Lire également "Blackrock, ce gestionnaire d'actifs qui a le monde dans sa poche"
...

Le succès de BlackRock en tant que conseiller repose sur la carrière de Larry Fink à Wall Street. Fin 1976, le futur patron du plus gros gestionnaire d'actifs du monde rejoignait la banque d'affaires new-yorkaise First Boston pour y occuper une fonction de trader obligataire. Mais son histoire s'y est arrêtée net 10 ans plus tard quand, estimant mal la tendance des taux d'intérêt, il a fait perdre 100 millions de dollars à son employeur. Depuis, Fink est obsédé par la gestion et la réduction des risques. Chez BlackRock, il a développé une plateforme d'analyse des risques extrêmement performante : Aladdin. " La Ferrari des logiciels d'analyse de risque ", comme l'appelle un trader. Pas moins de 1.500 ingénieurs travaillent à plein temps sur la plateforme Aladdin, dont on peut considérer qu'elle est l'épine dorsale de l'entreprise. Tous les jours, Aladdin réalise un quart de million de transactions sur le marché et, toutes les semaines, le système effectue des milliards de projections économiques. Logé dans la filiale BlackRock Solutions (BRS), Aladdin est sans conteste la principale raison du succès des activités de conseil de BlackRock. On l'a vu lors de la crise de 2008. A l'époque, de nombreux acteurs du secteur financier broient du noir. Mais ce n'est pas le cas de BlackRock. Tout le monde est pourtant assis sur une montagne de produits toxiques impossibles à liquider. Tout le monde, à l'exception de BRS. Et ce grâce à Aladdin. L'un après l'autre, les grands acteurs américains de la finance, l'assureur AIG en tête, font donc appel à BRS pour nettoyer le gâchis. La Réserve Fédérale elle-même lui demande de l'aider à liquider les actifs acquis lors de la nationalisation de la banque Bear Stearns. BlackRock devient le gestionnaire de crise le plus écouté et le plus sollicité. Très vite cependant, des voix s'élèvent pour s'inquiéter d'éventuels conflits d'intérêt. En nettoyant les bilans de la Fed, des banques et des assureurs, BRS a accès à des informations qui pouvent s'avérer fort intéressantes pour les activités d'investissement de BlackRock. " Ils savent quels actifs la Fed veut vendre et à quel prix. Il y a là un risque majeur de conflit d'intérêts, difficile à contrôler " s'alarme ainsi un sénateur républicain. Les mêmes préoccupations apparaissent ensuite en Europe. De ce côté-ci de l'Atlantique aussi, le géant financier américain est devenu le plus gros investisseur. Mais au lieu d'être contrôlé en tant que tel par des superviseurs nationaux et européens, il est engagé pour des missions d'audit ou de consultance en matière de réglementation. Ce qui, aux Etats-Unis, ressemblait à une opération de sauvetage en temps de crise, devient donc la seconde activité hautement lucrative de BlackRock à travers le monde. La crise de l'euro semble par exemple avoir été tout aussi rentable pour BRS que le désastre de Wall Street l'a été après 2008. Notamment en 2011, lorsque l'Irlande emprunte 50 milliards d'euros pour sauver ses grandes banques. Sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), la banque centrale irlandaise désigne sans appel d'offres préalable BRS pour réaliser un audit du secteur bancaire irlandais. Personne ne connaît les émoluments réclamés par BRS, mais selon Larry Fink lui-même, ils sont restés tout à fait raisonnables. Ce fut une " mission gigantesque ", a-t-il depuis reconnu, " la plus grande qui nous ait jamais été confiée par un gouvernement ". Plus importante même que celles confiées par AIG et la Fed. Dans les années qui suivent, l'Irlande sollicitera encore BRS à différentes reprises pour des tests de résistance de ses banques. Mais on notera que quelques mois après sa première mission, BlackRock acquiert 3 % de la Bank of Ireland, l'une des banques qu'il l'avait auditée... Nous voilà au coeur-même du conflit d'intérêts, car ce n'est pas la première fois que BlackRock est ou devient actionnaire d'entreprises où il intervient en qualité d'auditeur ou de conseiller, position qui pourrait lui donner à connaître des informations auxquelles ses concurrents n'ont pas accès. Un autre bel exemple de conflit d'intérêts en Irlande concerne les 13 milliards d'euros qu'Apple Europe doit rembourser au Trésor irlandais en raison d'aides d'Etat illégalement perçues. Il y a deux mois, BlackRock a obtenu du gouvernement irlandais le contrat de gestion de ces fameux 13 milliards d'euros. Mais, par ailleurs, il est également le troisième plus important actionnaire d'Apple et donc indirectement coresponsable de cette colossale amende. La Grèce a été le théâtre du même genre d'affaire. Lorsque le pays a été placé sous le contrôle de la Troïka - la Banque centrale européenne (BCE), le FMI et la Commission européenne - la banque centrale grecque a confié à BRS l'analyse des comptes des banques grecques et de leurs portefeuilles de