Serge Dauby est directeur général du Forum nucléaire belge. Entre débat sur l'avenir énergétique européen, sur fond de crise géopolitique majeure, et menace sur la sécurité à la centrale de Zaporija, en Ukraine, il se confie à Trends Tendances.
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Serge Dauby est directeur général du Forum nucléaire belge. Entre débat sur l'avenir énergétique européen, sur fond de crise géopolitique majeure, et menace sur la sécurité à la centrale de Zaporija, en Ukraine, il se confie à Trends Tendances.Nous vivons une période critique pour l'avenir énergétique belge et européen, avec des négociations qui avancent lentement avec Engie sur la prolongation de deux centrales nucléaires. Quel est votre sentiment?On a perdu énormément de temps, il y a deux ou trois ans, on a raté de très belles opportunités de faire du travail intéressant. Aujourd'hui, on court après la montre. Ce n'est jamais bon de devoir négocier dans des moments de tensions extrêmes liées aux prix, à la disponibilité au gaz que l'on avait prévu pour remplacer le nucléaire. Or, je crois savoir que toutes les démarches avaient été effectuées par l'opérateur pour mettre le gouvernement au courant.Cela risque de se payer en terme de coût et de timing?A partir du moment où on veut remplacer une énergie nucléaire qui n'émet pas de CO2 au moment de la production par du gaz qui émet quarante fois plus de CO2, on peut avant tout se poser des questions au niveau climatique. D'autant plus que ce gaz devient à ce point élevé en prix et rare en disponibilité que fatalement, on risque de le payer. Ce n'était pas le cas il y a trois ans, ce l'est aujourd'hui alors que nous sommes dans un marathon pour trouver des solutions. Du reste, je constate que nous devons aussi aider les pays voisins, qui étaient censés nous fournir de l'énergie en cas de pénurie. La France a désormais résolument tourné sa longue vue vers le nucléaire. L'Allemagne, qui était présentée comme le meilleur élève en terme de transition énergétique, est en train de revenir au maintien des centrales existantes. Je m'étonne que la Belgique ait encore autant de problème pour en parler.Nous payons un dogmatisme politique d'Ecolo et la volonté d'Engie de sortir du nucléaire?Honnêtement, je ne sais pas ce qu'on paye, si ce n'est la rareté du gaz alors que l'on comptait dessus. Le reste, ce sont des discussions politiques et je laisse cela aux politiques.Le choix de sortir du nucléaire, fortement porté par les écologistes, s'inscrivait dans la loi adoptée en 2003, mais était motivée par le risque de sécurité et la question des déchets...C'est compliqué à entendre, même si je l'entends, en effet, régulièrement. Quand on parle de soucis de sécurité, il faut quand même rappeler que le nucléaire est l'industrie qui est la plus surveillée, la plus auditée, la plus vérifiée de toutes les activités industrielles. Il y a davantage qu'un audit externe effectué par semaine sur un site! On vérifie si tous les tests ont été effectués, si tous les systèmes fonctionnent... La sûreté, elle est assurée! C'est très simple: au niveau européen, les centrales où la sécurité n'est pas assurée, elles sont tout simplement fermées par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et elles le seraient auparavant en Belgique par l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN).C'est quand on veut être anxiogène que l'on parle de la sécurité nucléaire comme étant un souci.Il y a toujours le syndrome Fukushima...On peut en parler. Je parle de la Belgique, pour l'instant: la sécurité nucléaire a toujours été la priorité numéro un, passant devant n'importe quel autre raisonnement, de tous les professionnels du nucléaire. Mettre cela en doute, c'est jouer sur les peurs des gens à des fins que je déplore.En ce qui concerne Fukushima, il est clair que c'était une catastrophe. C'était avant tout un tsunami qui a généré des situations dont le secteur nucléaire a pris la mesure. Les installations ont été améliorées. A Fukushima, il y a effectivement eu un souci avec les protections de refroidissement qui