Après deux ans de crise pandémique, Jean-Christophe Weicker, CEO de Voyages Copine, un réseau de 10 agences en Wallonie, est devenu philosophe. Les grèves annoncées ou qui menacent les transporteurs? "C'est un épiphénomène par rapport à ce que l'on a vécu ces deux dernières années", dit-il.
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Après deux ans de crise pandémique, Jean-Christophe Weicker, CEO de Voyages Copine, un réseau de 10 agences en Wallonie, est devenu philosophe. Les grèves annoncées ou qui menacent les transporteurs? "C'est un épiphénomène par rapport à ce que l'on a vécu ces deux dernières années", dit-il. On a vite oublié le jeu d'obstacles que constituaient les vacances des étés 2020 et 2021, la Turquie ou les Etats-Unis inaccessibles, l'angoisse du test PCR parfois imposé à l'arrivée, le port du masque partout, le certificat vaccinal, les formulaires à remplir en ligne avant le retour... C'est précisément parce que tous ces obstacles sont tombés sur nombre de destinations, y compris la Thaïlande récemment, que les vacanciers se ruent dans les avions et que le trafic attendu devrait être le plus important depuis le début du covid. "Les menaces de grève n'impactent pas les choix ; les gens ont envie de voyager. Tout au plus reportent-ils leur départ", continue Jean-Christophe Weicker. C'était le cas pour la grève du 20 juin (une action nationale pour le pouvoir d'achat), lorsque Brussels Airport a annulé tous les vols. Le secteur du voyage a bien souffert. Ses acteurs sont plus que ravis de voir les affaires reprendre. "On sait que l'été sera chaud, nous attendons une saturation, confirme Frank Bosteels, porte-parole de Connections, spécialiste du voyage (agences et voyagiste). Nous sommes coutumiers des effets de rattrapage après les crises. Tout le monde veut rattraper ce dont il a été privé et, manque de chance, les infrastructures et le capital humain ne suivent pas." C'est clair pour les compagnies aériennes, qui ont perdu une partie de leurs effectifs d'avant la pandémie de covid et subi des mesures d'économie et de productivité. Le retour massif du trafic donne un levier de négociation aux représentants du personnel et syndicats, d'où la concentration de préavis de grève. Chez Brussels Airlines, les pilotes et le personnel de cabine ont annoncé une action pour les 23, 24 et 25 juin. Les pilotes et le personnel de cabine de Ryanair en Belgique devraient suivre les 24, 25 et 26 juin, de même qu'en Espagne et sans doute dans d'autres pays. Chez Brussels Airlines, ce sont les conditions de travail, notamment l'enchaînement rapproché des vols pour les pilotes et le personnel de cabine, qui justifient la grève. Ces services enchaînés pourraient se multiplier avec la forte croissance du trafic cet été. S'ajoute aussi une demande d'indexation de la partie "plan cafétéria" pour compenser la fièvre inflationniste de ces derniers mois. C'est une façon de revoir des mesures de productivité et de rémunération prises dans le cadre du plan de redressement Reboot+ adopté par la compagnie au début de la pandémie. Brussels Airlines dit avoir voulu montrer sa bonne volonté en annulant 148 vols en juillet pour alléger certains enchaînements de service pour les équipages (vols successifs) et en faisant quelques propositions mais c'est trop peu pour les syndicats. Le mouvement pourrait affecter jusqu'à 525 vols. Chez Ryanair, les revendications sont centrées sur le respect du droit du travail en Belgique, notamment la garantie d'un salaire minimum. L'action concerne 300 vols à Brussels Airport et Brussels South (Charleroi). "Il n'y a pas de dialogue social chez Ryanair ni de volonté de le mettre en place", regrette Alain Vanalderweireldt, président de la Belgian Cockpit Association, l'association des pilotes de Belgique. Ce ne sont là que les mouvements au départ de la Belgique. Des tensions similaires sont perceptibles dans d'autres pays. "Il y a d'autres mouvements possibles dans d'autres compagnies, comme Air France et Transavia", ajoute Frank Bosteels. Un préavis de grève a été déposé par Alter, un syndicat de pilotes d'Air France/Transavia, pour le samedi 25 juin. Et il y a encore Easyjet, qui manque de personnel naviguant. Ces grèves ou menaces de grève interviennent juste avant les grands départs, dans l'idée, sans doute, de mettre la pression sur les compagnies qui comptent sur juillet-août pour engranger des revenus enfin susbstantiels et limiter les dommages. "Dans le secteur de l'aviation, il est impératif que nous profitions des mois d'été pour réaliser des bénéfices", indiquait le communiqué publié par Brussels Airlines après l'annonce de la grève des 23, 24 et 25 juin. La compagnie espère arriver à l'équilibre en 2022. Une grève coûte cher: il faut rembourser les passagers ou les réacheminer, payer l'assistance et