A l'heure de mettre sous presse, le résultat des élections américaines n'était pas encore connu. Mais il y avait déjà une certitude: Donald Trump avait une fois encore déjoué les sondages. Il n'avait pas été balayé par une vague démocrate et la marque qu'il imprime sur les Etats-Unis et le monde ne s'efface pas facilement. Le plus atypique des présidents américains a en effet imprégné son pays et le monde de sa vision manichéenne. Il y a les "winners" contre les "losers", les républicains contre les démocrates, les blancs contre les noirs, les Américains contre le reste de la planète...
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C'est à Charlottesville, les 11 et 12 août 2017, que cette vision duale s'est le plus brutalement exprimée, avec d'un côté, des groupes d'extrême droite américains, scandant des slogans antisémites et tonnant "white lives matter", et, de l'autre, des manifestants pour les droits civiques et des antifascistes rétorquant "black lives matter". Les esprits s'échauffent, le contrôle policier est mou. Une voiture bélier fonce dans le foule sur un groupe de protestants antifascistes et tue une jeune femme de 32 ans. Un acte que Donald Trump, qui pendant ce temps peaufinait ses swings sur un de ses golfs, ne désavouera pas. Il se bornera à déclarer que, des deux côtés, il y avait "des torts et des gens bien". Une absence de condamnation qui s'est répétée lors du décès de George Floyd et lors du premier débat télévisé avec Joe Biden où, pressé de condamner le suprémacisme blanc prôné notamment par les Proud Boys, Trump avait répondu "Proud Boys, stand back and stand by", autrement dit "Proud Boys, mettez-vous en retrait et tenez-vous prêts". "Si je devais faire le bilan des années Trump, la première conclusion que je tirerais est l'augmentation des divergences entre les Etats-Unis et le reste du monde, souligne Samy Chaar, chief economist de la banque privée suisse Lombard Odier. Car son programme n'était pas seulement 'l'Amérique d'abord'. C'était 'l'Amérique d'abord, au détriment du reste du monde'." "Il a également accru, poursuit le chief economist de Lombard Odier, les divergences raciales (blancs contre noirs), et sociales (les plus aisés contre les plus modestes). La réduction du taux de l'impôt des sociétés sans demander de contrepartie (en matière de création d'emplois, par exemple) aux entreprises et la baisse de la fiscalité des ménages les plus aisés ont en effet favorisé l'écart entre les riches et les pauvres. Et un deuxième héritage va rester longtemps, poursuit-il. C'est le basculement de la Cour suprême du côté républicain, observe Samy Chaar. Les implications à long terme de cette dominante républicaine vont durer des décennies. Et cela aura des répercussions importantes pour les Américains, sur le droit à l'avortement, l'accès à la santé..." "Aux Etats-Unis, la part des plus riches dans la richesse financière a continué de croître. Elle n'a jamais été aussi importante", souligne le chief economist de Candriam, Anton Brender. Les 1% les plus riches détiennent 35% de la richesse financière américaine, contre 25% il y a 30 ans (voir graphiques en fin d'articles). A l'autre extrémité, la part de la moitié des ménages les moins riches n'a cessé de décroître. Le creusement des écarts entre les ultra-riches et le reste de la population ne date pas de Donald Trump. Mais le président républicain l'a accentué. "Si on exclut la crise du Covid-19, sur un plan domestique, la présidence de Donald Trump a été principalement marquée par la mise en oeuvre en 2018 d'une réforme fiscale d'ampleur (Tax cuts and jobs Act), note Manuel Maleki, de la banque Edmond de Rothschild. Elle a favorisé, dans des proportions différentes, tant les ménages que les entreprises et par des politiques plus ou moins interventionnistes dans différents secteurs de l'économie." Les ménages gagnant entre 200.000 et 1.000.000 de dollars ont vu leurs impôts baisser de 9%. Et comme une large part de leur épargne est en actions, les Américains aisés ont aussi bénéficié de la réduction de 35% à 21% du taux de l'impôt des sociétés qui a permis aux entreprises américaines de verser davantage de dividendes et les a aidées à afficher une belle progression en Bourse. Cette scission se retrouve aussi entre les entreprises. Comme le soulignait dans nos colonnes, Jeremy Ghez, professeur d'économie et de relations internationales à HEC Paris, la proportion, dans l'économie américaine, des entreprises qui restent durablement petites, c'est-à-dire qui ne parviennent pas à dépasser les 10 employés, atteint 80%, un niveau jamais atteint depuis 1980. La réforme fiscale de Donald Trump ne consistait pas à réduire cette fracture, mais à augmenter encore la richesse des plus riches, en tablant sur un effet de ruissellement. Les 20% des Américains les plus riches représentent en effet 60% du revenu disponible total des ménages américains mais aussi 40% de la consommation du pays. En réduisant les impôts des plus riches, on allait donc soutenir l'activité des Américains les plus pauvres et doper l'économie dans son ensemble. "Donald Trump pensait pouvoir ranimer la croissance américaine en