En janvier 2018, des milliers de dirigeants d'entreprises cotées en Bourse ont reçu la même lettre, intitulée A Sense of Purpose, que l'on peut traduire par Un but à atteindre. Le contenu en était nettement plus explicite que le titre : " Les entreprises doivent être au service de toutes les parties prenantes : les actionnaires, les employés, les clients et la communauté locale ", était-il écrit. On pourrait penser qu'il s'agit là des voeux de Nouvel An d'une ONG. Mais non, la lettre était signée Larry Fink, patron de Blackrock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde.
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En janvier 2018, des milliers de dirigeants d'entreprises cotées en Bourse ont reçu la même lettre, intitulée A Sense of Purpose, que l'on peut traduire par Un but à atteindre. Le contenu en était nettement plus explicite que le titre : " Les entreprises doivent être au service de toutes les parties prenantes : les actionnaires, les employés, les clients et la communauté locale ", était-il écrit. On pourrait penser qu'il s'agit là des voeux de Nouvel An d'une ONG. Mais non, la lettre était signée Larry Fink, patron de Blackrock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde. Le géant américain de la finance gère aujourd'hui plus de 6.300 milliards de dollars. Il y a à peine 10 ans, son portefeuille ne dépassait pas 1.000 milliards. Cela fait de Blackrock un actionnaire important de nombreuses sociétés cotées en Bourse, dans le monde entier mais aussi en Belgique. Trends- Tendances s'est associé au collectif de journalistes Investigate Europe pour, dans une série de trois articles, décrypter les tenants et les aboutissants de ce gestionnaire de fonds. En commençant par son rôle d'actionnaire en Belgique, en Europe et dans le reste du monde. Blackrock possède des participations dans plus de 17.000 entreprises. Pour nombre d'entre elles, il est l'un des plus gros actionnaires, avec ce que cela suppose de pouvoir. En Belgique, le gestionnaire américain a investi 11 milliards de dollars dans 52 sociétés cotées ( voir notre tableau en page suivante) . Dans le top 10 des entreprises dans lequel il pèse le plus lourd (en pourcentage), on identifie huit membres du Bel 20. C'est dans Cofinimmo que sa participation est la plus importante : 7,8 %, pour une valeur de 192 millions de dollars, ce qui en fait le premier actionnaire du groupe immobilier. Mais cet investissement n'est rien face au deuxième de sa liste : Blackrock détient 6,9 % du capital du groupe KBC, soit un peu moins de 2,5 milliards. Aux côtés du holding Ancora, de la coopérative Cera et du Boerenbond, il est l'actionnaire étranger le plus important de la plus grande banque belge. Seule sa participation dans AB InBev pèse encore davantage - 2,8 milliards de dollars - mais elle ne représente que 1,5 % des actions. La question est de savoir comment Blackrock agit en tant qu'actionnaire de toutes ces entreprises. Pour ce qui concerne ses participations belges, le black-out est quasi total : silence sur toute la ligne, ou presque. Une stratégie que le géant de la finance adopte presque systématiquement dans toutes les sociétés dont il est actionnaire. Chez Cofinimmo, sa prise de participation est récente. " Lorsqu'il y a un an, Blackrock nous a notifié sa déclaration de transparence concernant sa position dans notre capital, nous leur avons proposé de nous rencontrer, se souvient Ellen Grauls, la porte-parole de Cofinimmo. On nous a immédiatement fait comprendre qu'il ne s'agissait pas pour Blackrock d'une position stratégique et que tout entretien était donc inutile. " Une réaction parfaitement logique dans le chef du plus gros investisseur passif du monde. Il faut en effet savoir que Blackrock est le premier émetteur au monde de ETF ( trackers d'indices) et de fonds indiciels. Pour beaucoup d'entreprises belges (et contrairement à Cofinimmo), le rôle que Blackrock joue dans leur actionnariat n'est pas très clair : agit-il comme un actionnaire actif ou est-il un investisseur passif ? En tout état de cause, Blackrock sait se montrer très insistant. " Nous sommes réellement mis sur le grill ", glisse-t-on du côté d'une société dans laquelle Blackrock détient une très grosse participation. Même son de cloche chez un autre membre du Bel 20 dans lequel Blackrock est actionnaire depuis de nombreuses années : " Les gestionnaires de fonds et les analystes sont extrêmement rapides sur la balle et connaissent bien notre entreprise. Mais nous n'avons aucune idée du ou des fonds qu'ils représentent, ni s'il s'agit de fonds actifs ou passifs ". Blackrock possède tellement de filiales à travers le monde qu'il est quasi impossible de déterminer avec précision le montant total de ses participations. Trends-Tendances utilise les statistiques de la base de données de Thomson One, émanation de l'agence Thomson