Clément Fontan, professeur à l'UCLouvain et l'USL-B, décode pour Trends Tendances la dernière ligne droite de la campagne française, sur fondd'inégalités économiques qui clivent le paysage politique.
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Clément Fontan, professeur à l'UCLouvain et l'USL-B, décode pour Trends Tendances la dernière ligne droite de la campagne française, sur fondd'inégalités économiques qui clivent le paysage politique.Comment percevez-vous l'état de la France avant le premier tour de la présidentielle, alors que les crises se sont multipliées et que la fin de campagne est marquée par la question du pouvoir d'achat et la montée des extrêmes?Le panorama économique général en France suit les mêmes tendances que dans le reste de l'Europe occidentale : il y a une baisse de la croissance à long terme et donc des possibilités de redistribuer les richesses. Or, c'était ce modèle-là qui a permis d'avoir une stabilité sociale à la fin de la Seconde guerre mondiale, avec une forme de social-démocratie ou de capitalisme encastré.La pandémie et la reprise qui ont suivi n'étaient en réalité qu'un accent dans cette lame de fond?Oui, la pandémie était une sorte de parenthèse, cela ressemblait un peu à la crise financière de 2007 - 2009 : un choc sur la croissance énormément compensé par l'Etat. La réponse fiscale directe de la France, il faut le souligner, a été moins importante que celle de l'Allemagne, cela s'est surtout traduit par des garanties offertes aux entreprises. Depuis la crise financière, on voit une montée des inégalités économiques, même si elle est beaucoup plus tempérée qu'aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. En France, c'est un sujet difficile à gérer politiquement en raison du "totem"" de l'égalité républicaine. Cette montée des inégalités s'accompagne d'un clivage politique toujours plus fort entre peuple et élites, qui se traduit ensuite par la recherche d'un "bouc émissaire", et ce sont bien souvent les personnes considérées comme allogènes au peuple français qui en sont les premières victimes. La sociologie économique du vote montre que celui pour le Rassemblement national est exactement le même que celui pour le Brexit ou pour Trump : ce sont les mêmes personnes, issues de la classe moyenne légèrement inférieure et populaires, qui ne sont pas les plus mal lotis, mais les plus frustrés par leur situation. Elles sont situées en dehors des grands centres urbains, dans les zones périphériques. Cependant, le vote des classes populaires n'est pas uniquement capté par le Rassemblement National, la France Insoumise y effectue aussi des gros scores. Ce qui va distinguer le vote pour Le Pen de celui pour Mélenchon, c'est le niveau d'études et, évidemment, une hostilité plus forte envers les étrangers.Le vote Macron, lui, est un vote bourgeois. Plus on fait partie des ménages riches, plus on a tendance à voter pour lui. Plus de 90% des cadres envisagent de se prononcer pour le président sortant.Le déclenchement de la guerre en Ukraine a été une autre parenthèse, avec un "effet drapeau" qui a profité au président en place. Le vote pour les extrêmes progresse en cette fin de campagne : c'est un retour à la normale?Il y a trois blocs électoraux assez stables depuis 2007-2009 : un tiers vote à gauche, un tiers à l'extrême droite, un tiers au centre que l'on peut appeler le vote bourgeois, divisé à l'époque entre le PS et l'UMP. La force de Macron, en 2017, a été de dépasser ce clivage entre le centre-gauche et le centre-droit pour le réunir sous sa bannière. Il a même su élargir cela ensuite en allant chercher les voix des retraités et des familles les plus fortunées. Cet électorat est assez stable, la guerre en Ukraine n'a pas vraiment changé cela. Cet effet drapeau a peut-être touché Pécresse ou Hidalgo, mais pas Le Pen, ni Mélenchon.Le véritable effet de la guerre en Ukraine, ce fut une forme de léthargie de la campagne électorale. Les sondages montrent une tendance à l'abstention qui est inédite dans le cadre d'une campagne présidentielle.En revanche, la guerre en Ukraine n'exacerbe-t-elle pas le clivage entre pro-européens et souverainistes français anti-européens ? Cela n'annonce-t-il pas un deuxième tour de l'élection plus serré?Le clivage dont vous parlez fait partie d'un clivage plus vaste au sujet de la globalisation.Mais il y a toujours une tension au sein de la gauche, que ce soit française ou continentale, entre internationalisme et volonté de repli sur soi pour protéger les salaires des ouvriers. On voit cette tension aussi dans le programme de Mélenchon, mais beaucoup moins que dans le programme de 2017. Il y a, cette fois, une volonté d'accentuer un peu plus l'axe internationaliste que l'axe protectionniste. Du côté de Marine Le Pen aussi, la ligne nationale est claire, mais il y a une atténuation également parce qu'un des facteurs qui l'a fait perdre en 2017, c'est notamment le débat de l'entre-deux tours où, sur la question de l'euro, elle a perdu une partie de son électorat âgé qui a eu peur de perdre ses économies, de voir la valeur de la monnaie s'effondrer... Je ne pense pas du tout que, cette fois, elle va agiter des symboles comme la sortie de l'euro, même s'il y a bien sûr une opposition frontale par rapport