d'éventuelles indemnités. Les actions sociales peuvent encore être annulées si d'ultimes négociations aboutissent. En apéritif, une action nationale sur le pouvoir d'achat a touché Brussels Airport. Elle n'était pas le fait du personnel navigant mais l'effet est le même. Elle devait affecter en particulier G4S, qui assure le contrôle de sécurité des passagers et la manutention des bagages (handling). Face au chaos probable, Brussels Airport a préféré carrément annuler tous les vols. Face à ces mouvements, les compagnies et les agences de voyage se préparent. Pour les projets de réservation, il vaut mieux viser d'autres dates que celles touchées par les grèves annoncées. Si la réservation a été faite, les clients sont protégés par une batterie de règles européennes (report sans frais, remboursement, assistance: lire l'encadré "Quid en cas d'annulation ou de retard?"). Des indemnisations sont même prévues, sauf pour les circonstances exceptionnelles comme la météo ou des grèves externes à la compagnie, telles que celle qui a affecté Brussels Airport ce 20 juin. "En revanche, les grèves qui sont menées au sein de la compagnie ne sont pas considérées comme des circonstances exceptionnelles, et peuvent donner lieu à des indemnisations", rappelle Julie Frère, porte-parole de Test-Achats. La raison n° 1 de ces turbulences est le retour cet été du trafic "normal", c'est-à-dire pré-covid, après deux étés de faux départs et de contraintes anti-pandémie. "Les clients ont toujours envie de voyager et un pic impressionnant se profile pour juillet. Le besoin et l'envie de voyager sont plus forts que tout", confirme à son tour Frank Bosteels. TUI, premier voyagiste européen, estime quant à lui qu'il accueillera autant de voyageurs dans ses séjours qu'avant le covid, et pour des périodes plus longues. TUI fly, sa compagnie aérienne, fera voler toute sa flotte (40 avions) et va même devoir la renforcer avec cinq avions d'autres compagnies (SmartLynx et Freebirds Airlines) pendant juillet-août afin de pouvoir affronter le retour de la pointe estivale. Car effectivement, toutes les compagnies ne sont pas touchées par des tensions sociales. TUI fly semble exclue de ces turbulences. Cette filiale du groupe TUI, dont elle transporte les voyageurs des séjours à forfait et ceux qui achètent uniquement un ticket vers un pays ensoleillé, est aussi l'un des premiers transporteurs du pays. Aucun préavis ou menace de grève n'a été annoncé. "L'effectif est à peu près celui d'avant la pandémie", se réjouit Florence Bruyère, porte- parole de TUI Belgique. Pour la grève du 20 juin à Brussels Airport, TUI a déplacé ses départs et arrivées vers les aéroports régionaux (Ostende, Anvers, Liège) pour 20 vols et deux autres ont été retardés d'un jour.De son côté, Brussels Airlines avance qu'elle volera à 80% de sa capacité de 2019, et plus sur l'Afrique. Elle n'arrive pas à 100% car la compagnie attire habituellement une clientèle d'affaires et celle-ci n'est pas encore totalement revenue. Sa flotte et ses effectifs ont donc été réduits d'un quart. Ce formidable rebond, qui n'est pas freiné par la hausse des tarifs et les surcharges carburant, a des effets partout dans le monde. Certains aéroports en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et aux Pays-Bas ont connu des heures difficiles, faute d'effectifs suffisants pour les bagages et les contrôles de sécurité. L'aéroport de Schiphol (Amsterdam), par exemple, était tellement saturé pendant le week-end de la Pentecôte que KLM a dû supprimer des dizaines de vols. Il n'est pas encore en situation d'absorber totalement le flux des passagers. Motif: "Schiphol est actuellement extrêmement chargé à cause d'un manque de personnel", prévient l'aéroport. Le site internet donne alors des conseils aux voyageurs. "Prenez une veste avec vous si vous devez faire la file dehors", prévient-il. Il conseille aussi aux passagers de "prendre une bouteille d'eau". Pas étonnant que certains voyageurs néerlandais préfèrent se déplacer jusque Zaventem... Brussels Airport et Brussels South Charleroi Airport semblent plus sereins et ne publient pas les conseils du genre de ceux de Schiphol. Londres Gatwick, le deuxième aéroport de Grande-Bretagne, a carrément annoncé une limitation de sa capacité en juillet-août, soit l'annulation de centaines de vols, faute d'effectifs suffisants pour affronter la masse des voyageurs de cet été. Les effectifs du secteur se sont fortement amoindris durant les confinements de la pandémie, dans les aéroports comme chez les transporteurs. La remise en service est dès lors parfois laborieuse. Selon le Financial Times, le samedi 4 juin, 4% des vols dans le monde avaient été annulés: 11% aux Pays-Bas, 4% en Allemagne, 3% aux Etats-Unis et en Grande- Bretagne... "Je pense qu'il faudra 12 à 18 mois pour que le