abaissant les impôts. Il n'a pas réussi", note Anton Brender. La croissance n'a pas été meilleure sous Trump que sous Obama. "L'objectif de la réforme fiscale était de faire repartir les investissements et d'attirer de nouvelles entreprises aux Etats-Unis. Mais ce que les entreprises ont fait avec la diminution de l'impôt des sociétés, c'est d'augmenter leurs achats d'actions propres." Ces mesures fiscales n'ont pas davantage eu d'impact sur les créations d'emplois. "Le rythme annuel de création d'emplois était de 2,7 millions d'emplois créés sous Obama, il n'est que de 2,2 millions sous Trump. Quant au retour de l'emploi manufacturier, au mieux, il a arrêté la tendance à la baisse pendant les premières années de sa présidence, tendance qui reprend depuis fin 2019", observe Anton Brender. Deux éléments positifs toutefois sont à mettre au crédit du président républicain. D'une part, l'accélération de la progression des investissements en droits de propriété intellectuelle. C'est sans doute, en partie, une conséquence de la lutte intensive menée par l'administration Trump sur ce terrain. Et la hausse du revenu médian des travailleurs, mais elle avait déjà démarré lors des derniers mois de la présidence d'Obama. "Il est difficile d'attribuer ce succès essentiellement aux politiques de Trump", affirme Anton Brender. De plus, si les résultats économiques sont satisfaisants, sans plus, le bulletin budgétaire est, lui, carrément mauvais. "La croissance américaine a été partiellement 'achetée' via une réduction des taxes pour les entreprises et les ménages les plus riches, souligne Koen De Leus, l'économiste en chef de BNP Paribas Fortis. Non seulement Donald Trump n'a pas tenu sa promesse, qui était de réaliser un taux de croissance de 4 ou 5%, alors que nous n'avons eu que 2,8% environ, mais ce résultat est d'autant moins extraordinaire qu'il a augmenté le déficit budgétaire de plus de 4%." Contrairement à ce que Donald Trump avait promis, la réforme fiscale ne s'est donc pas "financée elle-même". "Les dépenses budgétaires sous Obama avaient baissé de 2,1% du PIB, souligne Anton Brender. Les recettes budgétaires, elles, avaient augmenté de 2,1%. Sous Trump et avant l'impact du Covid, les dépenses ont augmenté de 0,5% de PIB et les recettes, malgré la croissance économique, ont baissé de 1,3% de PIB." Le déficit américain s'est donc aggravé en moyenne de plus de 2% du PIB avant la crise du coronavirus. Depuis, les vannes budgétaires sont lâchées: le déficit devrait atteindre 16% cette année, soit 3.300 milliards de dollars. "Donald Trump a tout fait pour stimuler le business, c'est certain, ajoute Koen De Leus. Mais je n'ai pas l'impression que sous sa présidence, le pays ait pu augmenter sa croissance potentielle à long terme. Au contraire, son endettement en hausse pèsera. Or, c'est le niveau de croissance potentielle de l'économie qui est le plus important." Et l'endettement américain risque de devenir explosif lorsqu'il menacera directement la sécurité sociale. Le système social américain est moins généreux que celui qui existe en Europe, mais il aide 22 millions d'Américains à sortir de la pauvreté. Et les réserves financières de 2.900 milliards de dollars auxquelles le programme est adossé seront épuisées en 2035.... On ajoutera que cela ne sera pas sans effets sur le dollar. Avec la crise sanitaire, chaque zone de l'économie mondiale veut récupérer son épargne. Les grands acheteurs d'obligations d'Etat américaines - Allemands, Coréens, Japonais, Chinois - ne sont plus aussi friands de dettes américaines. Et la Chine, qui dispose déjà d'un vaste portefeuille d'obligations américaines, n'est pas encline à aider davantage un pays qui la considère comme l'ennemi commercial numéro un. "Pour l'instant, la Fed peut toujours acheter des obligations, note Koen De Leus. Mais c'est vrai, les étrangers achètent de moins en moins de treasuries ; c'est d'ailleurs une raison pour laquelle le dollar, à moyen terme, devrait baisser." Washington, 1er juin 2017. Il faisait un beau soleil lorsque Donald Trump est sorti de la Maison- Blanche, s'est dirigé vers la roseraie, a donné une tape sur l'épaule de son vice-président Mike Pence, s'est avancé vers le micro qui trônait sur la pelouse et a déclaré: "Afin de remplir mon devoir solennel de protection de l'Amérique et de ses citoyens, les Etats-Unis se retireront de l'accord de Paris sur le climat. (...) Je ne peux pas, en conscience, soutenir un accord qui punit les Etats-Unis, et c'est ce qui était prévu. Alors que nous sommes les meilleurs dans la protection environnementale, nous n'allons pas nous laisser imposer des obligations par les plus grands pollueurs." Et le président d'ajouter: "J'ai été élu pour représenter les habitants de Pittsburgh, pas de Paris". En quatre années au pouvoir, l'administration Trump a été redoutablement efficace dans la déréglementation. "Trump a réalisé une dérégulation massive pour les banques (qui sont plus risquées aujourd'hui qu'il y a quatre ans), et au niveau environnemental", souligne Koen De Leus. Le New York Times a fait le compte: une centaine de réglementations environnementales ont été officiellement