Serons-nous bientôt obligés de régler nos achats par carte bancaire ?

13/05/15 à 16:57 - Mise à jour à 16:57

Interdire les paiements en espèces, tel est l'objectif de certains pays. Après la Suède, c'est au tour du Danemark de sauter le pas. Reste à savoir qui en bénéficiera.

Serons-nous bientôt obligés de régler nos achats par carte bancaire ?

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A la caisse des magasins danois, on ne proposera peut-être bientôt plus aux clients de payer en liquide. Le gouvernement vient, en effet, de déposer une proposition de mesure en ce sens. Si elle est validée par le Parlement, certaines boutiques, celles de vêtements, mais aussi les stations-services et restaurants, pourraient avoir le droit de refuser les paiements en pièces et billets dès janvier 2016.

Des coûts réduits

Le ministre des Finances, Bjarne Corydon, a expliqué que pour lui, l'obligation d'accepter le paiement en liquide impliquait "des contraintes administratives et financières considérables". Il espère par exemple que de généraliser l'usage des cartes bancaires permettra aux magasins de ne plus avoir à payer des agents de sécurité, ou des systèmes de surveillance sophistiqués. Et comme le temps, c'est de l'argent, ne plus avoir à rendre la monnaie en pièces de deux centimes devrait aussi ravir ces magasins. Au-delà de ces petites économies, il s'avère que l'argent dématérialisé coûterait beaucoup moins cher à l'Etat que le système actuel. Dans un article paru dans la revue économique de la banque centrale suédoise, deux chercheurs estiment par exemple que le coût moyen de l'argent liquide serait de 8,30 couronnes, contre 5,50 couronnes pour le paiement par carte. Une différence qu'ils expliqueraient par la réalisation d'économies d'échelles.

Une société sans 'cash', tel est le rêve de beaucoup. La figure de proue de ce mouvement est un peu inattendue. Ce n'est ni un banquier, ni un ministre, mais Björn Ulvaeus, membre du mythique groupe Abba. A l'occasion de l'ouverture d'un musée à l'effigie des musiciens, il publie un véritable manifeste contre l'argent liquide. Son argument principal, il le tire de son expérience personnelle. Son fils a été cambriolé peu de temps avant, et d'après Björn Ulvaeus, cela ne serait pas arrivé si les voleurs n'avaient pas pu revendre ses affaires sans laisser de trace. S'il associe crimes et espèces, il n'est pas le seul à établir un tel parallèle. Certains arguent ainsi que le blanchiment d'argent, la fraude fiscale, et autres trafics seraient largement favorisés par le système actuel.

La Suède, première zone de test

Björn Ulvaeus a lui décidé de vivre sans argent liquide, depuis plus d'un an maintenant. Il ne lui manquerait, d'après ses dires, que la fameuse pièce pour obtenir un caddie au supermarché. Ce choix, d'autres Suédois l'ont aussi fait. Depuis quelques mois, la plupart des banques du pays nordique ne délivrent ainsi plus de pièces, ni de billets. La plupart des magasins, mais aussi les transports publics, et les églises se sont dotés de lecteurs de carte bancaire. Même les sans-abris, pour vendre dans les rues le magazine Situation Stockholm, ont fait de même à l'automne dernier. Pour ces derniers, l'opération est une réussite, avec une hausse des ventes de 59%.

Aujourd'hui, les quatre cinquièmes des achats en Suède seraient réglés de manière électronique d'après Niklas Arvidsson, professeur en dynamiques industrielles au Sweden's Royal Institute of Technology. Le résultat de toute une série de mesures, et d'investissements massifs dans les systèmes de paiement par carte bancaire dans les années 1990 déjà.

Le pays n'en tirerait, à première vue, que des avantages. Dans les bus de sa capitale par exemple, les chauffeurs se feraient moins attaquer, ne possédant plus de monnaie à dérober. Les banques auraient aussi dénombré moins de vols à main armée depuis qu'elles ne délivrent plus de cash. D'après des données publiées par Quartz, le coût de production de la monnaie représenterait aujourd'hui 0,29% du PIB du pays. C'est bien moins que ses voisins : en Russie par exemple, ce pourcentage est de 1,10%.

Un bilan en demi-teinte

Mais derrière ces bonnes nouvelles, se cachent quelques petits couacs. D'abord, payer son bus ou l'accès à des toilettes publiques via son téléphone ou sa carte bancaire n'est pas inné pour tout le monde. Le Guardian rapporte les propos de Johanna Hållén, de la Swedish National Pensioners' Organisation. D'après elle, seuls 50% des retraités qu'elle fréquente au quotidien utiliseraient leurs cartes de paiement absolument partout. Ils seraient encore 7% à ne jamais la dégainer. Les touristes eux aussi, seraient un peu perdus. Sans tickets prépayés, ou un mobile enregistré en Suède, impossible par exemple de prendre les transports publics dans Stockholm.

Enfin, certains craignent que la généralisation de la monnaie dématérialisée ne conduise à des abus. De la part des institutions financières, auxquelles on ne peut plus cacher aucun achat, ou de pirates, dont le terrain de chasse est alors profondément élargi. Le Conseil National suédois pour la Prévention des Crimes estime que ces dix dernières années, le nombre de fraudes aurait doublé dans le pays.

La Belgique sur la voie de la dématérialisation monétaire

Le Danemark lui, n'en est pas à l'étape des constats. Déjà les trois quarts des achats se faisaient par voie électronique en 2014. En 1990, ce chiffre n'était que de 20%.

Et du côté de la Belgique, où en est-on ? D'après un rapport de Master Card, le pays serait en très bonne voie : en 2013, seuls 44% des achats étaient réglés par chèque ou espèces. Un chiffre qui diminuerait chaque année. Les lois vont aussi de plus en plus en ce sens, notamment lorsqu'il s'agit des transactions entre entreprises. Celle du 11 janvier 1993, relative au paiement en liquide, a été durcie à plusieurs reprises, afin de limiter le montant de tels modes de règlement.

Depuis le 29 mars 2012, il est aussi impossible d'effectuer un achat immobilier en espèces. Cela était possible auparavant, pour les montants inférieurs à 5000 euros. Ces mesures auraient été prises dans le but, explique la Cellule de Traitement des Informations Financières belge, d'accorder la législation du pays à celle de ses voisins européens. Et ce, "afin d'éviter que notre pays et ses secteurs financier et non financier ne soient utilisés pour la réalisation d'opérations de blanchiments de capitaux ou de financement du terrorisme rendues plus difficiles (...) dans les {autres} pays".

Perrine Signoret

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