Comment le Luxembourg s’est repositionné sur la carte du monde de la finance

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Sebastien Buron
Sebastien Buron Journaliste Trends-Tendances

Depuis la mort du secret bancaire, le Luxembourg n’a plus rien d’un paradis fiscal aux portes de la Belgique. De la gestion de fonds à la finance durable en passant par la consultance, le pays s’est transformé en un centre d’excellence dans toute une série de segments d’activité du monde de la finance.

Ce n’est pas aux Belges qu’il faut l’expliquer, le secteur financier occupe une place essentielle dans l’économie luxembourgeoise: 14% de l’emploi et 25% de la valeur ajoutée, d’après un récent rapport de Deloitte. Dans ce secteur, les banques demeurent l’élément dominant mais, sur les 10 dernières années, la croissance provient surtout des fonds d’investissement et des sociétés d’audit et de consultance en matière financière.

Nouveaux marchés

Et pour cause: la place grand-ducale a opéré un repositionnement stratégique pour s’adapter à la fin du secret bancaire et à des réglementations européennes de plus en plus strictes en matière de transparence fiscale. Le Luxembourg échange ainsi automatiquement avec les autorités fiscales étrangères des informations sur les comptes financiers, les rulings fiscaux, les déclarations pays par pays, les bénéficiaires effectifs (UBO), les montages transfrontières agressifs, etc.

Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance “Quatorze assureurs spécialisés dans les produits non-vie ont choisi le Luxembourg pour y relocaliser des activités suite au Brexit.”
Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance. © PG

Comme nous l’explique Nicolas Mackel, directeur de Luxembourg for Finance, l’agence de développement de la place financière de Luxembourg, l’image de paradis fiscal que la place grand-ducale conserve encore dans l’esprit de certains ne correspond plus du tout à la réalité aujourd’hui. “C’est pour cela que l’agence a été créée voici 15 ans, indique l’ancien diplomate, CEO de Luxembourg for Finance depuis 2013. Sa mission est de développer durablement la place de Luxembourg. Cela passe par une fonction de porte-parole mais nous avons aussi comme objectif d’explorer de nouveaux marchés. Et cela, aussi bien au sens géographique du terme, comme l’Amérique du Sud ou l’Asie, qu’au sens thémathique, avec la finance durable ou les actifs digitaux. Pour vous donner une idée, j’étais la semaine passée au Brésil. Un mois avant, j’étais à Mumbai, le mois précédent à Hong Kong. Le mois prochain, je serai à Tokyo. Et le mois d’après, encore une fois en Asie, au Vietnam.”

Et les pays limitrophes? “Ils restent bien sûr notre marché principal, que ce soit la Belgique, l’Allemagne ou la France. Mais ce sont des pays où le Luxembourg est déjà une entité bien connue. C’est dans des marchés plus lointains que nous passons un peu plus de temps à expliquer en quoi les services et les produits financiers disponibles au Luxembourg peuvent être utiles pour des banques, des fonds d’investissement, des gestionnaires d’actifs, etc.”

Expertise variée

Pour mettre en relation les institutions financières avec la gamme de services offerts au Luxembourg, voire les convaincre de venir s’y installer, les arguments mis en avant par Luxembourg for Finance et Nicolas Mackel lorsqu’ils sont en road show à l’étranger sont variés. Le pays est en effet bien connu pour sa stabilité politique, une réglementation particulièrement souple en matière de droit des sociétés, une main-d’œuvre qualifiée et multilingue, une situation centrale en Europe. Mais il l’est sans doute un peu moins pour son savoir-faire en matière de payement avec des acteurs tels que PayPal ou son incontestable expertise dans la création et la gestion de fonds d’investissement, etc.

“L’industrie des fonds est devenue la colonne vertébrale de la place financière de Luxembourg.”

La banque privée a doublé ses volumes en 10 ans pour atteindre 600 milliards d’actifs sous gestion en misant désormais sur les grandes fortunes, pointe Nicolas Mackel. Les investissements dans les fonds représentent, pour leur part, 5.400 milliards d’euros. Le Luxembourg a vraiment réussi à se transformer au cours des dernières décennies en un centre de compétences pour certaines activités financières bien précises. Des activités pour lesquelles il offre une réelle valeur ajoutée par rapport à d’autres capitales financières. C’est ainsi que l’industrie des fonds est devenue la colonne vertébrale de la place financière grand-ducale.”

Comment? “Grâce notamment à tout un écosystème régulatoire, multilingue et multiculturel qui offre une expertise multiple. Malgré toute l’harmonisation qu’il y a pu y avoir, les marchés européens présentent toujours d’énormes différences, non seulement réglementaires et fiscales mais aussi dans l’approche et la culture de faire des investissements et des affaires. C’est au Luxembourg que vous trouvez les profils, souvent très qualifiés et très demandés à l’international, qui connaissent bien ces marchés et qui savent comment les traiter”, avance le CEO de Luxembourg for Finance.

L’impact du Brexit

Dans ce contexte, le Brexit a bien évidemment été une opportunité. “Si la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne n’a pas fondamentalement changé le visage du Luxembourg sur le plan financier, il a néanmoins confirmé et consolidé les rôles qu’il jouait déjà avant, c’est-à-dire dans le domaine de la structuration de fonds d’investissement, la banque privée, etc. Là où le Brexit a ajouté quelque-chose au Luxembourg, indique Nicolas Mackel, c’est dans le domaine de l’assurance. Quatorze assureurs spécialisés dans les produits non-vie ont choisi le Luxembourg pour y relocaliser des activités suite au Brexit. Tous ces acteurs étaient concentrés à Londres autour du marché de Lloyd’s. Sauf à être originaire d’un pays de l’Union européenne, ils n’avaient pas de centres de décision sur le continent ni d’entité pré-existante.”