Reuters. Mais on constate qu'elles sont systématiquement plus élevées que les déclarations de transparence publiées par Blackrock via la FSMA, l'autorité de régulation du marché belge. La FSMA indique qu'elle n'est avertie que lorsque les seuils de participation dépassent 3, 5 ou 10 % et qu'elle n'a aucune information sur les pourcentages intermédiaires. Par le passé, Blackrock n'a pas toujours été aussi transparent sur ses actifs. En 2015, le régulateur du marché allemand lui a infligé une amende record de 3,25 millions d'euros pour des déclarations erronées sur ses participations dans des sociétés allemandes. En Belgique, même quand il ne détient que quelques pour cent du capital d'une entreprise, Blackrock en est malgré tout l'un des principaux actionnaires. Il est régulièrement le second, après le holding faîtier, comme chez Solvay, à moins qu'il ne soit l'actionnaire de référence, comme chez Telenet. Le géant américain pèse bien plus lourd encore chez nos voisins. En France, par exemple, il a investi plus de 100 milliards de dollars dans 173 entreprises alors qu'en Allemagne, ses participations dans près de 200 entreprises se montent à 130 milliards de dollars. Etre actionnaire donne le droit de vote qui est lui-même synonyme de pouvoir. Eelke Heemskerk est professeur d'économie politique à l'Université d'Amsterdam (UvA) et mène des recherches sur la manière dont les gestionnaires passifs considèrent leur rôle d'actionnaire. Blackrock est le plus important, aux côtés de Vanguard et State Street. On les appelle d'ailleurs les Big 3. " Les participations de Blackrock sont beaucoup moins visibles dans les pays de l'Union européenne qu'aux Etats-Unis ", explique le professeur. Ses recherches montrent que, ensemble, les Big 3 sont les principaux actionnaires de 40 % de toutes les entreprises américaines cotées en Bourse. Cette concentration est même plus grande encore dans le S&P500 puisqu'ils sont les actionnaires les plus importants de 438 entreprises sur 500, soit 88 % du S&P500. L'économiste s'est particulièrement intéressé à l'énorme pouvoir d'acteurs tels que Blackrock. " Même si l'intention première n'est pas de se construire une position de pouvoir, elle est réelle. Et inéluctablement, quelqu'un en fera usage un jour ou l'autre ", prédit-il. Président de Better Finance, organisation internationale qui défend les intérêts des utilisateurs de services financiers à l'échelon européen, Guillaume Prache partage cette opinion : " Il est important de savoir comment Blackrock se comporte dans son rôle de premier actionnaire mondial. Nous ignorons, par exemple, si la branche passive poursuit la même politique d'actionnariat que la branche active ". Eelke Heemskerk et son groupe de recherche Corpnet ont analysé le comportement de vote de Blackrock lors des assemblées générales des actionnaires d'entreprises américaines. A première vue, il semble que Blackrock applique une stratégie de vote centralisée. Même si les actions sont réparties dans des dizaines de filiales, celles-ci votent de manière identique. Gestion active ou passive, on n'observe pas non plus de différence de comportement. Autre constat étonnant : dans 99 % des cas, le géant américain est d'accord avec la direction, une attitude en contradiction avec le discours séducteur de Larry Fink selon lequel Blackrock, à travers ses 17.000 participations, veut faire progresser le monde. " Le paradoxe est que le comportement de vote de Blackrock n'est pas toujours en adéquation avec son image d'investisseur à long terme ", souligne Eelke Heemskerk. Il en veut pour preuve le rachat de ses propres actions. " Le but évident est de soutenir le cours de l'action à court terme et, sur ce plan, Blackrock ne s'aligne pas toujours sur les souhaits de la direction de l'entreprise. " C'est pourquoi Heemskerk estime que tous ces acteurs doivent se montrer plus transparents sur leurs intentions. " Il serait bon qu'ils donnent progressivement plus de consistance à leur discours et clarifient leur vision de la bonne gouvernance. " On s'interroge évidemment sur la manière dont Blackrock vote dans les assemblées générales des entreprises belges. Chez nous, il rend ses votes publics, indiquant sur quels points de l'ordre du jour il s'est positionné pour ou contre. L'an dernier, par exemple, Blackrock n'était pas d'accord avec KBC sur le rapport de rémunération et la nomination de quatre administrateurs. Le gestionnaire a voté également non sur les mêmes points aux assemblées de Solvay, Telenet et AB InBev. Lors des assemblées générales extraordinaires de Cofinimmo et de Telenet, Blackrock s'est prononcé contre l'autorisation du conseil d'administration d'augmenter le capital. Ce sont typiquement des propositions auxquelles s'opposent des investisseurs institutionnels comme Blackrock, affirme Christoph Van der Elst. Professeur de droit des