Si la plupart du temps, les hauts responsables de la Fed sont d'éminents connaisseurs, praticiens ou scientifiques spécialisés en théorie monétaire et financière, ce n'est pas une exclusive. Il peut s'agir de personnes ayant un parcours un peu différent qui, une fois en place, entrent dans le costume de banquier central, aidé et supporté par ses sherpas, des conseillers en place dans la banque centrale qui sont ce qui se fait de mieux dans la connaissance et la compréhension de la monnaie et de la politique monétaire. Il faut souligner qu'une fois en place, les dirigeants de la Fed ne restent pas inféodés au pouvoir politique. Ils agissent, au contraire, en toute indépendance, en suivant le mandat de la Fed. Celle-ci est, comme je l'ai souvent rappelé, une pièce maîtresse de la crédibilité d'une banque centrale, et par conséquent de l'efficacité de la politique monétaire. Donc, pour autant que les personnes aient une bonne connaissance de la théorie monétaire et/ou l'humilité de s'appuyer sur leurs conseillers, ce type de nomination n'est pas nécessairement choquant, et a même un côté démocratique.

evidemment, tout devient plus compliqué avec le président Trump. La non-reconduction de Janet Yellen, pourtant parfaite durant son mandat, avait déjà fait grincer les dents. Son successeur, plus proche du président, est cependant bien entré dans la fonction. Lorsqu'il a fallu remonter les taux directeurs pour contrer les effets inflationnistes de la politique de Donald Trump, il n'a pas hésité. Du moins jusque cette année... Cela n'a d'ailleurs pas plu à Donald Trump qui, n'ayant cure de l'indépendance de la Fed, s'est fendu de l'un ou l'autre commentaire assassin envers Jerome Powell.

Nul doute que, si la nomination de Stephen Moore est entérinée, les sherpas de la Fed auront bien du mal à le convaincre de ses erreurs et de son inculture monétaire.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Donald Trump a la volonté de nommer, aux deux postes actuellement vacants, des fidèles parmi les fidèles. Stephen Moore est l'un d'entre eux. Il est, certes, économiste et a été un des conseillers économiques de Trump durant sa campagne, mais il n'a pas une grande expérience dans ces matières et n'est l'auteur d'aucune publication scientifique. Comme évoqué ci-avant, ce n'est pas nécessairement un problème insurmontable... si ce n'est que Stephen Moore a développé sa propre idée de ce que doit être la politique monétaire, sans bien entendu l'avoir étudiée, ni modélisée, ni encore moins confrontée à la critique scientifique. Stephen Moore défend ainsi l'idée qu'une banque centrale doit fixer ses décisions non pas en fonction des prix à la consommation mais de ceux des matières premières. Il considère donc que, compte tenu de la baisse passée des prix des matières premières, les Etats-Unis sont en déflation, ce qui nécessite une baisse des taux !

De manière étonnante, il souligne que cette pratique avait été prônée au début des années 1980 par le président de la Fed de l'époque, Paul Volcker. Stephen Moore soutient d'ailleurs que cette manière de mener la politique monétaire est aujourd'hui connue sous le nom de " règle Volcker ". Il a tout faux : la règle Volcker concerne la séparation des activités de crédit et d'investissement des banques commerciales, et jamais Paul Volcker n'a suivi les prix des matières premières. Mais, contre vents et marées, Stephen Moore persiste, au point de convaincre Donald Trump qu'il est l'homme de la situation ! Nul doute que, si sa nomination est entérinée, les sherpas de la Fed auront bien du mal à le convaincre de ses erreurs et de son inculture monétaire.

On peut en rire et se dire que pareille histoire n'arriverait pas en Europe et à la BCE. Mais comment peut-on en être certain ? La montée des populismes dans différents pays de la zone euro pourrait à terme faire accéder au pouvoir monétaire quelques hurluberlus ayant eux aussi leur propre idée de ce que doit être la politique monétaire. Les théories fumeuses ne manquent d'ailleurs pas en la matière. Et face à " l'incapacité des politiques traditionnelles à trouver le chemin de la croissance ", ces mêmes personnages trouveront des supporters qui vous diront... " pourquoi pas ? ". Non, la politique monétaire n'est pas immunisée contre le risque du populisme.