La Chine pourrait-elle relancer l'économie russe et, de ce fait, créer une nouvelle puissance à l'Est ?

Il y a une certaine complémentarité entre ces deux pays. La Chine a besoin des matières énergétiques que possède la Russie et elle peut fournir la Russie en technologies. La Russie d'un point de vue technologique est inférieure au niveau chinois dans certains secteurs.
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Il y a une certaine complémentarité entre ces deux pays. La Chine a besoin des matières énergétiques que possède la Russie et elle peut fournir la Russie en technologies. La Russie d'un point de vue technologique est inférieure au niveau chinois dans certains secteurs. Mais il y a aussi des limites à ce rapprochement, et elles se retrouvent dans les caractéristiques mêmes de l'économie russe. Le problème de l'économie russe est qu'elle souffre d'une faiblesse congénitale. Cette faiblesse résulte de la manière dont s'est faite la transition vers le capitalisme après la chute de l'URSS. Une série d'oligarques se sont constitués à partir d'anciens fonctionnaires et de membres de la Nomenklatura. Ils se sont repositionnés en Russie pour s'accaparer toute une série d'actifs d'états et les transformer en actifs privés. Ils investissent assez peu dans les nouvelles technologies qui sont sources de gains de productivité. Ils ont un rôle parasitaire, car ils sortent de nombreux capitaux du pays et les investissent ailleurs, y compris dans des dépenses somptuaires inutiles. Le scandale de la Danske Bank en 2019 a mis en évidence les centaines de milliards de dollars qui étaient sortis illégalement de l'ex-espace soviétique, principalement de Russie. Ces sorties illégales de capitaux ont été réalisées par les oligarques qui sont derrière Poutine et qui empêchent l'économie russe de se développer. De ce fait, il est difficile d'ouvrir complètement l'économie russe à la concurrence chinoise comme à d'autres, car cela empêcherait ces rentiers de bénéficier de leurs vaches à lait. Il y a d'ailleurs déjà eu des tensions entre la Russie et des sociétés chinoises dans des secteurs que les oligarques essaient de se préserver.Ce qui a fait dériver la Russie davantage vers la Chine, c'est la manière dont l'OTAN au moment du retrait des troupes soviétiques de l'Europe de l'Est a intégré tous les pays de l'Europe de l'Est, y compris les trois ex-républiques soviétiques baltes. La plupart des pays de la zone occidentale de l'ex-URSS (Géorgie, Ukraine, Moldavie, Biélorussie) ont de plus en plus d'échanges économiques avec l'Union européenne, et de moins en moins avec la Russie. De plus en plus de travailleurs émigrent en Europe. Les liens économiques de ces pays avec l'Union européenne sont de plus en forts au détriment de la Russie qui ne sait pas comment enrayer cette attraction exercée par l'Europe. Il y a de plus en plus de complémentarités entre l'Europe et ces pays. Pouline s'est rendu compte que ces pays commençaient à sortir complètement de la zone d'influence russe du fait du poids économique de l'Union européenne. Selon moi, c'est le plus problématique pour Poutine. Le souci, c'est que la Russie n'a pas beaucoup à offrir à ses anciennes républiques à cause de son manque de développement technologique, du manque d'attractivité de son marché du travail où les salaires sont plus bas. Sans intervention militaire, les entreprises occidentales européennes devraient continuer à gagner en importance et "coloniser" économiquement ces pays.Là où la Russie est prête à laisser les entreprises chinoises et l'Etat chinois développer une stratégie de pénétration économique, c'est plutôt dans les pays d'Asie centrale, au Kirghizstan et au Kazakhstan notamment qui font partie de l'Union économique eurasienne. La Russie y préfère une pénétration chinoise qu'américaine ou européenne car son influence géopolitique n'y est pas menacée. Il est en effet peu probable que les Chinois placent des bases militaires dans ces régions, ce que les Américains ont déjà fait. Il y a là aussi un aveu de faiblesse de l'économie russe qui a une taille inférieure au PIB de l'Italie. La Russie n'a pas les moyens de trouver des