sociétés aux universités de Gand et de Tilburg, il mène des recherches sur l'actionnariat. Blackrock a-t-il pris le pouvoir dans les entreprises belges ? Pas vraiment, selon Christoph Van der Elst : " La moitié des entreprises belges ont des actionnaires majoritaires, comme les holdings familiaux de Solvay, d'AB InBev et d'UCB, qui empêchent les investisseurs institutionnels d'exercer leur emprise. " Il observe cependant une dynamique changeante dans l'actionnariat des entreprises européennes et belges. " Depuis quelques années, on constate dans les AG une croissance des votes 'contre', et cela ne peut venir que des investisseurs institutionnels. " Actionnaire de 17.000 entreprises, dont 52 belges, il est impossible pour Blackrock de suivre tous les ordres du jour de toutes les assemblées générales. C'est pourquoi il s'en remet à ce que l'on appelle des proxy advisors, des agences spécialisées qui donnent des conseils de vote aux investisseurs institutionnels. L'américain ISS détient un quasi-monopole en la matière, suivi à distance très respectable par Glass Lewis. " Nous voyons que dans presque tous les cas, Blackrock suit les conseils de ces agences, rapporte Cristoph van der Elst. Mais si leur influence est considérable, elle est rarement réellement déterminante. " Le professeur estime que pour des acteurs de la taille de Blackrock, c'est un peu comme choisir entre la peste et le choléra. " Soit ils votent en suivant les conseils de leur agence - et ce n'est pas toujours le meilleur vote - soit ils s'abstiennent, renforçant le contrôle de l'actionnaire majoritaire. " Blackrock présente un autre paradoxe en ce sens qu'il est à la fois investisseur passif et actionnaire actif à long terme. " Le bon côté des investisseurs indiciels comme Blackrock, c'est qu'ils détiennent généralement leurs actions plus longtemps que la moyenne des fonds actifs, explique Guillaume Prache, de Better Finance. En revanche, nous n'avons aucune idée de leur engagement à long terme. " Etant donné le nombre de participations que détient Blackrock, ce n'est plus tant l'entreprise dans laquelle il investit qui importe que le secteur ou le marché dans son ensemble. " Toutes les entreprises doivent être rentables " poursuit Eelke Heemskerk. Mais certains analystes craignent l'effet de cartel. " Aux Etats-Unis prévaut l'idée que ce type d'investisseur fait grimper les prix. " Les entreprises ayant les mêmes propriétaires sont, en effet, moins enclines à se faire concurrence. Cet " actionnariat horizontal " existe déjà dans plusieurs secteurs. Aux Etats-Unis, Blackrock est un actionnaire important de toutes les grandes banques, compagnies aériennes, fabricants de produits électroniques et sociétés pharmaceutiques. Le secteur aérien américain montre des signes de cet effet de cartel et de la hausse des prix à la consommation. Une étude de l'Université du Michigan l'a d'ailleurs démontré. Blackrock et Vanguard sont les deux plus importants actionnaires des cinq plus grandes compagnies aériennes américaines. Résultat : la guerre des prix sur certaines lignes s'est faite moins intense tandis que le prix des billets a augmenté de 4 à 10 %. Les chercheurs ont démontré les mêmes effets dans le secteur bancaire américain : plus la participation est concentrée, plus les coûts pour les clients sont élevés et plus les intérêts sur les comptes sont bas. L'Europe n'est évidemment pas à l'abri de ce phénomène. Dans le secteur bancaire par exemple, Blackrock est le premier actionnaire de HSBC, BBVA et Banco Popolare. Il est le second de la Deutsche Bank et de la Banco Santander. Dans sa lettre aux dirigeants d'entreprise, Larry Fink aime à souligner leur responsabilité envers les gens, l'environnement et la société. Mais au vu du comportement de vote de Blackrock, ce discours ne se traduit pas en actes. Chez Shell, par exemple, un actionnaire milite depuis trois ans pour pousser le pétrolier à adopter un plan climat. Le management n'en veut pas et Blackrock le suit. Sur la question des salaires stratosphériques des dirigeants et des administrateurs, Larry Fink souffle là encore le chaud et le froid. Alors qu'il souligne régulièrement les dangers de l'augmentation des inégalités de revenus, Blackrock a voté en 2016 un package salarial de 14 millions de livres pour le patron de BP. Et cela alors que 60 % des actionnaires ont voté contre, que BP a enregistré des pertes records, que les salaires des employés ont été gelés et que 7.000 emplois ont été supprimés. Blackrock préfère exercer son influence dans les coulisses, une approche qu'il applique également dans ses activités de lobbying et ses missions gouvernementales. Et s'il engrange les succès, il n'est pas toujours très transparent sur la manière dont il les obtient. Nous développerons cet aspect la semaine prochaine, dans le second article de notre série.Par Jef Poortmans.