"Enfin, je peux dire à mes enfants que je travaille pour une licorne", répond, amusé, Fabien Pinckaers lorsqu'on lui demande ce que change la nouvelle valorisation de sa firme Odoo. En effet, la nouvelle est tombée au tout début de ce mois d'août: la scale-up wallonne spécialiste des logiciels de gestion d'entreprise a atteint une valorisation de 2,2 milliards d'euros. Soit deux fois ce qu'il faut atteindre pour faire partie des "licornes", ces jeunes entreprises non cotées de la tech que les investisseurs valorisent à au moins un milliard. Cela fait des mois, voire des années, que les observateurs attendent que cette pépite francophone entre dans ce club très fermé des "licornes", alors que Collibra, la firme flamande de Felix Van de Maele, lui a grillé la priorité lors d'une levée de fonds à 100 millions d'euros auprès de Capital G, une des bras financiers de Google.
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"Enfin, je peux dire à mes enfants que je travaille pour une licorne", répond, amusé, Fabien Pinckaers lorsqu'on lui demande ce que change la nouvelle valorisation de sa firme Odoo. En effet, la nouvelle est tombée au tout début de ce mois d'août: la scale-up wallonne spécialiste des logiciels de gestion d'entreprise a atteint une valorisation de 2,2 milliards d'euros. Soit deux fois ce qu'il faut atteindre pour faire partie des "licornes", ces jeunes entreprises non cotées de la tech que les investisseurs valorisent à au moins un milliard. Cela fait des mois, voire des années, que les observateurs attendent que cette pépite francophone entre dans ce club très fermé des "licornes", alors que Collibra, la firme flamande de Felix Van de Maele, lui a grillé la priorité lors d'une levée de fonds à 100 millions d'euros auprès de Capital G, une des bras financiers de Google. Sauf qu'en ce qui concerne Odoo, la situation est toute autre: la valorisation à 2,2 milliards d'euros intervient non pas dans le cadre d'une levée de fonds, mais à l'occasion d'une opération de rachat d'actions entre des actionnaires historiques. Xange et Sofinnova ont en effet décidé de revendre leur participation dans la société (une partie pour Sofinnova) au fonds américain Summit Partners, lequel voulait monter un peu plus à bord d'Odoo. C'est dans ce cadre-là qu'un nouveau calcul de la valeur de la pépite wallonne a été réalisé. Et il avait de quoi surprendre! "Je suis tombé de ma chaise quand j'ai appris le montant total de la valorisation d'Odoo", admet, euphorique, un observateur très avisé de l'entreprise. C'est qu'il y a 18 mois à peine, l'entrée du même Summit Partners avec le rachat pour plus de 80 millions d'euros d'actions existantes avait été effectuée "à une valeur de 385 millions d'euros", précise Fabien Pinckaers, alors qu'elle avait été évaluée à 400 millions par les observateurs. Même pas la moitié d'une licorne! Que s'est-il passé pour qu'Odoo voie sa valeur multipliée par plus de cinq? "L'acheteur, Summit Partners, qui avait déjà une participation dans Odoo, a pris une forte confiance dans l'entreprise, analyse Fabien Pinckaers. Notamment parce qu'ils nous ont vus exécuter de mois en mois notre stratégie. Et nous avons chaque fois réalisé plus que ce que l'on a promis." L'entreprise revendique en effet une croissance phénoménale: + 70% de la facturation par rapport à l'année passée. Sans compter le contexte global particulièrement porteur pour les entreprises du numérique, Odoo en tête. D'abord, la crise sanitaire a joué l'effet d'accélérateur des outils numériques pour entreprises. Tout à fait le créneau de la scale-up wallonne qui propose, essentiellement aux PME, une multitude d'outils numériques (ERP, CRM, création de sites web, etc.) pour piloter les différentes facettes de leur business. Ensuite, en temps de crise, de nombreuses PME prennent des mesures pour réduire leurs coûts. Or, Odoo propose toute une série de solutions gratuites. Et ses solutions payantes affichent un prix bien en-deçà des tarifs des grandes boîtes que la scale-up concurrence (SAP, Oracle, Microsoft, Salesforce...). Elle attirerait donc, à en croire son CEO, de nombreux nouveaux utilisateurs. Aujourd'hui, Odoo avance le chiffre de 7 millions d'utilisateurs à travers le monde (en ce compris les utilisateurs gratuits), soit 500.000 de plus que ce qu'annonçait Fabien Pinckaers en début d'année, au moment de recevoir son prix de Manager de l'Année. Bref, la croissance semble au rendez-vous et son chiffre d'affaires devrait passer de quelque 100 millions d'euros pour l'année 2020 à 160 millions en 2021... Avec ses 1.700 employés (840 en Belgique), Odoo fait tout doucement figure de "mastodonte" à l'échelle belge. Pourtant, l'aventure semble loin d'être finie."Nous restons un petit poucet face à nos concurrents, souligne le fondateur. Mais ce nouveau statut de licorne continuera de nous crédibiliser. Il ne change pas la donne financièrement puisque l'opération annoncée ne comprend aucune injection d'argent dans l'entreprise. Mais outre la fierté pour les équipes - ce qui est très important -, atteindre une telle valorisation devrait nous permettre d'obtenir une certaine reconnaissance du marché. Jusqu'ici, face aux géants internationaux que l'on concurrence, nous restons le dernier entrant. Mais nous montrons qu'Odoo n'est plus une petite entreprise risquée." Par ailleurs, cette valorisation gigantesque pour une jeune entreprise belge (Odoo n'a toujours pas 20 ans) se double d'une réussite capitalistique étonnante. En effet, dans son histoire, Odoo n'a levé qu'à peine plus de 10 millions d'euros... en deux fois, à des moments bien précis où la firme avait besoin d'argent. Résultat: le CEO fondateur a réussi à ne pas trop se diluer et conserverait aujourd'hui 54% de son entreprise! Une partie du management dispose également d'actions, de même que Summit Partners (entre 20 et 25%), la SRIW et Noshaq. Pour la SRIW, l'investissement dans Odoo constitue une belle réussite. Le fonds public avait en effet investi 2 millions d'euros en 2015 et réinjecté 10 millions en 2019. Aujourd'hui, tout en conservant 10% d'Odoo (8,1% pour la SRIW et 2,2% pour Noshaq), le duo public wallon a déjà dégagé 25 millions d'euros et dispose d'une plus-value latente énorme, même si "le but n'est pas de vendre", tempère Damien Lourtie, le directeur financier de la SRIW et membre du conseil d'Odoo. "Nous gardons aussi en tête l'impact d'Odoo sur l'écosystème du numérique et l'emploi que cela génère en Wallonie", ajoute-t-il. Car au-delà des 840 employés belges, Odoo a aussi fait naître un large écosystème d'entreprises partenaires qui revendent les logiciels Odoo, font de l'intégration et proposent différents services autour des solutions commercialisées. Et ce n'est, semble-t-il, toujours qu'un début.