La Belgique est à la croisée des chemins énergétiques. La confirmation de la sortie définitive du nucléaire en 2025 est imminente, attendue début novembre: il reste un (mini) doute sur le maintien d'une ou deux centrales, si les chiffres montrent une menace sur approvisionnement. L'attribution du fameux mécanisme de substitution (baptisé CRM) doit combler les trous en attendant l'évolution vers le 100% énergies renouvelables, avec la construction de centrales au gaz.
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La Belgique est à la croisée des chemins énergétiques. La confirmation de la sortie définitive du nucléaire en 2025 est imminente, attendue début novembre: il reste un (mini) doute sur le maintien d'une ou deux centrales, si les chiffres montrent une menace sur approvisionnement. L'attribution du fameux mécanisme de substitution (baptisé CRM) doit combler les trous en attendant l'évolution vers le 100% énergies renouvelables, avec la construction de centrales au gaz. L'urgence climatique est décrétée, plus que jamais, en raison de la multiplication de phénomènes extrêmes aux quatre coins de la planète, à l'image des inondations de cet été en Wallonie. Le sommet climatique de la COP26 qui se tient du 1er au 12 novembre à Glasgow doit renforcer l'ambition mondiale, déjà fortement ancrée dans les programmes des différents gouvernements en Belgique. Ce moment charnière n'en suscite pas moins de fortes tensions politiques et des préoccupations citoyennes, sur fond de forte hausse du prix de l'énergie, à la veille de l'hiver. Depuis qu'elle a été politiquement décidée en 2003, la sortie du nucléaire n'a pas donné lieu à la révolution énergétique nécessaire. En dépit d'effets d'annonce récents sur le développement de l'éolien en mer du Nord, massivement soutenu par le plan d'investissements fédéral, le potentiel des énergies renouvelables reste largement insuffisant. Le débat génère des tensions politiques et des analyses contrastées. L'ancienne et la nouvelle ministre fédérale de l'Energie, Marie- Christine Marghem (MR) et Tinne Van der Straeten (Ecolo), divergent sur la capacité belge à faire face à l'avenir sans nucléaire, bien qu'elles fassent partie... de la même majorité fédérale. Parmi les experts et les acteurs de l'énergie, le scepticisme est généralisé: on a agi trop peu et trop tard. Le risque d'une pénurie de l'approvisionnement sera réel, tandis que l'évolution du marché de l'énergie risque de provoquer un coût important, à charge des contribuables et des entreprises. "Très franchement, je pense que l'on n'arrivera pas à remplir nos objectifs climatiques avec le mix énergétique tel qu'il est envisagé aujourd'hui", grince Damien Ernst, professeur à l'université de Liège et spécialiste des questions énergétiques. Il prend sa calculette pour faire les comptes: "En Belgique, la consommation finale d'énergie est supérieure à 400 TW/h ( 1 TW = 1000 GW/h, Ndlr). Or, le potentiel d'énergie renouvelable en Belgique est de 80 TW/h. Ajoutez à cela une soixantaine de TW/h de capacité maximale d'importation d'énergies renouvelables, avec les interconnexions actuelles, on est à 140 TW/h: il faut donc encore aller en chercher 260!" Remonté contre les écologistes qui ont fait de la sortie du nucléaire un dogme selon lui, Damien Ernst souligne que le matelas des centrales au gaz pourrait même ne pas suffire de façon transitoire, jusqu'en 2030, première étape à l'issue de laquelle la Belgique doit diminuer ses émissions de CO2 de 47% en vertu des accords climatiques. Et à terme, en vue de la neutralité carbone voulue à l'horizon 2050, d'épineux problèmes pourraient se poser. L'expert n'hésite pas à parler d'une stratégique qui pourrait "affamer la population" et causer de graves mouvements sociaux de type "gilets jaunes". "Au niveau politique, la révision à la hausse des objectifs climatiques est positive mais sur le terrain, en Wallonie, nous sommes très loin des facilitations nécessaires pour développer du photovoltaïque et de l'éolien, complète Fawaz Al Bitar, directeur général d'Edora, la fédération des énergies renouvelables. Le grand enjeu, au-delà de prendre des engagements, c'est aussi de pouvoir les mettre en oeuvre." Le représentant du secteur insiste: le développement de l'éolien en mer est positif, mais il ne doit pas faire oublier son équivalent terrestre. Une étude du Bureau fédéral du Plan souligne que les éoliennes au large contribueront à la rencontre des objectifs climatiques, mais leur déploiement intégral ne se fera qu'aux alentours de 2026 et leur raccordement au réseau potentiellement plus tard en raison du retard pris par le grand chantier de la Boucle du Hainaut. Le patron d'Edora considère que si la sortie du nucléaire pourrait être un "détonateur" à même de forcer la transition énergétique, la construction de centrales au gaz pourrait constituer un piège car elle installerait un nouveau confort... préjudiciable. "Avoir enfin une clarté définitive au sujet de cette échéance pour la sortie du nucléaire, ce sera une très bonne chose pour nous, souligne