Plus largement, note Nicolas Mackel, pas moins de 95 institutions financières qui étaient installées à Londres ont choisi le Luxembourg comme hub pour couvrir le marché européen. “Une partie d’entre elles y étaient déjà présentes mais ont rapatrié des activités autres que celles qu’elles y avaient déjà. Par exemple, Citibank et JP Morgan ont relocalisé au Grand-Duché des activités de banque privée alors qu’elles y étaient déjà depuis bien longtemps dans le domaine des fonds. Le corporate banking s’est également fortement développé avec des acteurs tels que JP Morgan, HSBC, Société Générale, Deutsche Bank ou encore Intesa, ainsi que plusieurs banques brésiliennes qui ont aussi choisi de s’installer au Luxembourg pour cette activité-là.”

Triple A

Résultat des courses, le Luxembourg se distingue dans son attrait pour les très grandes fortunes, c’est-à-dire des patrimoines de plusieurs dizaines de millions d’euros qui ont des besoins de structuration aussi bien en termes de compétences que de véhicules financiers (Soparfi, SIF).

“Outre l’absence de droits de succession en ligne directe, c’est là qu’intervient la valeur ajoutée du Luxembourg. Et puis, il ne faut pas oublier la stabilité du pays, souligne Nicolas Mackel. En anglais, on pourrait même dire que le Luxembourg n’est plus un tax haven mais un safe haven. Dans le monde actuel, avec la pandémie, le choc inflationniste, la guerre en Ukraine, cette caractéristique s’est encore renforcée. Plus que jamais, le Luxembourg continue à veiller à sa stabilité, à ses finances publiques, à sa note triple A.”

“La stabilité du Grand-Duché est devenue notre principal argument de vente.”

“Cette stabilité politique, économique mais aussi financière et réglementaire est même devenue notre principal argument de vente à l’étranger. Pourquoi? Parce qu’un pays qui présente un ratio d’endettement (dette par rapport au PIB) de 24%, qu’est-ce que cela veut dire pour un investisseur? Cela veut dire que la pression pour augmenter les impôts est beaucoup moins élevée que dans un pays qui frôle les 100% ou les dépasse. Si plusieurs gros assureurs ont choisi le Luxembourg comme tremplin post-Brexit pour couvrir le marché européen, c’est pour cette raison-là. Un assureur a besoin de stabilité politique et de prévisibilité fiscale. Cette équation-là est un élément fondamental dans le redéploiement de la place financière du Grand-Duché.”

Fonds durables

Et la finance durable dans tout cela? Comment la place grand-ducale se positionne sur ces questions de finance verte? C’est simple, chiffre le patron de Luxembourg for Finance: “Le Luxembourg est le numéro 1 incontesté. Les fonds luxembourgeois représentent 34% des avoirs sous gestion dans des fonds durables en Europe. Il n’y a pas de volume équivalent aux Etats-Unis.”

A cela s’ajoute le rôle de pionnier de la Bourse de Luxembourg. Dès 2016, elle a créé une plateforme de cotation séparée pour les emprunts obligataires verts: Luxembourg Green Finance. Des critères, des processus et des contrôles sévères lui ont permis de mériter la confiance de gros émetteurs mondiaux comme la Banque mondiale, des émetteurs souverains ainsi que des émetteurs d’entreprises. La Bourse de Luxembourg est aujourd’hui le leader mondial de la cotation d’emprunts obligataires durables”, conclut Nicolas Mackel.

“Le Grand-Duché n’attire plus les Belges comme avant”

“Bien sûr, il ne faut pas se leurrer, le Luxembourg a toujours été fortement apprécié pour sa fiscalité, mais le Grand-Duché n’attire plus les Belges comme avant, explique Denis-Emmanuel Philippe, avocat fiscaliste chez Bloom Law, à Bruxelles. C’est une tendance que j’observe dans ma pratique quotidienne. Pour de multiples raisons. D’abord, la fiscalité luxembourgeoise est devenue moins attrayante. Hormis l’absence de droits de succession en ligne directe, on paie des impôts au Luxembourg. Le pays a en effet été contraint, sous la pression internationale, à durcir sa législation fiscale. Il a introduit des mesures anti-abus et des dispositifs solides en matière de prix de transfert. Il a aussi réformé en profondeur sa fameuse procédure de ruling: il n’est donc plus possible aujourd’hui d’obtenir un accord fiscal favorable ‘en cachette’, comme ça a pu être le cas avant qu’éclate le scandale LuxLeaks en novembre 2014.”

“Le nombre d’accords fiscaux favorables a d’ailleurs tendance à diminuer chaque année, constate l’avocat. Il est aussi remarquable de noter que les autorités fiscales luxembourgeoises sont devenues beaucoup plus féroces qu’auparavant, ce qui se traduit par un abondant contentieux fiscal. Ensuite, le Luxembourg joue pleinement la carte de la transparence. Faire de la planification fiscale agressive relève aujourd’hui de la gageure. Enfin, le fisc belge est tapi en embuscade: il combat avec vigueur l’utilisation de sociétés luxembourgeoises, surtout lorsque celles-ci ne sont pas dotées d’un degré de ‘substance’ suffisant. Il a récemment remporté quelques victoires éclatantes devant les juridictions belges. Le train est en marche et il n’y a, à mon avis, plus de retour en arrière.”

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