Un des effets les plus importants de la pandémie est aussi un des plus discrets: la concentration du pouvoir aux mains des grandes entreprises, au détriment de la concurrence, de la croissance de l'économie, de l'intérêt des consommateurs et de l'emploi...
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Un des effets les plus importants de la pandémie est aussi un des plus discrets: la concentration du pouvoir aux mains des grandes entreprises, au détriment de la concurrence, de la croissance de l'économie, de l'intérêt des consommateurs et de l'emploi... Certes, il n'est pas aisé de décrypter ce mouvement car, comme l'explique le spécialiste de la concurrence François Lévêque, lorsque le nombre d'entreprises se réduit, cela n'entraîne pas forcément une réduction de la concurrence. Même si nous voyons autour de nous disparaître nombre de petits acteurs, dans de multiples secteurs. "Avec la crise, des entreprises se fragilisent, en raison de problèmes de trésorerie, mais aussi de pertes de parts de marché au profit des plateformes numériques", constate Geert Noels, qui avait rédigé, voici deux ans déjà, une mise en garde contre le "gigantisme" dominant. "On observe cette tendance un peu partout, poursuit-il. Selon certaines études, l'achat de biens en ligne a connu l'an dernier une croissance de 25% en France et même 75% aux Pays-Bas. Dans ce dernier pays, cette augmentation a complètement effacé le déclin du commerce de détail physique." Le petit commerce a bien du mal à résister. "Confronté à des problèmes logistiques et administratifs complexes, un petit commerçant ne peut pas concurrencer un géant de l'e-commerce", ajoute Geert Noels. "C'est le paradoxe, poursuit-il: l'e-commerce élargit en principe le choix des produits pour le consommateur, mais il tue aussi la diversité des commerçants en ville. C'est un problème économique, mais aussi social, car avec la disparition de ces petits commerces, qui soutenaient le club sportif local ou les scouts du coin, disparaît aussi un lien social important." Le problème de la disparition des petits acteurs dépasse le domaine du commerce. Dans tous les secteurs, les géants écrasent les nains. C'est le Fonds monétaire international qui a tiré la sonnette d'alarme. Romain Duval, économiste auprès du FMI, résume les dernières découvertes réalisées par son équipe à l'occasion d'un webinaire organisé par le think tank Bruegel. "Notre dernière étude corrobore la montée du pouvoir de marché des firmes déjà dominantes et démontre comment la pandémie a amplifié cette tendance", affirme-t-il. La montée en puissance des géants n'est pas neuve. Elle se traduit par un pouvoir de marché grandissant. L'écart entre le prix de vente d'un produit et son coût marginal (c'est-à-dire le coût qu'une entreprise supporte pour produire une unité supplémentaire) a augmenté d'un tiers depuis les années 1980. Mais ce qui est neuf, c'est qu'en raison de la pandémie, de nombreuses petites entreprises vont disparaître et que leurs parts de marché seront absorbées par ces entreprises géantes, accélérant la concentration du marché. Selon le FMI, après la crise du Covid, tous secteurs confondus, le poids des quatre principales firmes dans le groupe des 20 premières firmes augmentera encore, et le poids des ventes réalisées par le quatuor passera de 56 à 60% du total. Et ce n'est pas le seul signal d'alarme. L'économie est en train de se figer: "Ce sont les mêmes firmes, année après année, qui sont au sommet, note Romain Duval. La probabilité pour une firme dominante de conserver sa position l'an prochain est de 85% aujourd'hui, alors qu'elle n'était que de 75% dans les années 1990." Or, dans une économie dynamique, de nouvelles firmes apparaissent, apportant de nouveaux services et des innovations qui détrônent les plus obsolètes. Cette dynamique de destruction créatrice représente dans nos pays un quart de la croissance totale. En freinant ce processus, on freine donc la croissance. Kristalina Georgieva, la directrice du FMI, pointe le sentiment de découragement qui envahit les concurrents des entreprises dominantes: "Nous observons que les ventes des concurrents baissent et que, plus important encore, leurs dépenses en recherche et développement baissent également. Au moment où, pour soutenir la reprise, nous avons besoin de plus de dynamisme dans l'économie, nous en avons moins". Face à cette situation, le FMI s'adresse donc aux gouvernements: "Nos conseils aux politiques sont de renforcer le contrôle antitrust et le contrôle contre l'abus de position dominante, d'être plus attentif au marché du travail, et de s'occuper de la place toujours plus importante prises par l'économie digitale", observe Romain Duval. Mais que faire au niveau national, surtout si l'on est un petit pays comme la Belgique? Des mesures peuvent aider les petits commerçants, répond Geert Noels, et elles sont plutôt d'ordre réglementaire. "Ce n'est pas en multipliant les subsides que l'on peut favoriser la concurrence vis-à-vis des géants, dit-il. Par contre, au niveau de la régulation, certaines mesures peuvent avoir un très grand effet. Je pense au dernier kilomètre. Les géants entrent en ville et se retirent sans rien payer. Le gouvernement pourrait organiser des dépôts centraux en dehors des centres-villes, interdisant aux géants du numérique d'accomplir ce dernier kilomètre. Cela permettrait de leur imposer des charges s'ils veulent acheminer jusqu'au bout leurs marchandises, et de mettre à niveau ces grands commerçants avec les petits qui, eux, doivent payer de nombreuses charges pour être en ville." Jean-François Gribomont, le patron du groupe textile Utexbel, regrette pour sa part l'inadéquation du système de prêt garanti d'un volume de 50 milliards. Un "bazooka" inutilisé parce que les premières pertes restent à charge des banques, contrairement aux systèmes mis en place par nos voisins. Il plaide pour un vrai soutien à l'investissement. "Les mesures prises par les pays voisins ont été plus efficaces, plus directes. Et elles garantissent l'avenir de leurs entreprises, dit-il. Car c'est à la sortie du Covid, dans les années 2023 ou 2024, que nous connaîtrons de gros problèmes. Des sociétés qui auront résisté vont s'écrouler, car elles seront confrontées à une concurrence impossible de la part d'entreprises de pays voisins." Et Jean-François Gribomont prend son exemple personnel: "J'ai une société dans le Nord de la France, et j'ai reçu une aide correspondant à trois mois de mon chiffre d'affaires sur cinq ans, avec un an de grâce et à taux zéro. Les investissements que je réalise en France, aujourd'hui, bénéficient d'aides publiques à hauteur de 20 à 40%! Pendant ce temps, la Belgique n'investit plus. Certes, le Premier ministre ou la Banque nationale disent: ' nous n'avons pas l'argent dont disposent nos voisins '. Mais nous demandons des garanties, pas de l'argent. C'est très différent. Pour les sociétés belges, le préjudice est là. Les investissements ne se feront pas, au contraire de l'Allemagne ou de la France qui ont fait le pari de restaurer la santé de leurs entreprises. Nos sociétés, elles, sortiront très affaiblies de la crise. Et la concurrence s'en trouvera biaisée".