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Fin juillet, c'est à bord de l'avion qui le ramenait de Floride que Donald Trump l'a annoncé: les Etats-Unis font face à une nouvelle menace qui devait être bannie, TikTok, l'application vidéo détenue par des Chinois et devenue immensément populaire parmi les jeunes Américains. Livrée aux reporters qui avaient pris place dans Air Force One, la décision du président a complément pris au dépourvu les avocats et conseillers de la Maison-Blanche qui travaillaient à la finalisation d'un accord destiné à placer les activités américaines de TikTok entre les mains de Microsoft, le géant de la technologie basé à Seattle. "Nous ne sommes pas un pays de M&A", a déclaré Donald Trump, en référence à l'abréviation anglo-saxonne utilisée pour désigner les fusions-acquisitions. Cette intervention du président a marqué le début de deux mois de querelles, d'intrigues et de lobbying frénétique qui ont caractérisé la bataille pour le rachat d'une entreprise le plus politisé de l'histoire américaine récente, une bataille qui n'a d'ailleurs toujours pas livré de vainqueur. Oracle, le groupe technologique présidé par Larry Ellison - une des très rares figures de la Silicon Valley à supporter ouvertement Donald Trump -, a émergé comme partenaire préférentiel de TikTok pour les Etats-Unis. Mais quelques jours plus tard, l'accord censé entériner l'acquisition d'une part minoritaire attendait toujours l'aval d'une Maison- Blanche hésitante. L'administration Trump a fait monter les enjeux en annonçant son intention de bannir TikTok des app stores d'Apple et de Google, une décision qui pouvait réduire l'expérience utilisateur de l'application, jusqu'à ce qu'un deal soit signé. La controverse liée à TikTok a cristallisé la rivalité technologique croissante entre les Etats-Unis et la Chine - un conflit que certains décrivent comme une nouvelle guerre froide - où la capacité à collecter de gros volumes de données individuelles est un des principaux champs de bataille. Au terme d'un processus qui a mêlé risques potentiels pour la sécurité nationale et intérêts politiques personnels, les analystes affirment que la bataille concernant TikTok est un nouvel exemple d'instabilité créée par l'administration Trump pour les entreprises qui souhaitent faire affaire aux Etats-Unis. "Nous pourrions même aller au-delà de ce que font les marchés émergents pour 'protéger leurs intérêts économiques', commente Saikat Chaudhuri, directrice du Wharton School's Mack Institute for Innovation Management. C'est vraiment extrême et inacceptable pour une grande démocratie et un pays censé être un leader technologique et un exemple d'économie de marché fonctionnelle." Une personne proche des négociations a qualifié la vente de TikTok de "motivée par la politique et l'appât du gain". ByteDance s'est retrouvée dans la ligne de mire de la Maison-Blanche après avoir accompli une prouesse qu'aucune autre entreprise chinoise n'avait jamais réalisée avant elle: développer une application grand public populaire qui s'est profondément enracinée dans les ménages américains. Selon le fournisseur de données mobiles App Annie, TikTok comptait fin août une moyenne de plus de 53 millions d'utilisateurs quotidiens qui postaient et regardaient de brèves vidéos sur l'application, dépassant ainsi largement ses plus proches concurrents américains. L'application est particulièrement populaire parmi les adolescents et les " créateurs " qui postent des vidéos sur les sujets les plus divers, allant de chorégraphies virales à des conseils de vie. Des investisseurs ont valorisé ByteDance à quelque 140 milliards de dollars sur le marché secondaire, un montant qui reflète en partie le potentiel futur de ses activités globales. Mais au moment de l'intervention de Donald Trump en juillet, la société mère de TikTok avait déjà passé la plus grande partie de l'année à tenter de maintenir en vie ses activités aux Etats-Unis. Elle avait même engagé un ancien directeur exécutif de Disney, Kevin Mayer, pour diriger les activités globales de TikTok depuis les Etats-Unis avec le soutien d'une petite armée de lobbyistes. Alors que les risques d'interdiction prenaient de l'ampleur, la discussion s'est transformée en un plan destiné à vendre les activités américaines de TikTok à Microsoft. "Yiming a toujours su qu'il était indispensable d'avoir un allié aux Etats-Unis", explique un proche des négociations en référence