Ce dimanche 24 avril, les Français devront à nouveau départager Emmanuel Macron et Marine Le Pen, sortis vainqueurs, comme en 2017, du premier tour de l'élection présidentielle française. A un détail près: le coude-à-coude entre les deux prétendants à l'Elysée est serré. La candidate du Rassemblement national a, cette fois, plus de chances de l'emporter.
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Ce dimanche 24 avril, les Français devront à nouveau départager Emmanuel Macron et Marine Le Pen, sortis vainqueurs, comme en 2017, du premier tour de l'élection présidentielle française. A un détail près: le coude-à-coude entre les deux prétendants à l'Elysée est serré. La candidate du Rassemblement national a, cette fois, plus de chances de l'emporter. Certes, à l'heure d'écrire ces lignes, Emmanuel Macron était toujours le favori. Le bon score réalisé par le président sortant au premier tour, supérieur à ce que lui promettaient les sondages, a même soulagé les investisseurs. Dès le lendemain du dimanche 10 avril, les taux d'intérêt sur la dette publique française se sont en partie détendus et la Bourse de Paris a repris quelques couleurs. Comme si les marchés avaient eux-mêmes voté Macron. S'il y a bien une chose que les marchés détestent en effet, c'est le manque de prévisibilité. Voilà pourquoi "une victoire d'Emmanuel Macron serait accueillie favorablement par les marchés, car cela signifierait bien sûr le maintien d'une politique favorable aux entreprises mais surtout la diminution de l'incertitude politique", situe Bernard Keppenne, économiste en chef à la banque CBC. C'est que le choix des Français ce 24 avril n'aura pas seulement d'évidentes conséquences sur la vie dans l'Hexagone, il en aura aussi sur le futur de tous les Européens. "Une victoire de Marine Le Pen signifierait une augmentation de l'incertitude politique, alors que toutes ses promesses sont intenables financièrement parlant, compte tenu de la forte hausse de l'endettement de la France", poursuit l'expert. Comme le soulignait le quotidien Les Echos, la politique étrangère de Marine Le Pen pourrait aussi renverser les alliances de la France avec ses principaux partenaires: "La candidate à l'élection présidentielle entend sortir du commandement intégré de l'Otan, remettre à plat les relations avec les Etats-Unis, stopper les collaborations industrielles avec l'Allemagne et se rapprocher de la Russie". Vous avez dit "risque Le Pen"? "Clairement, acquiesce Bernard Keppenne. Alors qu'ils étaient focalisés sur l'évolution de la situation géopolitique en Ukraine et les politiques monétaires des banques centrales, les marchés ont subitement vu revenir à l'avant-plan un risque politique majeur pour l'Europe, avec un impact notamment sur le marché de la dette souveraine. Comme si les marchés s'étaient rendu compte de l'importance de l'écart réduit entre les deux candidats, et ce quelques jours seulement avant le premier tour", complète Bernard Keppenne.Ce retour du risque politique, comme le disent les spécialistes, s'est en fait cristallisé quelques jours avant le dimanche 10 avril: le mercredi 6 avril, pour être précis. Ce jour-là, non seulement la Bourse de Paris termine en forte baisse mais le spread franco-allemand , c'est-à-dire l'écart de rendement entre les emprunts publics français et le Bund allemand, atteint un niveau inédit depuis début 2020 lorsque la pandémie avait déstabilisé l'économie mondiale, rappelant aussi au passage la crise de la dette européenne de 2011- 2013. En cause, les conséquences de la guerre en Ukraine avec le retour d'une inflation galopante et son corollaire: la crainte d'une remontée des taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) et de la banque centrale américaine (la Fed). Mais un autre élément vient aussi tout d'un coup jouer les trouble-fêtes: la publication d'un sondage réalisé par le magazine économique Challenges et Harris Interactive. Selon ce sondage, la candidate d'extrême droite arriverait à 48,5% au second tour, soit un chiffre à l'intérieur de la marge d'erreur de l'institut de sondage. C'est bien alors, comme le souligne plus haut Bernard Keppenne, "le scénario d'une possible victoire de Marine Le Pen qui commence à être intégré par les marchés." Résultat? La Bourse de Paris perd encore un peu plus de terrain sur les autres places européennes. Déjà sous pression suite à l'invasion russe en Ukraine et toujours bien représentées au sein du Cac 40, l'indice phare de la Bourse de Paris, les valeurs sanctionnées sont essentiellement celles des banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale). Mais d'autres titres tels que ceux de Vinci et d'Eiffage, deux grosses sociétés actives dans la construction d'infra- structures qui pourraient souffrir si Marine Le Pen venait à mettre en oeuvre sa promesse de nationaliser les autoroutes françaises, sont également pénalisés sous l'effet d'un mouvement de vente de la part des investisseurs. But