Le dimanche 14 septembre 2008 dans l'après-midi, sur Time Square, des employés de Lehman Brothers sortent un à un de l'immeuble qui abrite le siège social de la banque d'affaires. Les rumeurs vont bon train, mais les plus inquiétantes font état d'une déclaration de faillite dans la nuit, qui pourrait entraîner un tel chaos que la police serait obligée de boucler le quartier. Ces employés profitent donc de la fin du week-end pour mettre leurs affaires personnelles à l'abri. On commence à voir, sur les chaînes de télévision mondiales, ces femmes et ces hommes, leurs boîtes en carton sous le bras. La chute de Bear Stearns, rachetée en catastrophe par JP Morgan Chase en mars, s'était déroulée en coulisses. Celle de Lehman Brothers s'effectue sur la place publique.
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Le dimanche 14 septembre 2008 dans l'après-midi, sur Time Square, des employés de Lehman Brothers sortent un à un de l'immeuble qui abrite le siège social de la banque d'affaires. Les rumeurs vont bon train, mais les plus inquiétantes font état d'une déclaration de faillite dans la nuit, qui pourrait entraîner un tel chaos que la police serait obligée de boucler le quartier. Ces employés profitent donc de la fin du week-end pour mettre leurs affaires personnelles à l'abri. On commence à voir, sur les chaînes de télévision mondiales, ces femmes et ces hommes, leurs boîtes en carton sous le bras. La chute de Bear Stearns, rachetée en catastrophe par JP Morgan Chase en mars, s'était déroulée en coulisses. Celle de Lehman Brothers s'effectue sur la place publique. La crise financière a désormais un visage. Celui fermé, douloureux, colérique, d'employés qui se demandent comment un établissement fondé en 1850, qui emploie 25.000 personnes dans le monde et qui faisait partie des firmes les plus prestigieuses de Wall Street, a pu s'effondrer sans que personne ne lève le petit doigt. Les problèmes de Lehman Brothers naissent en 2007 : les défauts sur les crédits immobiliers commencent à se multiplier et l'institution est, avec Bear Stearns, une des banques d'affaires les plus impliquées dans ce marché. En 2003 et 2004, Lehman Brothers avait acheté plusieurs sociétés spécialisées dans la vente de crédits hypothécaires risqués, mais rémunérateurs. En 2006, presque 150 milliards de ces crédits apparaissaient dans son bilan, et son bénéfice atteignait 4,2 milliards de dollars. La Bourse, alors exulte. Entre fin 2002 et début 2006, l'action Lehman bondit de 218 %. Mais en 2007, les défaillances se succèdent. Lehman Brothers estime d'abord qu'il ne s'agit que d'un mouvement passager. La banque ferme ses filiales qui octroient du crédit hypothécaire, et licencie 2.500 personnes. Mais elle continue de souscrire en masse des titres liés à l'immobilier. A elle seule, elle en amasse cette année-là plus que les autres banques d'affaires réunies. Les autres parties du bilan, qui pèse plus de 600 milliards de dollars, ne sont pas nécessairement de meilleure qualité. La banque prend davantage de risques que ses concurrents, en finançant des projets dans l'immobilier commercial ou des entreprises déjà fortement endettées. " Ses dirigeants avaient largement enfreint les normes en matière de gestion du risque ", observe aujourd'hui Ben Bernanke, le patron de la Réserve fédérale de février 2006 à janvier 2014. Non seulement la banque achète des actifs risqués, mais elle est très endettée, avec un effet de levier de 31 pour 1. Autrement dit 1 dollar de capital pour 31 dollars d'engagement... Le 14 mars 2008, Bear Stearns doit être rachetée d'urgence par JP Morgan Chase. L'événement braque le projecteur sur Lehman Brothers. On se dit que ce sera la prochaine à tomber. Le 21 mai, lors d'une conférence sur les investissements qui se tient au Rose Theater, au Time Warner Center, David Einhorn, qui gère le hedge fund Greenlight Capital, démonte le bilan de Lehman. Quelques jours plus tard, le 9 juin, la banque avoue une perte de 2,8 milliards de dollars, la première depuis que la société est cotée en Bourse. C'est le début de la fin. Pressée par les autorités, Lehman essaie de trouver des partenaires comme la Korea Development Bank, la banque chinoise Citic, HSBC, ou des fonds d'investissements qui voudraient bien entrer dans son capital. Tous refusent. Fin août, le patron de la banque, Dick Fuld, émet alors le projet de scinder sa banque en deux. D'un côté, une " bonne ", de l'autre une " mauvaise ", cette dernière rassemblant les actifs immobiliers toxiques. Mais il n'aura pas le temps de mener ce projet à bien. Le 10 septembre, Lehman Brothers annonce une nouvelle perte trimestrielle, de 3,9 milliards de dollars cette fois. Les clients fuient, et les banques qui finançaient Lehman sur le marché des repo (marché interbancaire dans lequel un emprunteur met des actifs en gage) se retirent ou demandent des garanties exorbitantes. Or, Lehman finance 200 milliards de dollars, soit le tiers de son bilan, sur ce marché qui est en train de lui fermer la porte au nez. Le vendredi 12 septembre, les patrons des plus grandes institutions de Wall Street reçoivent un appel de la Réserve fédérale de New York. Réunion à 18 h. Il faut essayer de sauver le soldat Lehman. Les patrons de Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley, JP Morgan Chase, Citigroup, Bank of New York Mellon, Credit Suisse, UBS, BNP Paribas, RBS répondent présent. Barclays et Bank of America envoient des signes positifs : ils pourraient racheter la banque. Mais les équipes chargées de remettre un prix découvrent des pertes bien supérieures à ce qu'elles anticipaient. Bank of America et Barclays demandent alors que l'Etat américain apporte une cinquantaine de milliards au capital. Ce que les autorités refusent. Elles avaient été très critiquées lors du sauvetage de Bear Stearns en mars puis, quelques jours auparavant encore, par celui des agences hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac. Le contribuable ne sera pas mis à contribution à nouveau. On dira aussi plus tard que les anciens de Goldman Sachs, comme Henry Paulson, le secrétaire d'Etat au Trésor, ou John Thain, le patron de Merrill Lynch, n'étaient pas mécontents de mettre ce concurrent à terre. Et puis, devant la gravité de la situation et l'afflux de mauvaises nouvelles (outre Lehman Brothers, AIG, le plus grand assureur mondial, est lui aussi en train de couler), chacune des grandes banques pense désormais à sa propre survie et ne désire pas, en achetant Lehman, se mettre un autre boulet aux pieds. En outre, la FSA, le gendarme financier britannique, craint que si Barclays rachète Lehman, les actifs pourris américains ne soient finalement déposés aux pieds des contribuables britanniques. Quant à Bank of America, elle a trouvé une nouvelle proie bien plus alléchante : Merrill Lynch. Le dimanche 14 mars, il apparaît donc que plus personne ne veut garantir les actifs de Lehman. Le lundi 15 mars, à 1h45, la banque annonce son dépôt de bilan. La secousse dans les marchés est terrible. Les titres bancaires dévissent. Le Dow Jones perd 504 points en une séance. Deux jours plus tard, l'Etat américain injecte 85 milliards de dollars pour sauver AIG. Cinq jours plus tard, un vaste plan destiné à reprendre aux banques 700 milliards d'actifs à problème est voté en urgence. Mais c'est trop tard. La crise devient mondiale.