, particulièrement dépendante du gaz russe, a débloqué une enveloppe exceptionnelle d'un milliard et demi pour acheter dans les plus brefs délais du GNL afin de remplir le plus rapidement ses réservoirs avant l'hiver. Le gouvernement a mandaté une entreprise privée pour réaliser cette transaction, c'est elle qui décidera où ce gaz liquéfie sera acheté. "On va assister à un grand jeu de chaises musicales pour les sources d'approvisionnement, souligne Damien Ernst. La Russie va vendre le gaz qu'elle nous vendait à la Chine et nous allons acheter du gaz à l'Arabie saoudite, par exemple. Il est également possible que l'on fasse des contrats avec l'Asie pour ses réserves de GNL. Des stocks, déjà été achetés par certains pays, seront peut-être revendus. Nous entrons dans ce combat-là. Mais le résultat risque d'être que les Européens payeront leur énergie un peu plus cher que leurs concurrents." L'Europe doit reconstruire, d'urgence, sa carte géopolitique au niveau énergétique. "La guerre en Ukraine est l'étincelle qui a enclenché ce grand chambardement au niveau des dépendances, souligne Adel El Gammal. Ce que l'on va vivre dans les mois et les années à venir, c'est une restructuration de l'ordre géopolitique. Un processus de redéfinition globale de toutes les alliances est lancé. Ce qui se passe va induire des changements profonds dans nos choix de société. Nous sommes à l'aube de transformations aussi profondes que celles survenues après les attentats du 11 septembre 2001." La guerre en Ukraine a, parmi d'autres effets majeurs, consacré le retour de l'énergie nucléaire comme énergie reconnue de transition. Elle a l'avantage de ne pas émettre de CO2, ce qui est idéal pour accompagner le passage au renouvelable. De nombreux pays européens s'étaient déjà réorientés dans ce sens après la flambée des prix d'après-pandémie, notoirement la France ou le Royaume-Uni. La Belgique lui a emboîté le pas lors de l'accord conclu le 18 mars, avec le maintien des deux réacteurs de Tihange 3 et Doel 4 après 2025. "J'ai l'habitude de dire que le nucléaire est plus un choix de société qu'un choix technique, commente Adel El Gammal. Quand on décide d'une technologie, on fait une analyse coûts/bénéfices. Le bénéfice majeur est bien sûr climatique, en tant qu'énergie décarbonée, mais les coûts sont extrêmement difficiles à appréhender: c'est le problème des déchets qui n'est pas résolu, de la sécurité et de la prolifération nucléaire. Ceci dit, au vu de notre problème actuel et de notre très forte dépendance au gaz et de la stratégie européenne qui est de diminuer notre dépendance au gaz, je pense que c'est un choix évident, pragmatique et qu'il fallait le faire." "Le maintien de ces deux réacteurs en Belgique est une bonne nouvelle mais nous allons tout de même perdre 4 GW, regrette Damien Ernst. Cela va être remplacé par 40 TWh de consommation de gaz supplémentaire, pour une consommation actuelle de 220 TWh. C'est quand même considérable." Le MR, notamment, demandait un effort nucléaire plus large encore au vu de la crise actuelle. Selon Les Echos, le maintien des réacteurs allemands et belges en service permettrait d'économiser jusqu'à 12 milliards de mètres cubes de gaz russe, soit près de 10% des importations. L'enjeu n'est pas si mince... "Une autre solution dont on ne parle pas assez pour remplacer le gaz russe, c'est la possibilité de développer en Europe une filière comparable à celle du gaz de schiste américain, complète encore le professeur de l'ULiège. Cela pourrait se développer très rapidement parce que cela consiste en de petites unités mobiles. On a considéré cela comme un tabou jusqu'aujourd'hui parce que cela pollue, mais l'impact réel reste à démontrer." Cette volte-face stratégique permettrait-elle de rétablir le fossé de compétitivité avec les Etats-Unis ou l'Asie? Pour le moment, cette piste n'est absolument pas à l'ordre du jour. L'horizon principal, toutefois, reste le développement accéléré de la transition énergétique. La volonté d'avoir 100% d'énergies renouvelables en 2050 est confortée à l'agenda. Les investissements massifs prévus par le plan de relance européen sont accélérés ça et là: le récent accord belge prévoit un montant de 1,2 millliard. C'est crucial pour lutter contre le réchauffement climatique mais ce n'est pas une réponse décisive dans le cadre des tensions actuelles. Et c'est un objectif qui paraît, en outre, de plus en plus difficile à tenir. "Il ne faut pas se leurrer ; à moyen terme, la capacité de renouvelable ne sera pas suffisante pour nous permettre d'être souverain énergétiquement, loin de là", tacle Damien Ernst. "Nous sommes obligés d'apporter une réponse à très court terme à une transition qui est un processus de long terme avec une industrie qui est, elle aussi, habituée à travailler avec des cycles très longs, acquiesce Adel El Gammal. L'accélération de l'évolution vers les énergies renouvelables fait partie de la solution, mais si des effets peuvent déjà se faire ressentir dans un ou deux ans, ce ne sera pas un virage radical. On ne remplace pas 40% de la consommation européenne de gaz en implantant du renouvelable du jour au lendemain." Cette révolution annoncée pourrait, en outre, pâtir de la crise actuelle. "Le renouvelable est un gros consommateur de matières