L'ouvrage que vient de publier en français Ivan Van de Cloot, l'économiste en chef du think-tank Itinera, est d'une brûlante actualité (*). Il pose des questions centrales au moment de sortir de la crise. Comment articuler au mieux les actions de l'Etat et du marché? Où sont les problèmes et comment y remédier? Comment rendre confiance à la population?
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L'ouvrage que vient de publier en français Ivan Van de Cloot, l'économiste en chef du think-tank Itinera, est d'une brûlante actualité (*). Il pose des questions centrales au moment de sortir de la crise. Comment articuler au mieux les actions de l'Etat et du marché? Où sont les problèmes et comment y remédier? Comment rendre confiance à la population? Ivan Van de Cloot donne des réponses et balise un débat généralement passionné. "Certains voulaient me dissuader d'écrire un livre sur l'Etat et le marché. Ils estimaient que cette thématique était gouvernée par l'idéologie. Mais je ne suis pas d'accord. On peut objectiver une bonne partie du problème." Car le sujet ne se résume pas à savoir s'il faut plus ou moins d'Etat. "Le débat est bien plus nuancé", avance Ivan Van de Cloot. Nuancé parce que le sujet repose davantage sur la qualité des prestations que sur la taille d'un Etat. Nuancé aussi parce que la question ne se résume pas à l'Etat. "Il y a quatre acteurs: l'Etat, le marché, la société civile et le citoyen. Ils ont chacun un rôle à jouer et des responsabilités à assumer", souligne l'économiste. Avec le temps, le rôle de l'Etat s'est amplifié. De simple "veilleur de nuit" se bornant à assurer l'ordre et la sécurité juridique, il est devenu un Etat providence au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, on lui demande aussi de devenir un Etat investisseur. Mais l'Etat se coiffe de tant de casquettes que, parfois, il ne sait plus trop où donner la tête et confond l'essentiel de l'accessoire. Dans un Etat bien ordonné, les tâches essentielles sont la gestion des biens publics (justice, défense, pensions légales, etc.), de la santé et la lutte contre la pauvreté. A côté de cela, il remplit une fonction intermédiaire, comme assurer la bonne formation des citoyens, réglementer une série de domaines (la finance, l'environnement, la sécurité alimentaire, etc.). Et puis, il a aussi une capacité directive: il peut soutenir une politique industrielle et redistribuer une partie des revenus. "Mais souvent, note Ivan Van de Cloot, l'Etat développe des activités secondaires tandis que les tâches essentielles ne sont pas remplies correctement. Je suis choqué quand je vois qu'il n'y a pas assez d'établissements pour s'occuper des handicapés mais que, d'un autre côté, le gouvernement fédéral annonce qu'il va offrir aux entreprises un audit de leurs processus digitaux. Est-ce que c'est une tâche essentielle de l'Etat?" Un des chevaux de bataille de l'économiste est sa lutte contre l'octroi de subsides à tout va. "Une maladie belge. Dans notre pays, les entreprises reçoivent 10 milliards d'euros de subsides et payent 18 milliards d'impôt. Est-ce bien efficace?" "Il y a une double question à se poser, poursuit Ivan Van de Cloot. Est-ce que ces subventions apportent un résultat positif à la société? Et aurait-on pu atteindre ce résultat positif autrement?" Mais comment mesurer l'efficacité de ces subventions si l'on ne dispose même pas d'une banque de données qui les répertorie? La Région flamande a décidé voici deux ans d'en créer une mais elle n'est pas encore opérationnelle. Aujourd'hui, les subsides pèsent 3% du PIB alors qu'il y a 20 ans, ils ne représentaient que 1,7%. Dans les pays voisins, on tourne autour de 1% depuis des décennies. Cette question a pris de l'ampleur au nord du pays avec la suspicion d'un détournement des fonds accordés à l'association de la députée anversoise Sihame El Kaouakibi. Un cas emblématique car l'association avait reçu des aides à la fois de la commune, de la province, de la Région et du ministre de l'Intérieur... mais chacun de ces pouvoirs ignorait ce qu'avaient fait les autres. Cet exemple de mauvais fonctionnement (mais on pourrait en prendre d'autres dans la justice, la Régie des bâtiments, les pauvres performances de l'enseignement, l'inefficacité dans la récolte de l'impôt, la politique de mobilité, le faible investissement public, etc.) pointe vers l'inefficacité de l'Etat. En 2017, observe Ivan Van de Cloot, les dépenses publiques représentaient 53% du produit intérieur brut (PIB), contre 44% pour nos voisins du Nord. "Nous dépensons plus que nos voisins mais nous dépensons aussi plus aujourd'hui qu'il y a 20 ans. Et pour quelles prestations? Ivan Van de Cloot rappelle cette étude de la Banque nationale qui a comparé les performances de l'Etat dans quatre domaines clés: le maintien de l'ordre public (justice, police), la mobilité, l'enseignement et les soins de santé. En comparant les ressources utilisées dans notre pays et dans d'autres et en confrontant les résultats obtenus, on peut voir qu'il y a des pays qui font mieux que nous avec autant d'argent ou aussi bien avec moins. "Mes chiffres sont prudents, mais cet écart représente 4% du PIB", souligne