secteur aérien récupère sa pleine capacité. Nous devons prudemment gérer l'offre et la demande", a indiqué le CEO de l'aéroport d'Heathrow, premier aéroport européen, au Financial Times le 7 juin dernier. La Belgique devrait mieux s'en tirer, "grâce au mécanisme du chômage temporaire, qui a permis de garder les effectifs", explique Florence Bruyère, porte-parole de TUI en Belgique. Ailleurs, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, les opérateurs ont beaucoup licencié. Ils ont visiblement plus de mal à remettre suffisamment de personnel au travail dans les aéroports et les avions pour absorber le retour en masse des voyageurs. Parmi les soucis rencontrés, il y a le temps que prend la certification de sécurité des nouveaux recrutés pour qu'ils puissent obtenir le badge qui leur donne accès à la piste et aux appareils. Or, les réservations se font encore assez tard, ce qui crée un stress pour adapter la capacité des infrastructures. "Pour l'instant, ça se passe mieux qu'ailleurs. Nous avons réussi à recruter quand c'était nécessaire", relève Philippe Verdonck, le CEO de Brussels South Charleroi Airport (BSCA), qui reconnaît néanmoins ne pas être à l'abri d'un été difficile. Surtout s'il y a des grèves dans certaines compagnies aériennes. L'aéroport de Charleroi devrait retrouver pour l'été une forte fréquentation. "Mai a été très bon: 43.000 passagers, c'est plus qu'en mai 2019." La question de la pénurie qui frappe Schiphol, aux Pays-Bas, ne touche pas trop l'aéroport de Charleroi pour son personnel d'assistance au sol (manutention, check- in). Contrairement à la plupart des autres aéroports qui confient ce travail à des partenaires extérieurs, l'aéroport de Charleroi gère lui-même ce personnel, qui représente la grande majorité de son effectif de 677 personnes. "Et nous n'avons licencié personne pendant la pandémie", insiste Philippe Verdonck. La situation de Brussels Airport semble similaire. "Il se peut qu'il y ait parfois des files, comme il y en a les jours de grande affluence, mais nous ne nous attendons pas à de grands problèmes opérationnels cet été", explique Ihsane Chioua Lekhli, porte-parole de l'aéroport. Elle note qu'en avril, 1.200 postes restaient ouverts dans la communauté des entreprises actives à l'aéroport. "Le chiffre est descendu fin mai à 640 postes ouverts. Cela va dans la bonne direction, surtout qu'en temps normal, il y a toujours environ 500 postes ouverts en permanence." Le chômage temporaire a permis de conserver le personnel, que ce soit dans les aéroports ou les compagnies, mais une partie a tout de même été voir ailleurs. Les candidats ne se bousculent pas toujours pour remplir les postes vacants. Même dans les agences. "Je cherche à recruter pour mon activité de voyage business", confirme Jean- Christophe Weicker, de Voyages Copine (Namur). Un poste sur les trois est à présent occupé. "Une partie des personnes qui ont quitté le secteur ne veulent pas y revenir", ajoute-t-il. La perspective d'un été difficile dans les transports ne semble cependant pas effrayer les candidats au voyage. Tout au plus ceux-ci prennent-ils une assurance annulation. Surtout que l'offre n'a jamais été aussi étendue depuis le début de la pandémie. Le conflit entre la Russie et l'Ukraine n'a pas eu d'impact notable. C'est même l'inverse dans certains cas: "La riviera turque est fortement réservée car il y a beaucoup de capacités avec l'absence des touristes russes", note Florence Bruyère, de TUI Belgique, qui précise que le top 3 des séjours vendus par le voyagiste est constitué par l'Espagne, les îles grecques et la Turquie, suivies par l'Egypte et la Tunisie. Il reste la possibilité de se tourner vers des transports alternatifs pour contourner les grèves. C'est possible pour des trajets jusque un millier de kilomètres. Lors des blocages de l'aéroport de Schipol début juin, l'autocar a ainsi bénéficié de quelques transferts. "Nous avons observé quelques pointes au départ des Pays-Bas vers Milan ou Copenhague", indique Charles Billiard, porte-parole de FlixBus. Mais rejoindre une île grecque, les Baléares, la côte turque ou l'Egypte sans avion, c'est une fameuse aventure... La seule alternative consiste alors à changer sa destination. Du côté du train, Thalys n'observe pas de tendance particulière de report de trafic. De toute manière, les trains bordeau, cet été, seront bien remplis et leur capacité restera limitée. A vrai dire, c'est moins un redémarrage difficile qu'un redémarrage interrompu qui inquiète certains opérateurs. "Ce sera un bel été, je pense, mais nous restons attentifs à ce qui se passera ensuite", annonce Philippe Verdonck. A vrai dire, il n'ose pas crier victoire trop tôt, après avoir connu deux étés pendant lesquels la pandémie qui semblait s'estomper avait redémarré, avec son cortège d'annulations.