"Il faut vacciner le plus de personnes possible, le plus rapidement possible. On ne peut retarder une campagne de vaccination en raison de problèmes techniques." Ces mots, ce sont ceux du Docteur Jean-Noël Godin, directeur du syndicat majoritaire chez les généralistes francophones, le GBO. Nous l'avons sondé, lui et d'autres professionnels issus des mondes politique et médical, pour "prendre de la hauteur" après les couacs à répétition vécus ces dernières semaines. Alors que la vaccination des soignants de première ligne hors milieu hospitalier est toujours en cours et que va bientôt commencer celle des plus âgés et des patients souffrants de comorbidités, nous avons dégagé quelques pistes devant permettre d'appuyer plus fermement sur le champignon. Certaines sont surprenantes. Toutes méritent d'être considérées, histoire d'être à la hauteur de l'enjeu sanitaire.
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"Il faut vacciner le plus de personnes possible, le plus rapidement possible. On ne peut retarder une campagne de vaccination en raison de problèmes techniques." Ces mots, ce sont ceux du Docteur Jean-Noël Godin, directeur du syndicat majoritaire chez les généralistes francophones, le GBO. Nous l'avons sondé, lui et d'autres professionnels issus des mondes politique et médical, pour "prendre de la hauteur" après les couacs à répétition vécus ces dernières semaines. Alors que la vaccination des soignants de première ligne hors milieu hospitalier est toujours en cours et que va bientôt commencer celle des plus âgés et des patients souffrants de comorbidités, nous avons dégagé quelques pistes devant permettre d'appuyer plus fermement sur le champignon. Certaines sont surprenantes. Toutes méritent d'être considérées, histoire d'être à la hauteur de l'enjeu sanitaire. La plupart de nos interlocuteurs sont unanimes: il faut permettre aux médecins généralistes et spécialistes de vacciner, en complément des centres de vaccination. Notre "armée sanitaire" pourrait intervenir en particulier auprès des patients souffrant de comorbidités. Ces derniers ne devraient ainsi plus être convoqués en centre de vaccination, ce qui permettrait de régler l'épineuse question du partage des données de santé et éviterait au passage à ces personnes de devoir faire la queue au milieu de patients plus âgés, affichant ainsi de facto leur appartenance à un groupe à risque. "Nous avons besoin des centres de vaccination, précise Catherine Fonck, cheffe de groupe cdH à la Chambre, par ailleurs médecin spécialiste en médecine interne et néphrologie. Mais ne compter que sur eux va très vite nous placer devant un obstacle. Toute une série de personnes ont des dossiers très compliqués et doivent se rendre plusieurs fois par semaine à l'hôpital. Pour elles, il serait beaucoup plus simple de se faire vacciner à ces moments-là. Il faut vacciner les patients là où ils sont." "La vaccination dans les maisons de repos a bien fonctionné car le vaccin est allé vers le vacciné", embraie Luc Herry, vice-président de l'Absym, le syndicat des médecins généralistes et spécialistes wallons. Le responsable déplore que la task force "vaccination" n'ait pas intégré de médecin généraliste en son sein. "Nous sommes pourtant les premiers vaccinateurs, rappelle-t-il. Nous vaccinons chaque année plus de 2 millions de personnes contre la grippe et cela ne pose aucun problème." L'intégration des généralistes dans la stratégie globale pose toutefois quelques questions. Immunologiste à l'ULB, Muriel Moser est pour - "il faut vacciner de tous les côtés" - mais relève des obstacles logistiques. "Certains vaccins doivent être conservés à -70°C, cela ne va pas être évident. Et puis il faut espérer qu'ils soient emballés individuellement. Aujourd'hui, les vaccins sont envoyés par fioles comprenant plusieurs doses à séparer." Du côté de l'Absym, on relativise ces soucis logistiques. "La situation a évolué, assure Luc Herry. Les vaccins peuvent maintenant être conservés à -17°C. Pour la logistique, nous pourrions imaginer des dépôts localisés un peu partout dans les pharmacies. Les pharmaciens pourraient ainsi devenir des distributeurs du vaccin aux maisons médicales et aux généralistes." Mais l'intégration des médecins se heurte surtout à un autre frein, bien belgo-belge, celui-là. Qui dit vaccination chez son médecin traitant, dit consultation remboursée. "Le gouvernement fédéral n'a pas envie de financer par du budget fédéral une vaccination organisée par les Régions", explique Jean-Noël Godin. Des solutions pourraient toutefois facilement être trouvées, d'après nos interlocuteurs. "Pour la vaccination en cabinet, il faudrait trouver un honoraire intermédiaire (15-20 euros), moindre qu'une consultation (26 euros). Un peu à l'instar de la téléconsultation instaurée en début de pandémie." "C'est un défi mineur, assure Luc Herry. Nous pourrions créer un pseudo-code de vaccination qui serait transmis avec notre tiers payant (le patient ne paie rien pour le vaccin) aux mutuelles, qui se feraient ensuite rembourser par les Régions. Ce n'est pas si compliqué, il suffit de décider. L'accélération de la vaccination permettra d'économiser de l'argent dans les centres. Cela coûtera moins cher aux Régions, qui pourront nous payer. Globalement, l'intégration des médecins généralistes pourrait même coûter moins cher que le scénario actuel car le coût par jour d'un centre de vaccination est énorme!" On l'a vu: le système permettant de convoquer les patients dans les