au principe de l'Union européenne.Pour une raison stratégique?Bien sûr.Mais on a l'impression d'être un moment décisif, avec un contexte qui risque de favoriser les replis sur soi?Oui, le risque pour Emmanuel Macron, c'est sa propre stratégie. En 2017, son électorat était autant au centre-gauche qu'au centre-droit. Depuis les européennes de 2019, son électorat est devenu plus bourgeois et plus âgé, en réalité celui des Républicains. A partir du moment où Macron a vu que le bloc de gauche ne lui posait pas de problème, parce qu'il est historiquement bas et très divisé, le président sortant a travaillé sur un clivage sur l'identité française et la sécurité. Le programme de Macron en 2022 est beaucoup plus dur sur ces questions qu'en 2017. C'est un parti pris pour viser un second tour face à Marine Le Pen, pour lequel il pourrait compter sur un vote barrage contre l'extrême droite. Ce pourrait être une voie royale, mais cela représente aussi un risque certain. Depuis 2017, il n'y a eu aucun geste, aucun signal envoyé envers les électeurs de gauche. Macron n'a-t-il pas surestimé l'effet du vote barrage au second tour? C'est une vraie question.D'autant que Le Pen et Mélenchon, comme vous l'avez dit, ont atténué certains aspects radicaux? Les reports de voix de Mélenchon au second tour, selon les sondages, se portent à un quart vers Le Pen, un quart vers Macron et pour moitié vers l'abstention...Absolument. Le Pen bénéficierait d'un report de voix au second tour de Zemmour, d'une partie des Républicains et de La France insoumise.Cela fait un sacré réservoir, quand même...Mais bien sûr, c'est ça le danger dès lors que le bloc de gauche est historiquement bas et qu'il n'y a eu aucun gage, comme je l'ai dit. Son programme est même très stigmatisant à leur encontre, que ce soit la retraite à 65 ans, les questions identitaires... Son discours social repose essentiellement sur le "quoi qu'il en coûte" de la pandémie, mais il était moins massif qu'en Allemagne et aux Etats-Unis, il a surtout servi à protéger son tissu d'entreprises. Il n'y a pas eu d'intervention sociale forte de l'Etat, c'était plutôt un gel du système économique tel qu'il existe aujourd'hui. Il risque de ne pas être très convaincant vis-à-vis du bloc de gauche...Si je vous comprends bien, il y a une vraie menace Le Pen...Oui. C'est un jeu dangereux. Le problème aussi, c'est que la mise sur l'agenda politique des enjeux sécuritaires, identitaires ou liés à l'immigration bénéficie à l'extrême droite. Quand des partis de gouvernement singent l'extrême droite, le risque est de voir l'électeur profiter l'original à la copie. Et cela permet en réalité à Marine Le Pen de ne plus parler de ces sujets et de se construire une image de respectabilité en n'en rajoutant pas, d'autant qu'Eric Zemmour en rajoute à côté.Cette stratégie politique voulue d'aller chercher le duel avec l'extrême droite au second tour pourrait se retourner contre lui. Je ne suis pas entièrement convaincu de cet effet barrage au second tour, avec une abstention qui pourrait être extrêmement élevée.Les promesses des candidats sont chiffrées de façon parfois farfelue, c'est le moins que l'on puisse dire, alors les enjeux économiques et climatiques sont énormes... N'est pas un énorme enjeu caché?Le clivage entre productivistes et non-productivistes émerge depuis les années 1970 et l'apparition des partis écologistes. Mais il n'est pas encore dominant et la présidentielle est un scrutin davantage axé sur les questions identitaires et régaliennes. Cela peut paraître désespérant de voir l'enjeu climatique ainsi relégué au second plan, il est davantage présent aux élections européennes, aux régionales ou aux municipales. Or, pour moi, la façon dont on devrait adapter notre Etat à la question climatique devrait être une question régalienne.La question du pouvoir d'achat et de la hausse des coûts de l'énergie n'illustre-t-elle la crainte de ces enjeux?Oui, mais on va avoir tendance à dissimuler l'enjeu avec de l'optimisme technologique incarné, par exemple, par ces centrales nucléaires présentées comme une réponse. C'est ça le discours dominant, alors que presque la moitié du parc est à l'arrêt, parce qu'il est en mauvais état.Ce qui se joue en France n'est-il pas fondamental pour l'Europe?Je suis d'accord, c'est fondamental. J'aimerais d'ailleurs répondre à votre question par une autre question, inquiétante : qu'est-ce qui se serait passé en février 2022, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, si Marine Le Pen était au pouvoir ? Aurait-on eu une réponse européenne aussi forte et aussi claire ? Mais pour moi, il y a un enjeu encore plus central : le Giec vient de dire que l'on avait trois ans pour changer notre système de production d'énergie, ce qui veut dire que l'on doit agir durant le prochain quinquennat. C'est à mes yeux encore plus inquiétant que l'état de la démocratie en Europe qui me fait aussi peur, mais l'Allemagne reste une force stabilisante et que la guerre en Ukraine a renforcé cette défense de la démocratie en Europe, du moins à court terme.Mais il est vrai que si Marine est Le Pen est élue, cela changera énormément le rapport des forces en Europe. Bon, on a encore du mal à l'imaginer, même si on ne peut désormais plus l'exclure...