l'économiste en chef d'Itinera. Autrement dit, nous pourrions bénéficier du même niveau de prestations en dépensant 18 milliards d'euros en moins par an! L'Etat a des problèmes d'efficience... mais le marché aussi. Ivan Van de Cloot rappelle la baisse constante de productivité dont notre économie souffre depuis plus de 30 ans. "Depuis 1990, la croissance moyenne de la productivité n'a pas dépassé 0,8% en Belgique alors qu'elle atteint 1,4% dans les pays à hauts revenus membres de l'OCDE", avance-t-il. Plusieurs éléments (progrès techniques, démographie, manque d'esprit d'entreprise, importance des entreprise zombies, etc.) expliquent cette faible performance. La faible sécurité juridique que le pays présente n'incite pas non plus à investir.Mais si le marché est inefficace, c'est aussi "parce qu'il y a une trop grande tendance monopolistique", souligne l'économiste. "Les autorités de la concurrence doivent donc monter au créneau et aller contre la traditionnelle doctrine de la concurrence qui estime que l'Etat ne doit pas intervenir dans les problèmes de concentration sauf s'il y a des problèmes de formation de prix". Cette vision est par trop naïve, selon l'économiste belge. "On voit avec Facebook ou Google que ce n'est pas une question de prix, mais que le client est devenu le produit, dit-il. Et l'on voit qu'Amazon détient un tel pouvoir de marché qu'il peut forcer les fournisseurs qui utilisent sa plateforme à ne pas répercuter à leurs clients les coûts de transport qui existent pourtant bel et bien. Mais Amazon sait que de nombreux consommateurs refusent de valider leur panier d'achat s'ils voient s'ajouter au moment de payer le prix du transport." Un trop grand pouvoir de marché peut se traduire autrement que dans les prix. Il peut réduire la capacité à innover ou même se traduire par un pouvoir d'influence politique, explique Ivan Van de Cloot, pour qui il serait donc sensé de définir des seuils au-delà desquels la concentration n'est plus possible. Il faut donc un Etat fort pour réglementer là où c'est nécessaire, mais aussi un Etat efficace. Ivan Van de Cloot, qui fait partie d'un groupe d'experts chargés d'analyser les performances de l'Etat en Région flamande, avance plusieurs propositions. La première est d'appeler les politiques à réfléchir sur la répartition des fonctions entre les divers acteurs de la société. "Les hommes politiques savent-ils encore quel est le rôle de l'Etat?", demande l'économiste qui pointe, par exemple, le fait qu'à Courtrai, la commune offre une subvention pour avoir un coach en jardinage, ou qu'à Gand, une intercommunale s'occupe de rénovation de toitures. Ivan Van de Cloot plaide aussi pour une transparence et une lisibilité des comptes publics. "La manière dont nous présentons les budgets est illisible pour la majorité des parlementaires. La première chose que je ferais si j'étais élu au Parlement, est de réformer la manière de présenter le budget afin de pouvoir le contrôler", dit-il. Mais plus encore, l'économiste suggère que l'on s'inspire de l'exemple des Pays-Bas où chaque année, le troisième mercredi de mai, toutes les administrations se livrent à un exercice fondamental de "reddition des comptes": elles regardent si elles ont réalisé les objectifs qui leur avaient été assignés avec les budgets qui leur avaient été alloués. Cette responsabilisation est primordiale. Plus généralement, note Ivan Van de Cloot, une plus grande efficacité de l'Etat passe par une meilleure gouvernance. Cela implique de réduire le poids des cabinets ministériels. De dépolitiser les conseils d'administration des entreprises publiques. De mettre à jour les contrats de gestion: la SNCB fonctionne encore avec celui de 2012, par exemple. "Quelle entreprise privée pourrait survivre avec un plan stratégique vieux de 10 ans?", s'étonne Ivan Van de Cloot. De clarifier le rôle de l'Etat afin d'éviter les conflits d'intérêt. "L'Etat comme actionnaire de Proximus désire toucher le plus de dividendes possibles. Mais cela va contre les investissements de l'entreprise et contre une politique qui viserait à réduire les prix des télécommunications qui sont bien trop élevé en Belgique", note l'économiste. Mais surtout, l'objectif est de clarifier le rôle de chacun. Cela implique aussi un changement de culture du côté de la société civile et des citoyens. "Aujourd'hui, on attend trop de l'Etat, ce qui est un problème culturel. L'Etat ne peut pas tout faire." Le citoyen ne doit pas se comporter comme "consommateur de services publics", souligne Ivan van de Cloot. Les parents, par exemple, ont leur rôle à jouer, ils ont des responsabilités dans le parcours éducatif de leurs enfants. Cet exercice de clarification et de responsabilisation permettra d'avoir un modèle plus résilient pour faire face aux défis qui sont devant nous, conclut l'économiste en chef. "Nous vivons des temps dangereux, explique-t-il. Je vois des gens fatalistes, voire désespérés. Il y a une grande insatisfaction dans des pans entiers de la société. La seule manière d'y répondre est de mettre en place une meilleure gouvernance. Nous ne réglerons pas le populisme en nous contentant uniquement de règlementer les médias sociaux."