crédits. La première mission date de 2011 et a été menée comme une opération militaire d'infiltration. Elle avait même reçu un nom de code : Solar. Pendant des mois, les employés de BRS se sont penchés sur les bilans des banques grecques, travaillant à l'abri des regards dans d'anonymes immeubles d'Athènes. BlackRock avait même engagé des agents de sécurité (armés) pour faciliter les déplacements dans la ville de son personnel et passer inaperçu. En trois mois, les équipes de BRS ont épluché 10 millions de dossiers de crédit afin d'évaluer la santé de 18 banques grecques. En 2013 et en 2015, BRS a réitéré l'exercice. Il est frappant de constater que toutes ces missions se sont déroulées sans appel d'offres préalable et que la Troïka, chaque fois, a fait pression pour qu'elles soient confiées à BRS. Ont-elles donné à BlackRock une meilleure vision que ses concurrents de la santé de l'économie grecque et de ses entreprises ? Certaines transactions laissent à penser que oui. En 2015, Bloomberg communiquait que la multinationale avait acheté une quantité surprenante d'obligations d'Etat grecques tandis que ses concurrents avaient préféré rester à l'écart. L'an dernier, le Financial Times titrait : 'Le plus grand gestionnaire d'actifs au monde lorgne les banques grecques'. " Le matin, nous rencontrions BlackRock pour lui vendre nos participations, alors que l'après-midi, ses employés venaient contrôler nos livres " témoigne Michael Masourakis, ancien économiste en chef de la banque grecque Alpha, à propos de l'opération de sauvetage en 2011. Nos voisins outre-Moerdijk ont également fait appel à BRS pour un audit financier. En 2012, le gouvernement néerlandais a passé un contrat avec le consultant pour la vente d'un paquet d'hypothèques d'ING. Un an plus tard, BRS était préféré à De Nederlandsche Bank pour évaluer le patrimoine immobilier de l'ensemble des banques néerlandaises. L'analyse de BRS concluait, entre autres, que la valeur du portefeuille immobilier d'ING avoisinait 29 milliards d'euros. Or, à l'époque, BlackRock possédait déjà plus de 5 % d'ING. Interpellé par le Parlement et par la presse, le ministre des Finances Jeroen Dijsselbloem s'était justifié en invoquant l'argument que BlackRock utilise systématiquement dans ces circonstances : la muraille de Chine. En d'autres termes, il existerait entre BRS, Aladdin et le reste des activités d'investissement de la société, un véritable mur empêchant que les informations traitées par la plateforme au cours de ses tests de résistance et de ses missions pour les autorités publiques ne transpirent dans les autres départements de BlackRock. Les réactions du secteur financier recueillies par Trends-Tendances et le consortium de journalistes Investigate Europe sont contrastées. A décharge du géant américain, certains affirment que " BlackRock n'a aucun intérêt à risquer sa réputation " ou " On n'imagine pas que BlackRock puisse sous-évaluer des actifs pour les acheter à moindre coût par la suite ". D'autres sont plus sceptiques : " Si une information, quelle qu'elle soit, s'avère capitale pour l'entreprise, il n'y a pas de muraille de Chine qui tienne " ou " A un certain niveau de la hiérarchie, une poignée de personnes possède une parfaite connaissance des deux activités, l'investissement et le conseil. " L'Union européenne elle-même n'est pas en reste. En 2014, la BCE a mandaté le consultant américain pour mettre sur pied son programme d'achat de titres adossés à des crédits, ce que l'on appelle des asset backed securities. Ceux-ci ont joué un rôle majeur dans la crise de 2008 parce que les banques en avaient mal évalué la solvabilité. Pour éviter que cette erreur ne se reproduise, la BCE a demandé à BRS d'analyser les risques liés au rachat de ces créances. In fine, les rachats de la BCE se sont montés à 27 milliards d'euros. Emoluments de BlackRock ? 1,2 million d'euros. En 2016, un contrat plus important a suivi mais dont le montant n'a pas été rendu public. La BCE a sollicité les conseils de BRS lors des tests de résistance de 29 grandes banques européennes. Banques dont la société mère BlackRock est, pour beaucoup d'entre elles, un actionnaire important. Ces tests de résistance révèlent des informations sensibles, comme par exemple le nombre de créances douteuses inscrites au bilan. Interrogeant la BCE sur un possible conflit d'intérêt avec BlackRock, il nous a été répondu que les termes du contrat l'excluaient : " BlackRock est tenu à une stricte séparation entre ses activités de conseil et de gestions d'actifs. " Et lorsque nous avons voulu savoir pourquoi le personnel de la BCE ne procédait pas lui-même à ces tests, on nous a tout simplement indiqué que cela ne faisait pas partie de sa mission. Manifestement, la Banque centrale européenne a dû être très satisfaite du travail fourni par BRS puisqu'elle a confié à BlackRock la gestion de son fonds de pension.Par Jef Poortmans.