de la manoeuvre: se protéger d'un risque non maîtrisé comme on a pu le voir avec le Brexit ou l'élection inattendue de Donald Trump aux Etats-Unis. Car selon les experts de Goldman Sachs, une victoire de Le Pen pourrait amener le spread entre les taux français et les taux allemands à franchir la barre du demi-pour cent et conduire à une baisse des actions cotées à Paris de... 7%! Mais ce n'est pas tout: les craintes sont également palpables du côté de l'euro. Toujours selon les experts de Goldman Sachs, une victoire de Marine Le Pen pourrait conduire à une dépréciation sensible de la monnaie européenne, en plus du repli déjà observé ces derniers mois. "Outre des spreads entre les taux français et allemands qui se sont élargis avant le premier tour, l'inquiétude de voir arriver Marine Le Pen à l'Elysée a également provoqué un mouvement négatif sur la devise européenne ces derniers temps, indique Bernard Keppenne. Les investisseurs craignent que sa victoire éventuelle ne se traduise par une sortie de l'euro, voire un Frexit. Même si elle ne parle plus de quitter l'euro ou Union européenne comme en 2017, son projet reste anti-européen." Professeur à l'UCLouvain et à l'ULB, Bruno Colmant partage cette analyse quant au discours ambigu de la rivale d'Emmanuel Macron envers les institutions européennes, allant même jusqu'à évoquer un réel danger pour l'euro en cas de victoire: "Si Emmanuel Macron est élu, ce sera un signal important pour le couple franco-allemand, notamment en termes de continuité et de prévisibilité dans les politiques économiques. D'autant que la BCE est présidée par une Française, Christine Lagarde. En revanche, une victoire de Marine Le Pen aura des conséquences énormes sur la devise européenne. L'augmentation du salaire minimum et des dépenses publiques dans les proportions gigantesques qu'elle promet se traduira inévitablement par une augmentation de l'inflation et de l'endettement public, à l'opposé de l'orthodoxie budgétaire allemande. Or, l'euro ne peut pas tolérer de divergence économique. Il faut une homogénéité dans les politiques économiques des pays de la zone euro." Et Bruno Colmant d'assener encore: "Si Marine Le Pen est élue, c'est donc la capacité de gérer l'euro qui sera clairement remise en cause. Certes, la candidate ne dit plus officiellement vouloir sortir de l'euro. Mais sa politique conduira au même résultat. Jamais les Allemands n'accepteront une telle détérioration de la situation budgétaire de la France.Bref, en cas de victoire de Marine Le Pen, on risque d'assister à un combat entre Paris et Berlin sur la capacité de la BCE à financer l'Etat français." C'est en effet une évidence que rappelait l'ancien trader français Marc Fiorentino dans sa lettre d'information: les clefs du pouvoir ne se trouvent plus qu'en partie du côté du Faubourg Saint-Honoré. La marge de manoeuvre du futur locataire de l'Elysée sera limitée. Si elle l'emporte, Marine Le Pen s'apercevra bien vite qu'elle a eu raison de dire durant sa campagne, axée sur le pouvoir d'achat, que beaucoup de choses se décident à Bruxelles et surtout à Francfort, et devra revenir sur ses principaux engagements sauf si elle trouve un moyen de les financer. "La France est une entreprise qui perd de l'argent, rappelle le chroniqueur boursier. Une entreprise surendettée qui doit continuer à s'endetter pour payer les salaires. Nous faisons partie du club très fermé des pays qui ont une dette supérieure à 100% du PIB. Nous ne pourrons pas payer les intérêts de notre dette si les taux d'intérêt s'envolent. Imaginez que vous ayez une banque qui soit votre seule créancière, une banque dont vous dépendez totalement pour la survie de votre entreprise. Qui est le vrai patron? Vous ou la banque?" L'Hexagone dépend donc bien de son créancier. Et ce créancier, c'est la BCE... au profit de laquelle la France a perdu une partie de son indépendance financière. Une indépendance qui risque de s'avérer d'autant plus limitée qu'une autre échéance très attendue par les marchés se profile à l'horizon: celle des législatives de juin. "Avec quelle majorité Macron va-t-il pouvoir gouverner s'il est élu? , se demande encore Marc Fiorentino. Aura-t-il la majorité absolue ou devra-t-il composer avec d'autres partis dans une coalition bancale? Et Marine Le Pen? Avec quelle coalition pourra-t-elle mener sa politique si elle est élue? Aurons-nous une cohabitation? Comment vont réagir ceux qui ont l'impression de ne pas avoir la place qu'ils pensent mériter, les plus de 50% de Français qui ont voté au premier tour pour les extrêmes? Comment va réagir un Mélenchon galvanisé par son score au premier tour et qui ne se retirera pas de la vie politique sur la pointe des pieds. Le cinquième tour des élections (après les législatives) peut se jouer dans la rue. Et ça, ce n'est bon ni pour l'économie française, ni pour les marchés." Qui, faut-il le rappeler, détestent une chose parmi toutes: le brouillard.