au directeur général de ByteDance Zhang Yiming. Convaincues que les données collectées par TikTok pourraient être utilisées à des fins d'espionnage, les diverses agences américaines en charge de la sécurité nationale avaient l'application à l'oeil depuis au moins début 2019, affirme un officiel. Donald Trump a même prévenu en août que la Chine pourrait utiliser l'application pour "créer des dossiers personnels à des fins de chantage et d'espionnage industriel". Le Committe on Foreign Investment (CFIUS) américain, un organe inter-agences qui évalue les implications en termes de sécurité nationale des investissements dans des entreprises américaines, a également gagné en importance durant la présidence Trump. "Leur position, c'est qu'ils veillent à ce que nous restions la puissance économique dominante à l'échelle mondiale", explique Antonia Tzinova, partner au cabinet d'avocats Holland & Knight qui fournit des conseils sur les questions CFIUS. Ces préoccupations lancinantes de la sécurité nationale américaine concernant TikTok ont éclaté au grand jour en octobre 2019 après que le sénateur américain Marco Julio a appelé le CFIUS à analyser l'application au motif qu'elle censurait tout contenu qui pourrait irriter Pékin. Le Comité avait déjà ouvert une enquête sur l'acquisition de l'application de courtes vidéos Musical.ly par ByteDance en 2017, une opération qui a ouvert la voie à l'essor mondial de TikTok. Dans ses premières discussions avec le CFIUS, ByteDance a pensé pouvoir trouver une solution négociée. Une proposition longtemps privilégiée consistait à créer un partenariat technique avec Microsoft, qui aurait été chargé de protéger les données des utilisateurs américains de TikTok. Les premiers signes de rupture dans ces discussions sont apparus en juin, après que des adolescents activistes ont utilisé TikTok pour saborder un meeting de Donald Trump à Tulsa (Oklahoma), selon les personnes impliquées dans le processus. Quelques semaines plus tard, le secrétaire d'Etat Mike Pompeo déclarait sur Fox News que l'administration cherchait à interdire TikTok. L'application avait déjà été interdite en Inde à la suite de heurts à la frontière avec la Chine. Peu après, des investisseurs de ByteDance, dont General Atlantic et Sequoia Capital, ont pris contact avec des représentants officiels de Trump dans l'espoir de les persuader d'accepter des modifications dans la structure organisationnelle et de vote de ByteDance. Mais ces propositions n'ont pas satisfait la Maison-Blanche qui exigeait des réformes plus profondes dans la structure actionnariale de TikTok, selon deux personnes ayant eu accès aux comptes rendus des discussions. ByteDance a ensuite commencé à discuter d'une vente des activités américaines de TikTok à Microsoft, un projet qui a obtenu le soutien du Trésor. Le vendredi de juillet où Trump a annoncé qu'il souhaitait interdire TikTok, Microsoft était optimiste: il était proche d'obtenir l'aval du Trésor pour le rachat des activités de TikTok aux Etats-Unis, selon des personnes impliquées dans les négociations. L'annonce de fin de soirée de Donald Trump à bord d'Air Force One a cependant ramené les discussions au point mort, plongeant ses conseillers dans le désarroi. Le président a également appelé le Trésor à recevoir un paiement pour arranger l'accord, une manoeuvre sans précédent qui a alarmé les experts juridiques dans et en dehors de l'administration. Le CEO de Microsoft, Satya Nadella, a tenté de rassurer Donald Trump sur ses intentions et le groupe a publié une déclaration affirmant qu'il poursuivrait les discussions sur le rachat des activités américaines de TikTok, une opération qui apporterait des "bénéfices économiques significatifs" au pays. Mais à ce moment, Donald Trump avait déjà adopté une position agressive vis-à-vis de TikTok, dans la droite ligne de celles de Mike Pompeo et du conseiller à la Maison-Blanche Peter Navarro, tous deux en faveur d'une interdiction de l'application, affirment des sources proches du dossier. Un executive order de Donald Trump fixera même un ultimatum au 20 septembre: l'application serait alors interdite aux Etats-Unis si TikTok n'avait pas été vendue à une entreprise américaine.Quand Oracle a annoncé fin septembre avoir remporté la bataille pour TikTok, des analystes de sécurité nationale ont rapidement commencé à s'interroger sur ce qu'entendaient les deux entreprises par "partenariat technique". Pour certaines personnes