annulées, révoquées ou ont vu leur portée notablement réduites. En vrac, l'administration Trump a aboli une loi datant de Bill Clinton qui limitait les émissions toxiques des grands pollueurs industriels ; elle a partiellement annulé une réglementation de l'époque d'Obama qui limitait les émissions de méthane lors des opérations de forage ; elle a remplacé le programme d'Obama pour une énergie propre, lequel définissait de strictes limitations aux émissions de carbone des centrales électriques au charbon et au gaz, par un nouveau texte qui laisse les Etats libres de fixer leurs propres règles ; elle a annulé l'obligation pour les compagnies pétrolières de déclarer leurs émissions de méthane, etc. Chapeautée par un climatosceptique notoire, l'Agence de protection de l'environnement a aussi affaibli les limites imposées sous Obama sur les émissions de dioxyde de carbone des voitures et des camions, a supprimé les protections de plus de la moitié des zones humides du pays et a retiré la justification légale de la restriction des émissions de mercure des centrales électriques. Ce démantèlement devrait provoquer un surplus d'émission de CO2 égalant à au moins 1,9 milliard de tonnes, soit l'équivalent d'une année d'émission de l'Allemagne, du Royaume-Uni et du Canada réunis. Publié en 1987, The Art of the Deal, le livre rédigé par Donald Trump et le journaliste Tony Schwartz, s'est classé pendant de nombreuse semaines parmi les best-sellers, entre Le Monde selon Garp, de John Irving et Gymnastique et diététique, de Jane Fonda. Trump y décrit, entre autres, sa stratégie. Fustigeant la majorité des gens qui pensent petit et ont peur de gagner, il se présente, lui, comme un gagnant. "Comme un jongleur, je lance un maximum de quilles en l'air et si je n'en rattrape qu'une, elle me rendra riche." Dans sa conduite de la politique commerciale américaine, Donald Trump a lancé énormément de quilles en l'air: contre les berlines allemandes, l'acier européen, les produits de luxe français, les exportations canadiennes ou mexicaines... mais, bien sûr, surtout pour réduire le déficit commercial de son pays avec la Chine. Ainsi que le notent des économistes de la Banque nationale dans une étude sur l'impact en Belgique du nouveau protectionnisme américain, "la stratégie gagnante consiste à viser très haut, à brouiller les pistes, à paraître indifférent à la conclusion d'un accord et à utiliser tous les outils à sa disposition pour se créer des avantages. Derrière la mise en scène et après l'escalade, il recommande de modérer sa position pour obtenir des concessions et conclure". Mais cette stratégie a ébranlé l'architecture de négociations internationales qui avait été patiemment bâtie pendant des décennies. L'administration américaine, ces quatre dernières années, a quasiment paralysé l'Organisation mondiale de commerce en bloquant le renouvellement de juges pour son tribunal arbitral et en s'opposant, ces derniers jours, à la nomination de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala à la direction de l'institution. Ils ont quitté la Cour pénale internationale de La Haye et viennent de mettre sur liste noire la procureure de la Cour afin de faire pression pour que cette instance n'enquête pas sur de possibles exactions commises par les forces américaines en Afghanistan ou par l'armée israélienne en Palestine. Et à l'OCDE, les Etats-Unis bloquent toujours une décision sur la taxe sur les grandes plateformes numériques. Et puis, il y a la guerre avec la Chine. Une série de législations ont été prises pour empêcher les transferts de technologie vers ce pays. La guerre commerciale a pris un tour brutal en 2018, avec l'arrestation au Canada de la fille du fondateur de Huawei, le géant technologique chinois. Et les actions antichinoises se poursuivent puisque voici quelques mois, le président américain a ordonné à TikTok de vendre ses activités américaines. "Je suis d'accord avec Trump: la Chine ne joue pas le jeu, affirme Koen De Leus. Elle se repose encore sur son statut de pays émergent, alors qu'elle est la deuxième économie mondiale. Mais abolir l'OMC ne sert à rien. Cela ne ferait que créer beaucoup de problèmes dans le futur pour les entreprises américaines", ajoute-t-il. Car sur le plan mondial, cette guerre commerciale a été finalement néfaste à tous. Aux mesures protectionnistes américaines ont naturellement répondu des mesures de rétorsion de ses partenaires commerciaux. Avant l'arrivée du Covid, le commerce mondial stagnait. Mais avec l'épidémie, il devrait, selon les estimations de la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), s'effondrer de 7 à 9% cette année. En favorisant les clivages, en prônant le principe d' America First, Donald Trump a laissé ces quatre dernières années une empreinte forte sur la société américaine et sur le monde en général. Le monde est aujourd'hui bien plus polarisé et incertain. Dans un discours resté célèbre, Abraham Lincoln avait averti: " A house divided against itself cannot stand" (Une maison divisée contre elle-même ne peut rester debout). A l'issue de ce dernier scrutin, les Etats-Unis semblent plus divisés que jamais.