Voici quelques semaines, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen déclarait que "les morsures des sanctions occidentales entamaient l'économie russe" et que la réduction de la dépendance à l'égard de l'énergie russe "drainerait le trésor de guerre de Poutine". La promesse apparaît aujourd'hui prématurée.
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Voici quelques semaines, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen déclarait que "les morsures des sanctions occidentales entamaient l'économie russe" et que la réduction de la dépendance à l'égard de l'énergie russe "drainerait le trésor de guerre de Poutine". La promesse apparaît aujourd'hui prématurée. Depuis que les armes ont commencé à parler en Ukraine, le 24 février dernier, la Russie est très avare de statistiques économiques. Toutefois, les dernières estimations du Fonds monétaire international, tombées voici quelques jours, montrent que les sanctions mordent en effet dans l'économie russe: le FMI table sur une contraction du PIB de 6% cette année et de 3,5% l'an prochain. C'est beaucoup mais c'est moins que la chute du PIB de 10% que même la Banque de Russie avait anticipée au début de la guerre. Le FMI l'avoue: "la contraction de l'économie russe au deuxième trimestre a été moindre que prévu, les exportations de pétrole brut et les exportations hors énergie ayant mieux résisté qu'anticipé". Car tout le paradoxe est que les sanctions dopent les revenus des producteurs d'énergie russes. Les prix du pétrole brut sont environ deux fois plus élevés que l'année dernière, tandis que les prix du gaz naturel sont environ six fois plus élevés. Or, la hausse des prix fait plus que compenser la baisse des livraisons. Ainsi, entre le mois de mai et le mois de juin, les livraisons de pétrole russe ont baissé de 13%. Mais les revenus ont légèrement augmenté, passant de 10,2 à 10,5 milliards d'euros et sont supérieurs à ceux engrangés l'an dernier à la même période. C'est encore plus visible pour ce qui concerne le gaz: par rapport à juin de l'an dernier, les exportations de gaz russe ont diminué de 25% cette année mais les revenus ont flambé, atteignant 11,1 milliards de dollars en juin de cette année contre 3,6 milliards de dollars l'an dernier. A cela, il faut ajouter aussi une certaine résilience russe: "l'effet des sanctions sur le secteur financier intérieur a été limité et le marché du travail s'est moins contracté qu'attendu", observe le FMI. Et puis, au niveau monétaire, tout le monde s'accorde sur le fait que la patronne de la banque de Russie, Elvira Nabiullina, fait un excellent travail. A la tête de la Banque de Russie depuis 2013, celle qui avait été élue en 2015 par le magazine Euromoney "meilleure banquière centrale du monde" a, comme lors du premier train de sanctions en 2014, évité de dilapider les réserves de changes du pays pour sauver le rouble. Elle a plutôt mobilisé l'arme des taux, tout en limitant également très fortement les sorties de devises. Avec succès puisque le rouble, face aux devises occidentales, est désormais plus fort qu'avant la guerre (voir le graphique ci-dessous) et que les taux s'assagissent. Voici quelques jours, la Banque centrale de Russie a abaissé son taux d'intérêt à 8%, un niveau inférieur à celui d'avant l'invasion de l'Ukraine. Mais la tâche d'Elvira Nabiullina est loin d'être terminée: l'inflation flirte toujours avec les 16% et avec un système financier russe est de plus en plus déconnecté du système occidental, rendant très problématique l'utilisation de ses réserves de change. Car si la Russie semble moins souffrir qu'espéré, sur le long terme, les dangers s'accumulent. L'impact des sanctions grandit avec le temps: l'Union européenne a interdit les importations de charbon en provenance de Russie à partir d'août 2022 et le transport par voie maritime de pétrole russe à partir de 2023. L'Europe a aussi annoncé qu'elle bloquerait l'assurance et le financement du transport maritime de pétrole russe à destination de pays tiers d'ici la fin de 2022 et vient de placer la principale banque russe, Sberbank, sur liste noire. Jeffrey Sonnenfeld de l'université de Yale a dirigé une étude sur l'économie russe qui tend à montrer que déjà la Russie accuse le coup bien plus que le Kremlin le laisse entendre. "Le positionnement stratégique de la Russie en tant qu'exportateur de matières premières s'est irrémédiablement détérioré car elle se trouve désormais en position de faiblesse face à la perte de ses anciens marchés principaux et doit relever des défis de taille pour pivoter vers l'Asie", souligne l'étude. Il n'existe pas actuellement d'infrastructure gazière suffisante pour vendre à la Chine le gaz que la Russie refuse à l'Europe. Plus largement, poursuivent Jeffrey Sonnenfeld et le groupe d'économistes qu'il a dirigé, "les importations russes se sont effondrées, causant des pénuries d'approvisionnement massives et privant le pays de pièces et de technologies cruciales. La production intérieure russe s'est complètement arrêtée et les entreprises étrangères qui ont quitté la Russie représentent 40% du PIB russe et pratiquement aucune ne va revenir de sitôt. Les propos défaitistes affirmant que l'économie russe a rebondi ne sont tout simplement pas factuels. Les faits sont que, quelle que soit la mesure et quel que soit le niveau, l'économie russe vacille, et ce n'est pas le moment de freiner (les sanctions)", concluent-ils. Il reste qu'aujourd'hui, la Russie semble mieux tenir le coup que prévu, au contraire des économies européennes. Le FMI table pour la zone euro sur une croissance de 2,6% cette année et 1,2% l'an prochain. Des prévisions beaucoup plus pâles qu'il y a quelques mois. "Les effets de la guerre sur les principaux pays européens ont été plus négatifs qu'anticipés du fait de la hausse des prix de l'énergie ainsi que d'une érosion de la confiance des consommateurs et d'un ralentissement de la dynamique de l'industrie manufacturière qui ont entraîné des perturbations persistantes des chaînes d'approvisionnement et une hausse du coût des facteurs de production", résume le FMI. Et encore, dans leur scénario, les experts du fonds pariaient sur un maintien des fournitures de gaz russe grosso modo jusqu'à la fin de l'année, à un moment où le gazoduc Nord Stream 1 fonctionnait à 40% de ses capacités. Or, on sait que depuis, la Russie a encore réduit le robinet (Nord Stream est désormais à 20% de ses capacités) et il faut craindre que Moscou coupe tout approvisionnement européen avant l'hiver. Dans le cas, de plus en plus plausible, de ce scénario noir, l'arrêt de fourniture de gaz russe s'accompagnerait d'une réduction supplémentaire des exportations de pétrole. Nous aurions alors vraisemblablement de nouvelles bouffées d'inflation et de nouvelles hausses des taux. Et dans ce cas, le FMI prévient: la croissance en Europe serait proche de zéro l'an prochain.