capitaux pour offrir à ces ex-républiques soviétiques des services aussi compétitifs que ceux des firmes chinoises, européennes ou américaines. Cette pénétration chinoise an Asie centrale est vue par la direction du Parti communiste chinois comme un moyen de sécuriser les approvisionnements énergétiques de la Chine. La Russie a de moins en moins de marge de manoeuvre et est obligée d'accepter des accords avec la Chine sur l'énergie. Même si se tourner davantage vers la Chine n'est pas naturel au niveau géographique.Oui, la Russie est dans une fragilité structurelle avec de grands défis pour financer son système de pensions avec un fort vieillissement de la population dans le pays. Les réformes des pensions ont déjà fortement critiqué par la population et a entamé la popularité de Poutine. Si la Russie n'a pas de gain de productivité, comment va-t-elle pouvoir payer son système de pensions et son système hospitalier qui ont déjà montré leurs limites pendant la crise sanitaire ? Ils ont fait l'objet de fortes critiques de la population russe même si elle ne peut pas s'exprimer librement. L'économie est très dépendante des exportations de matières premières, à chaque chute du pétrole ou du gaz, l'état connait de fortes chutes fiscales. L'Etat va avoir des problèmes croissants et va rencontrer de plus en plus de difficultés à offrir des services sociaux et de santé à sa population. Que le gaz aille vers la Chine ou vers l'Europe, c'est un souci assez marginal par rapport à ce problème de fond de l'économie russe. La population russe va souffrir énormément de cette guerre. Sans parler de la fuite des cerveaux, qui n'améliorera pas les perspectives de son économie. Les oligarques vont moins le ressentir que la population, car ils se sont préparés aux sanctions occidentales depuis 2014. C'est une fuite en avant du régime de Poutine. Pour la population russe, c'est déjà lourd. Les sanctions ne vont pas mettre à terre le régime de Poutine, il y est préparé, mais le niveau de vie de la population va chuter. Les perspectives à long terme de l'économie russe sont plus mauvaises qu'avant l'invasion. Et même si l'ensemble de l'économie ukrainienne était ajoutée à celle de l'économie russe, cela ne changerait pas fondamentalement sa situation de fragilité. Le PIB de l'Union eurasienne augmenterait d'environ 5 à 6%, mais cela ne ferait pas la différence. Cet ensemble économique même avec l'Ukraine intégrée resterait plus petit que l'économie italienne. Cette économie est trop petite pour être fermée, elle est trop dépendante des hydrocarbures comme source d'exportation avec tous les symptômes de fragilité qu'ont des économies comme, par exemple, le Venezuela. De plus, le traitement de la crise du Covid a été catastrophique en termes de morts et de saturation des hôpitaux combinés à un effondrement du pouvoir d'achat de nombreux pensionnés dans un contexte d'austérité avec le prix du pétrole qui était bas. Il est difficile de connaitre l'état de l'opinion russe vu la censure générale des médias, mais je vois mal le régime de Poutine ne pas avoir des soucis de popularité avant la guerre en Ukraine. On pourrait supposer que cette guerre a été lancée pour détourner la population russe d'une critique politique par rapport à la faible performance sociale du régime. La guerre en Ukraine permet d'éviter ce débat polémique et une crise nationale importante. Ce n'est pas neuf comme mécanisme.Il y aura aussi des coûts en Europe, notamment à court terme dans l'énergie qui frappent davantage les ménages les moins aisés. Je m'inquiète aussi des annonces d'un accroissement des dépenses militaires dans l'UE alors qu'elle souffre d'importants manques d'investissements publics et que la dette publique est très élevée dans de nombreux Etats membres. Dans quelle mesure ces dépenses militaires vont-elles permettre de garder des systèmes de sécurité sociale de l'UE ? Ce sera l'un ou l'autre. Je ne pense pas que l'UE dont le niveau moyen de dette publique de ses Etats membres s'est accru de 20 points de PIB suite à la crise du COVID puisse se lancer dans une course aux armements improductive sans engendrer un coût social très élevé.