centres de vaccination a connu d'importants ratés. Certains étaient convoqués qui ne devaient pas l'être alors que ceux qui devaient se faire vacciner n'étaient, eux, pas forcément conviés. "Les convocations des soignants de première ligne en milieu non hospitalier sont parties de manière complètement aberrante", explique Luc Herry. Pour plus d'efficacité, le vice- président de l'Absym estime que les communes pourraient s'en charger. "Elles sont habituées à convoquer leur population et disposent de registres à jour", dit-il. Catherine Fonck, elle, va plus loin, estimant que les convocations ne seraient peut-être même pas nécessaires. "Les autorités ont construit un système de convocations peu efficace qui va certainement encore se compliquer lorsque les mutuelles vont devoir identifier les patients prioritaires, à savoir ceux qui présentent des comorbidités. Cela pose non seulement la question du secret médical mais beaucoup de personnes risquent par ailleurs de passer entre les mailles du filet. Il faut revenir à la base et éviter de compliquer les choses. D'autres pays fonctionnent différemment. En France, par exemple, la catégorie des personnes à vacciner est annoncée, et les gens peuvent prendre rendez-vous. L'avantage de cette manière de faire est que toutes les plages horaires sont remplies, et que l'on avance avec les gens qui veulent y aller. Avec notre système, non seulement des personnes vont être oubliées mais les patients convoqués viennent... ou pas, ce qui fait que l'on se retrouve toujours avec des doses non injectées en fin de journée." La cheffe de groupe plaide pour un système beaucoup plus simple. "Il faut passer d'un système top-down à un système bottom-up qui prenne beaucoup plus en compte les réalités de terrain. C'est cela qui rendra la vaccination la plus rapide, massive et efficace possible. Ne restons pas braqués sur un modèle spécifique, soyons souples." Dans le milieu médical, tous ne sont cependant pas convaincus par l'idée d'une absence totale de convocations. C'est le cas de Muriel Moser, immunologiste à l'ULB, qui s'inquiète de l'inertie des patients. "Je crains que les gens ne se présentent pas assez vite, dit-elle. Je pense que le fait de les convoquer, de leur proposer deux dates et de leur demander s'ils viennent ou pas est une bonne manière de procéder." Notre interlocutrice plaide pour une vaccination par catégories d'âge, partant du principe que les patients atteints de comorbidités pourraient, eux, être pris en charge par leur médecin traitant. "Si l'on ne traîne pas, on convoque par âge et c'est mieux, estime-t-elle. Il faut toutefois aller vite pour les moins de 65 ans avec comorbidités." L'accélération du processus de vaccination nécessite un système d'organisation logistique rodé et parfait. Un vaccin livré doit être directement administré. Du just-in-time! "Cela fait des semaines que nous avons un stock beaucoup trop important par rapport à ce que nous injectons réellement, déplore Catherine Fonck. Nous sommes aujourd'hui à 800.000 doses injectées en l'espace de deux mois, et nous avons 650.000 doses en stock. Ce n'est pas de la prudence liée à la deuxième dose, nous pourrions garder le même niveau de sécurité en travaillant de manière plus efficace. " La députée humaniste estime qu'il faut vacciner de manière plus intensive. "Il faut faire du sept jours sur sept de 6 h à 22 h, comme dans d'autres pays", dit-elle. Pour accélérer le processus de vaccination et rendre ce dernier le plus efficace possible, il est enfin primordial de tenir compte davantage des données médicales et scientifiques sur les vaccins et de leurs évolutions les plus récentes. "Nous avons aujourd'hui des données qui concernent des centaines de millions de personnes, avec des études réalisées en littérature scientifique, précise Catherine Fonck. Ne pas en tenir compte est complètement impensable. Le devoir d'un ministre n'est peut-être pas de suivre lui-même cette littérature mais, sachant que toutes ces données existent, il doit demander aux scientifiques des mises à jour très régulières." La responsable avance quelques exemples prouvant l'importance de ces données dans l'accélération de la campagne de vaccination. Il y a tout d'abord le laps de temps pouvant être réduit entre les deux doses du vaccin Pfizer. "L'OMS a validé cela le 5 janvier, et il a fallu attendre deux mois pour que nous interrogions le Conseil supérieur de la santé (CSS) et que nous tenions enfin compte de cette évolution, déplore notre interlocutrice. Si nous l'avions fait plus tôt, nous aurions sans doute déjà pu commencer en février la vaccination des personnes de plus de 65 ans en dehors des maisons de repos." Autre exemple: la vaccination des patients ayant déjà contracté le Covid. "Sur base des données scientifiques dont nous disposons, une dose permet déjà de booster l'immunité de ces patients et de couvrir les variants, explique Catherine Fonck. En réalité, les études montrent même que sans vaccination, ils disposent déjà d'une immunité similaire à ceux qui sont entièrement vaccinés. Pour ceux qui ont contracté le Covid il y a un an, par exemple, une dose permet de couvrir les variants. Mais la deuxième dose n'a absolument aucun sens. Elle leur occasionne au contraire d'importants effets secondaires. Or, nous n'avons pas encore sollicité le CSS à ce sujet. Au Royaume-Uni, il a même été décidé d'administrer le plus rapidement possible une dose à tout le monde, ce qui fournit directement une immunité importante."