Philippe Waechter est directeur de la recherche économique chez Ostrum Asset Management. Il dresse pour Trends Tendances un état économique de la France à la veille de la présidentielle et confie ses craintes au sujet de la montée de Marine Le Pen dans les sondages.
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Philippe Waechter est directeur de la recherche économique chez Ostrum Asset Management. Il dresse pour Trends Tendances un état économique de la France à la veille de la présidentielle et confie ses craintes au sujet de la montée de Marine Le Pen dans les sondages.Comment cela se passe-t-il en France ?Oui, même si nous sommes quand même anxieux à la veille du premier tour de l'élection présidentielle parce que Le Pen monte très vite. Et le report des voix au deuxième tour risque de la porter à des niveaux un peu excessifs.Le Pen s'est fait déborder sur sa droite par Zemmour et apparaît désormais comme quelqu'un d'assez raisonnable. Mais elle n'explique à aucun moment son programme et elle convoquerait bien un référendum sur la préférence nationale, pour changer le préambule de la Constitution.Elle n'a pas changé...Non, elle n'a pas changé.Mais on la présente comme la candidate qui aurait pris en considération cette thématique du pouvoir d'achat, un enjeu qui grandit à la veille de l'élection...Nous sommes dans un période bousculée. Les programmes des candidats ont été écrit avant la crise ukrainienne : tout le monde promet d'augmenter les salaires, mais rien n'est correctement évalué. Nous sommes dans l'émotionnel.Les citoyens constatent que les prix de l'énergie et de certains produits alimentaires ont augmenté et les candidats promettent monts et merveilles, ce qui est excessifs parce qu'on ne peut pas continuer sans fin sans avoir d'impacts ailleurs.Emmanuel Macron l'a-t-il joué un peu trop au-dessus de la mêlée ? Lors de son discours de son unique meeting de la campagne, il a désarçonné, aussi, en affirmant que le pouvoir d'achat a augmenté durant son quinquennat, non ?Le pouvoir d'achat mesuré par l'Insee a bel et bien augmenté, là-dessus, il n'y a pas d'ambiguïté. Il est vrai que le taux d'inflation a augmenté de façon accélérée ces derniers mois, singulièrement en mars, et certains candidats opportunistes essayent d'en profiter.C'est un ressenti du moment, en réalité ?Exactement.Macron, lui, mène un peu une campagne comme les présidents du passé : il s'investit peu dans le premier tour en considérant qu'il a son passé pour lui et parce qu'il s'est investi dans cette crise ukrainienne. Les questions immédiates ont dû lui paraître un peu futiles par rapport à l'enjeu de ce qui se passe à Kiev et autour.La difficulté, dans cette campagne présidentielle, c'est que tous les candidats se sont définis contre Macron.Le quinquennat qui s'achève a été marqué par les gilets jaunes, la pandémie, le fameux "qui qu'il en coûte"... La France allait-elle bien avant la crise en Ukraine ?La pandémie a coûté cher, comme elle a coûté cher à tous les pays, mais le "quoi qu'il en coûte" a plutôt bien fonctionné : l'économie française a retrouvé à la fin 2021 son niveau de 2019, avec un taux d'emploi nettement supérieur. Et le pouvoir d'achat a effectivement augmenté en 2021. La situation était plutôt favorable et les entreprises investissaient beaucoup.On se retrouve évidemment, aujourd'hui, avec une incertitude de grande ampleur, que l'on maîtrise mal, que ce soit en France, en Belgique ou ailleurs.C'est l'enjeu soudain sur lequel les Français doivent se prononcer ?Oui et l'argument sur le pouvoir d'achat tient aussi au fait que les principaux opposants à Macron - Le Pen, Mélenchon et Zemmour - ont tous fait des déclarations, même très récentes, plutôt en faveur de Poutine. Depuis la guerre en Ukraine, la situation était un peu compliquée pour eux. Si Le Pen a focalisé son discours sur le pouvoir d'achat, c'est aussi parce qu'elle exprimait il n'y a pas si longtemps le fait que la Russie de Poutine était le modèle de référence. Ce n'est pas assez rappelé parce que c'est quand même constitutif de la pensée de ces candidats.Les marchés financiers s'inquiètent de cette montée extrémiste : le contexte économique devient-il fébrile ?Bien sûr. Si on regardait les sondages, le deuxième tour était jusqu'ici assez clair : l'écart entre Macron et Le Pen était très clair. Aujourd'hui, les zones de confiance se mélangent un peu, ce qui signifie que nous sommes dans une situation où une victoire de Le Pen ne peut pas être complètement écartée.Une victoire de Le Pen serait très compliquée pour l'économie française parce qu'on rentrerait dans une logique de préférence nationale, de fermeture des frontières etc. Cela véhiculerait une vision négative de l'Union européenne et de la zone euro : on prendrait le contrepied de tout ce que la France a construit depuis 1957.C'est un gros risque économique, au-delà des valeurs que cela véhicule ?Exactement. Le Pen a retiré la sortie de la zone euro de son programme parce que ce n'est pas un élément populaire, mais les positions qu'elle adopte à ce sujet font que la France pourrait être exclue de la zone euro. Ce choix très clivants.Mais ils sont un peu occultés dans cette campagne assez atone ?Bien sûr, alors que l'enjeu de cette campagne devrait être le soutien de la France à une Europe plus forte. On voit bien qu'avec cette guerre ukrainienne, les Allemands ont changé de point de vue sur la défense, les Danois aussi. Vous, en Belgique, vous avez rallongé la durée de vie de vos centrales nucléaires. Il y a une nouvelle dynamique européenne qui est en train de naître : ce serait très dommageable que la France fasse un pas de côté.L'Europe est indispensable pour apporter des réponses aux crises ?On voit bien que chacun essaye de jouer dans son propre camp : les Chinois en Chine, les Etats-Unis en Amérique, tandis que le statut de l'Europe a changé. On voit bien qu'il y a un besoin d'autonomie accrue sur la plan économique, politique et militaire. Tout cela est encore à construire. Or, historiquement, le couple franco-allemand a un rôle à jouer dans cette construction.L'enjeu de cette élection présidentielle dépasse la France, en réalité ?Très clairement. Le débat qui aura lieu entre les deux tours devra marquer mieux les choses sur cet enjeu européen. Le tout est de savoir si l'on est prêt à accepter cette souveraineté européenne ou si l'on veut rester franco-français avec les risques que cela comporte.En espérant que les reports de voix soient favorables à Macron...Absolument. Mais Mélenchon n'est pas clair du tout à cet égard. Il ne s'entend pas du tout avec Le Pen, mais je ne suis pas sûr qu'il soit si éloigné que cela au niveau idéologique.