proches des discussions, il est apparu que la proposition de ByteDance était la copie conforme d'un accord technique précédent qui avait été rejeté durant les négociations avec Microsoft. De son côté, la Chine s'est immiscée dans le débat - rendant l'approbation d'un accord encore plus délicate. Pékin annonçait fin août de nouveaux contrôles sur les exportations des formes d'intelligence artificielle employées par TikTok. ByteDance en a conclu que tout deal impliquerait de maintenir l'hébergement de ses lucratifs algorithmes en Chine et d'éviter toute vente d'une part majoritaire, selon une personne proche de l'entreprise. Les investisseurs de ByteDance avaient encouragé Oracle à s'impliquer dans les discussions sur TikTok dans l'espoir de créer une dynamique concurrentielle, selon des personnes informées de leur stratégie. Les dirigeants de ByteDance commençaient également à considérer Microsoft comme trop inflexible et trop avide de mettre la main sur les actifs de TikTok, y compris ceux hébergés en dehors des Etats-Unis, selon des personnes bien informées de leurs réflexions. Un proche de Microsoft avait déclaré qu'ils ne feraient aucun compromis sur les questions de vie privée et de sécurité. Oracle a également tiré profit de ses liens étroits avec l'administration Trump depuis la victoire électorale du président. Safra Catz, CEO d'Oracle, a travaillé dans l'équipe de transition de Donald Trump en 2016 et son fondateur et actuel CTO, Larry Ellison, a organisé des levées de fonds pour Trump à son domicile cette année. Le samedi 12 septembre, Larry Ellison s'est entretenu avec Donald Trump pour le rassurer: la proposition d'Oracle était dans le meilleur intérêt de la sécurité nationale américaine, ont confirmé des personnes ayant eu accès au compte rendu de l'appel. Quelques jours plus tard, Safra Catz, qui avait exprimé son soutien pour l'industrie israélienne, était vue à la Maison- Blanche où le président américain finalisait les négociations d'un traité de paix entre Israël, les Emirats arabes unis et Bahreïn. Les conseillers de ByteDance ont argué que leur position était la copie conforme des dispositions mises en place pour la vente de l'assureur Genworth au groupe chinois Oceanside en 2018, qu'avait approuvée le CFIUS. Mais selon les analystes, ce précédent n'a guère d'application aujourd'hui. "Les réalités géopolitiques ont énormément évolué depuis - comme l'état d'esprit en matière de sécurité nationale - concernant la prudence nécessaire avant de s'engager avec des sociétés chinoises dans des domaines aussi sensibles que les données", commente Adam Lysenko, directeur associé au Rhodium Group, une société de conseil basée à New York. "Les efforts déployés par l'administration Trump pour parer le risque posé par TikTok sont nécessaires et constituent une amélioration claire par rapport au statu quo, mais uniquement s'ils donnent lieu à une rupture nette par rapport au contrôle chinois", a déclaré Marco Rubio au Financial Times. Le vendredi matin, Donald Trump hésitait toujours à approuver le deal, affirment des proches du dossier. Une personne impliquée dans les négociations avec la Maison-Blanche confie ainsi que le président recherchait des moyens de sauver le deal en diluant la part propriétaire de ByteDance, une action qui permettrait d'éviter une interdiction pure et simple de l'application. Pendant ce temps, ByteDance affirme vouloir faire coter TikTok à la Bourse américaine dans environ un an si le deal avec Oracle était approuvé. Mais la Maison-Blanche s'inquiétait également des conséquences politiques de la bataille TikTok. Donald Trump savait qu'en interdisant l'application, il risquait de galvaniser les plus jeunes électeurs démocrates mobilisés contre lui aux élections de novembre. D'un autre côté, Donald Trump craignait également que l'approbation d'un deal prévoyant que ByteDance garde une participation majoritaire dans TikTok le fasse apparaître faible face à la Chine, a ajouté un proche du dossier. Mais pour les entreprises chinoises, la saga TikTok constitue déjà un précédent inquiétant. "Elle pèsera en particulier sur les sociétés technologiques désireuses de s'étendre aux Etats-Unis, explique Adam Lysenko (Rhodium Group). Si Alibaba ou Tencent ont eu un jour l'ambition d'y développer Alipay ou WeChat Pay, cela devrait les avoir complètement refroidis."Un article de Miles Kruppa, James Fontanella-Khan et Demetri Sevastopoulo (Financial Times).