devaient se mettre en place parce que l'eau avait submergé les cabines électriques. Suite à cela, sur le site de Tihange, on a érigé un mur de plus de 2m70 de peur qu'une crue puisse arriver. Je rappelle que lors des inondations de l'été passé, il n'y a jamais eu le moindre souci au niveau du site. En plus de cela, des groupes électrogènes de secours ont été mis à cinq mètre de hauteur: même si le mur devait avoir un souci, des générateurs de puissance peuvent se mettre en route pour refroidir le réacteur nucléaire.Quand vous voyez les risques qui pèsent sur la centrale de Zaporija, en Ukraine, n'est-ce pas aussi une source d'inquiétude?Je suis évidemment certain que les gens qui veulent créer de la peur vont utiliser cet argument. Tout d'abord, tout le monde se rappelle de la catastrophe dramatique du 11 Septembre, ce n'est pas pour cela que l'on a interdit la circulation des avions dans le monde. Nous sommes dans des situations aussi extraordinaires, extravagantes et dramatiques.Ensuite, pour ce qui se passe à Zaporija, je m'en réfère à ce que dit l'AIEA. La situation est-elle préoccupante? Oui. Mais il faut savoir que sur un site nucléaire, il n'y a pas une barrière de sécurité, mais de multiples barrières, jusqu'à six ou sept. Ici, il reste deux lignes de haute tension qui peuvent alimenter des pompes. Il n'y a donc pas une situation de catastrophe comme à Fukushima. Nous sommes évidemment dans une situation qui n'aurait jamais dû arriver. Je regrette qu'une telle escalade soit possible. Du reste, dans une guerre, il y a beaucoup de propagande et je ne peux pas m'empêcher de penser que ce soit le cas....Par ailleurs, je ne peux évidemment pas me réjouir que l'on va peut-être prolonger deux centrales nucléaires dans notre pays parce qu'il y a une guerre en Ukraine. Ce prix humain est impayable! Je ne peux évidemment pas dormir sur mes deux oreilles quand je vois ça.Vous avez réalisé un sondage au printemps prouvant que le nucléaire a plutôt bonne réputation auprès des gens...Oui, selon ce sondage, plus de 66% des Belges sont en faveur du nucléaire après 2025. C'est très important. Parce que ce que je refuse d'entendre, c'est que nos centrales sont vieilles et révolues ou que le nucléaire est une énergie du passé : c'est faux et ultra-faux! C'est au contraire, plus que jamais une énergie d'avenir.Vous prônez la prolongation des centrales existantes et la construction de centrales de nouvelle génération?Tout à fait, il faut regarder vers l'avenir. Il faut arrêter ce débat de "on prolonge ou on ne prolonge pas". Ce n'est pas la seule question, il faut se demander ce que l'on fait dans le futur pour garantir à nos enfants une énergie à basse émission de CO2 - parce que c'est bien là qu'est le fléau aujourd'hui. Et là, on a des solutions comme les SMR, ces centrales de nouvelles génération, sur lesquelles nous devrions investir. Je crois que c'est ça que la population belge attend.Si une partie de plus en plus importante de la population est favorable au nucléaire, c'est parce que les gens vont se renseigner. Avant, ils répétaient ce qu'on leur disait et nous avons peut-être fait l'erreur de ne pas communiquer davantage. Depuis quelques années, on a décidé d'expliquer aux gens de quoi on parlait. Et les gens commencent à comprendre.Outre la sécurité, il y a la question des déchets...Je n'élude pas la question. Il y a plusieurs solutions sur la table, dont la première est l'enfouissement. Soyons clair, c'est peut-être la plus logique. Elle a déjà été choisie par la Suède et la Finlande. Et les verts de ces pays-là ont applaudi à deux mains. Vous savez pourquoi ? Je me suis déplacé là-bas pour en avoir le coeur net : ils se félicitent d'avoir enfin cessé de discuter pour mettre en oeuvre une solution qui n'est pas mauvaise. Il vaut mieux cela que rien du tout.J'ai vu en Finlande des puits qui sont creusé dans la roche. En Belgique, me disait-il, la protection serait encore plus forte parce qu'en plus de la roche, nous avons de l'argile. Ce sont des éléments factuels. Là-bas, tout est vérifié, hyper-vérifié, et cela ne bouge pas.