premières et le coût de ces composants est en pleine explosion, souligne le professeur de l'ULiège. La période d'un prix moindre est sans doute révolue. Le nickel est assez élevé, le cobalt est cher...: la construction des batteries nécessaires risque, là aussi, d'être perturbée." Cela risque aussi de générer de nouvelles dépendances. "Le basculement d'une économie mondiale fondamentalement basée sur les énergies fossiles, qui représente encore 75 à 80% de l'énergie primaire, vers une énergie qui n'en dépend plus dans 30 ou 40 ans, cela sous-entend un redéploiement massif de nouvelles technologies, complète son homologue de l'ULB. Celles-ci utilisent des minéraux, dont certains n'étaient pas critiques mais le deviennent, tandis que d'autres l'étaient déjà. Nous allons rentrer dans d'autres dépendances par rapport à d'autres pays et avec d'autres enjeux. L'indépendance totale est illusoire dans un monde interconnecté, globalisé. Un monde zéro carbone nécessitera une grande interdépendance au niveau de ces minéraux critiques." La Russie en détient certains, la Chine a déjà mis la main sur de nombreuses mines de par le monde, notamment en Afrique: on comprend mieux, ce disant, les enjeux du grand jeu d'échecs actuel. Et la difficulté d'arriver à une réelle souveraineté énergétique. L'Europe ne risque-t-elle pas d'être le dindon de la farce? La victime d'une troisième guerre mondiale qui, si elle n'est pas armée sur nos terres, repose sur un affrontement économique à distance. En d'autres termes, nos industriels ne payeront-ils pas le prix de notre vertu climatique? "Nous payons le fait que l'Europe a voulu être plus verte que verte, estime Damien Ernst. Il y a une telle pression sociétale que les banques n'investissent plus dans les énergies fossiles. Or, l'Europe ne devrait-elle pas redévelopper ses filières de charbon, de pétrole ou de gaz de schiste? Les Etats-Unis l'ont fait, alors que ce que nous vivons est le résultat d'une décarbonation mal gérée." "La question mérite d'être posée et est pertinente, estime Adel El Gammal, mais le fait de s'être engagé dans une stratégie climatique ambitieuse et une volonté de décarboner l'industrie nous force à faire en premier des pas que l'ensemble des peuples devront faire. Nous sommes des pionniers, nous sommes leaders sur certaines technologiques et il faut bien comprendre que la transition énergétique, c'est aussi une façon de restructurer toute une société, ses modes de fonctionnement et ses mécaniques de marché. L'Europe prend un leadership que l'on sent bien en matière de diplomatie climatique. Cela va jouer en notre faveur à moyen et long terme de façon certaine."Dans la fureur du moment, alors que les chefs d'entreprise et les citoyens retiennent leur souffle, se joue sur la place publique un débat hallucinant sur l'avenir de ces combustibles qui permettent à nos sociétés de fonctionner. Une forme de panique contrôlée encadre ce mouvement qui est désormais accompagné par le bruit du canon. Au détriment, parfois, de cet autre choc gigantesque qui nous attend, celui du chaos climatique. "Deux éléments, trop souvent passés sous silence sont cruciaux à mes yeux, certainement dans cette crise où l'on doit substituer un déficit énergétique, avertit Adel El Gammal, c'est la question de l'efficacité et de la modération énergétique. Près de la moitié de la consommation de gaz en Europe se fait à usage domestique, singulièrement pour le chauffage. L'isolation des bâtiments est un enjeu crucial mais nous devrons aborder la question de la modération énergétique de façon de plus en plus sérieuse parce que si l'on veut diminuer l'impact du chaos climatique annoncé, nous devrons adopter des modes de vie beaucoup plus économes en matière énergétique. Il faut s'y habituer dès maintenant. On a vécu dans un monde où l'énergie était peu chère et disponible à tout moment. Elle sera désormais rare et chère." Pour appuyer son argumentation, le professeur de l'ULB s'éloigne des armes russes pour reprendre son bâton de pèlerin au sujet du défi climatique. "Si l'on voulait suivre les courbes d'émissions qui nous permettraient de se rapprocher de l'objectif de Paris - à savoir ramener le réchauffement climatique à un niveau inférieur à 2° C, même 1,5° C, par rapport au niveau préindustriel - il aurait fallu que les émissions globales diminuent de 6 à 7% par an dès 2020, explique-t-il. Six pour cent, c'est exactement la décroissance des émissions que l'on a connue en 2020 sous l'effet du covid, c'est-à-dire une année où la plus grande partie du temps, l'économie mondiale était à l'arrêt, les avions étaient cloués au sol, les gens étaient confinés chez eux... Cela montre le niveau de discontinuité qu'il faudrait avoir année après année. On est loin du compte." Un rien fataliste, Adel El Gammal conclut: "La crise climatique va nous rattraper extrêmement vite. Cela va avoir des impacts majeurs sur les cycles de l'eau, sur la production alimentaire et sur le fait que certains endroits dans le monde ne seront plus habitables. A très court terme, cela va créer des mouvements de migrations massifs. Certaines estimations parlent de 700 millions de migrants climatiques d'ici la moitié du siècle. Cela veut dire une personne sur 10 dans le monde!" L'onde de choc pourrait être puissante.