Fawaz Al Bitar. Mais il faut aussi éviter de tomber dans l'autre extrême qui consisterait à vouloir toujours sécuriser au maximum son approvisionnement en misant trop sur les centrales au gaz. Nous nous opposons à cela parce que l'on risque de s'emprisonner pendant trop longtemps dans des technologies qui ne sont pas environnementales parce qu'elles dégagent du CO2." Les libéraux, eux aussi, dénoncent le choix curieux d'Ecolo/Groen consistant à préférer le gaz, mauvais pour les objectifs climatiques, au nucléaire. "Ecolo ne fera jamais marche arrière sur le nucléaire, clame Damien Ernst. Et s'il le fait, cela voudrait dire que l'on a perdu 30 ans depuis le début du démantèlement de la filière. Ce parti, en raison de son opposition au nucléaire, est peut-être celui qui porte la responsabilité la plus grande dans le réchauffement climatique. Cela aura peut-être permis d'éviter deux ou trois Tchernobyl, je le reconnais, mais cela a contribué à l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère." Ministre régional wallon du Climat et de l'Energie, Philippe Henry (Ecolo) est conscient du retard pris et ne conteste pas le caractère sensible du débat actuel. Mais, ajoute-t-il, nous n'avons tout simplement pas le choix car la facture catastrophique du dérèglement climatique pourrait être bien plus dommageable que celle de la transition. Son leitmotiv: il faut avancer, avec des choix clairs ; on fera les comptes au moment fatidique. "Nous devons absolument réussir ce défi qui n'est, rationnellement, pas tout à fait raisonnable, c'est vrai, mais qui est obligatoire, insiste Philippe Henry. Nous n'avons pas agi depuis 50 ans de manière suffisamment anticipée et forte. C'est tout à fait normal que cela produise aujourd'hui des complications et des résistances. Les objectifs qui sont devant nous pour 2030, mais encore au-delà pour 2050, sont nettement plus ambitieux que ceux de la révolution industrielle. Nous devons réaliser des changements importants dans un délai très court, un basculement sans précédent." Dès sa mise en place, le gouvernement wallon a décidé d'une ambition régionale supérieure à celle qui lui est imposée par les calculs belgo-européens, en misant sur une réduction des émissions de CO2 de 55% d'ici 2030. "Pour Ecolo, c'était fondateur de notre participation, rappelle le ministre. Cela impliquait des investissements et des politiques dans tous les secteurs, notamment l'isolation des bâtiments, la mobilité, tout en continuant le travail entamé dans le renouvelable." La concrétisation tarde toutefois et certains commencent à parler du risque d'une "législature perdue". Deux crises majeures sont passées par là: une pandémie sanitaire et des inondations dévastatrices. La première, souligne le ministre, a pourtant confronté les ambitions, accru les budgets de la transition grâce au plan de relance européen (1,9 milliard pour la Wallonie) et engendré de nouveaux comportements: télétravail, explosion de l'utilisation des vélos, etc. La seconde a illustré la réalité de la menace climatique, mais a lourdement impacté le budget (un coût de plusieurs milliards) et généré des retards dans les plans du gouvernement. Le responsable écologiste débute l'explication du plan wallon par un plaidoyer sur la sobriété. "Pour être à terme 100% durable, c'est plus facile de l'être en limitant notre consommation", expose-t-il. D'où un vaste plan d'isolation des bâtiments ( qui doit encore prendre son réel envol alors que la construction crie à la pénurie, Ndlr) et des investissements massifs dans les transports en commun et les pistes cyclables, avec un objectif chiffré: une diminution de 30% du nombre de voitures à l'horizon 2030. "Cet objectif, très ambitieux, est de plus en plus plausible depuis la crise sanitaire", souligne Philippe Henry. "Ecolo n'adresse en réalité le problème de l'urgence climatique que sous la contrainte, peste Damien Ernst. Pas de nucléaire, pas de technologies pour capturer le CO2 dans l'atmosphère, pas de kérosène vert, le moins de voitures possible et un maximum de vélos... En gros, ils ne sont pas focalisés sur la volonté de résoudre le problème, ils veulent imposer une autre façon de vivre. C'est pour cela que cela ne va pas. Or, la lutte contre le réchauffement climatique, c'est beaucoup de technologies et d'investissements, pour lesquels il est trop tard." Les filières renouvelables ne sont certes pas oubliées au sud du pays, mais le nouvel élan tarde à prendre son envol. "Nous avons encore un très grand potentiel dans l'éolien, au-delà du double de ce qui existe aujourd'hui, d'ici 2030, insiste Philippe Henry. L'objectif est de 4.600 GW alors que nous sommes aux environs de 2.000 GW. Cela passera par des nouveaux parcs mais aussi en remplaçant les éoliennes existantes par des machines plus hautes et plus puissantes. Il reste aussi un très haut potentiel dans le photovoltaïque, au niveau des particuliers, qui est un dossier sensible et difficile, mais aussi et surtout pour les grandes installations: toitures des centres commerciaux, des bâtiments agricoles, des industries, des bâtiments publics... sans parler de certaines situations particulières comme les grands parkings ou certains terrains perdus pour l'agriculture." Le problème réside dans un acronyme en cinq lettres: Nimby ( not in my backyard, pas dans mon jardin). "Quand vous décidez d'installer des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, cela suscite souvent des oppositions locales, constate Fawaz Al Batir. Le fameux syndrome Nimby est une réalité tant au niveau des riverains qu'au niveau politique. En Wallonie ou ailleurs, nos élus se disent favorables au renouvelable, tout en se demandant pourquoi ils devraient l'installer dans leur commune. Le grand mouvement anti-éolien, en Wallonie, ne se dit pas anti-renouvelable pour autant - qu'on les mette en mer... - mais ce sont les mêmes qui vont s'opposer au renforcement de la ligne Elia dans la fameuse "boucle du Hainaut" permettant de connecter les éoliennes en mer." Bref, le développement coince. Le patron d'Edora dénonce la paralysie politique qui prévaut au sein du gouvernement wallon. Les trois ministres concernés - Philippe Henry (Ecolo, Climat et Energie), Céline Tellier (Ecolo, Environnement, Nature et Forêt) et Willy Borsus (MR, Economie, Aménagement du territoire et Agriculture) - ont des visées contradictoires, selon le responsable du secteur. Au sein du mouvement écologiste lui-même, les partisans d'une lutte à tout prix contre le changement climatique se heurtent à ceux qui défendent l'environnement, le paysage local et la biodiversité. "C'est vrai, acquiesce Philippe Henry. Il faut dire aussi que les promoteurs n'ont pas toujours été les plus subtils: quand on ne tient pas du tout compte des avis de la population ou que des projets concurrents donnent l'impression que l'on aura des éoliennes partout. Mais il faut continuer sans relâche à discuter." Le ministre met en avant la Pax Eolienica, lancée en juin 2021, qui vise à faciliter les procédures pour l'installation des éoliennes, notamment en gérant mieux les recours. Il annonce la mise en oeuvre au Parlement d'un cadre pour la création de communautés locales d'énergie, dans un ou deux mois: un texte fort attendu. Trop peu, trop tard, estime le secteur, qui s'impatiente. En Belgique, Zuhal Demir (N-VA), ministre flamande de l'Energie, est finalement la seule à assumer un discours pro-nucléaire, au-delà d'une éventuelle prolongation d'une ou deux centrales: "Si l'on veut la neutralité climatique pour 2050, cela ne pourra malheureusement pas se faire sans énergie nucléaire. Je ne suis pas dogmatique à ce sujet, mais pragmatique. C'est du bon sens. Nous devons avoir suffisamment d'énergie avec le moins d'importation possible." "A part la N-VA, aucun parti politique n'envisage sérieusement ou n'assume la prolongation à long terme du nucléaire, tempère Philippe Henry, le regard tourné vers le MR. Si on voulait miser à long terme sur le nucléaire, on devrait construire de nouvelles centrales qui coûtent extrêmement cher, dont personne ne va vouloir et dont personne ne va assumer l'installation. Il faut être conséquent: si on ne veut pas du nucléaire à long terme, on doit organiser la sortie et ne plus tergiverser comme on le fait depuis de trop nombreuses années." Une pierre dans le jardin de tous les partis ayant participé au gouvernement depuis 2003. Quant aux centrales au gaz: "Le CRM est totalement transitoire, on ne mise évidemment pas à long terme sur le gaz comme ressource d'énergie puisqu'on veut aller vers le 100% durable. C'est une transition parce que l'on n'a pas été assez vite avec le renouvelable et que les interconnexions n'existent pas encore suffisamment..." Pour Damien Ernst, le calcul est vite fait: avec la sortie du nucléaire, il faudra importer massivement. Et ce n'est pas gagné: les interconnexions ne sont pas encore suffisantes et le marché de l'énergie risque de se transformer en un pugilat géopolitique ces prochaines années. Résultat? Des risques de pénurie et des prix susceptibles d'exploser, selon l'adage bien connu: "ce qui est rare est cher". "Oui, ces réseaux sont encore en construction, reconnaît Philippe Henry, mais en allant vers le renouvelable complet, nous irons vers une production beaucoup plus décentralisée, tant au niveau local qu'à une échelle plus globale. Nous n'aurons jamais été aussi autonomes énergétiquement que dans les prochaines décennies. Durant toute la période industrielle, la Belgique a toujours fortement dépendu de l'extérieur, que ce soit pour le pétrole, le gaz, l'uranium... Plus on va vers le renouvelable, plus on en dispose chez nous et plus on limite nos besoins, plus on sera autonome." Damien Ernst reste sceptique. Pour lui, c'est simple: on va droit dans le mur. "Il faut peut-être en revenir à des modèles plus monopolistiques au niveau national ou au niveau européen pour mener à bien cette transition énergétique, songe-t-il. Il est grand temps que l'Europe se réveille. Son marché de l'énergie est trop complexe." Les prochaines années, c'est une certitude, seront chaotiques.