"Je suis très en colère. Cela fait six semaines que je préviens qu'il ne faut pas rater cette campagne de vaccination, et c'est un fiasco complet." Le consultant et économiste français Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet de conseil Asterès, est un de ceux qui implorent pour que l'on augmente le rythme de vaccination dans nos pays.
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"Je suis très en colère. Cela fait six semaines que je préviens qu'il ne faut pas rater cette campagne de vaccination, et c'est un fiasco complet." Le consultant et économiste français Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet de conseil Asterès, est un de ceux qui implorent pour que l'on augmente le rythme de vaccination dans nos pays. Il n'est pas le seul. Lors de son message de Nouvel An, Wouter Geest, le président du Voka (le lobby du patronat flamand), s'est lui aussi impatienté: "Nous constatons que dans d'autres pays, en Allemagne, au Danemark, en Israël ou au Royaume-Uni, la vaccination se déroule beaucoup plus rapidement. Ces pays sont en train de se doter d'un avantage concurrentiel, car celui qui vaccine le plus rapidement profitera le mieux de la reprise économique. C'est pourquoi nous devons aller plus vite". Et il ajoute: "Après les soignants et les groupes à risques, les entreprises et leurs collaborateurs sont prioritaires si on veut garantir la continuité dans nos entreprises et relancer notre économie". Une urgence que l'on partage avec un bémol du côté wallon. "II faut aller plus vite, c'est certain, dit Olivier de Wasseige, directeur général de l'Union wallonne des entreprises. Le temps que l'on gagne est bénéfique pour tous. Plus nous attendons, plus nous prenons de risque de ne pas voir la pandémie diminuer voire de faire remonter les courbes... Avec une nuance toutefois: il n'y a aucune raison que nous (les entreprises) soyons prioritaire par rapport à d'autres secteurs ou d'autres populations cibles (le personnel des soins de santé, les maisons de repos, etc.) qui en ont davantage besoin. Et si nous accélérons le mouvement, il ne faut pas le faire dans le désordre." Olivier de Wasseige fait également observer que la vaccination n'est pas le seul outil. "Nous pouvons être plus efficaces si nous travaillons en parallèle à la prévention aux tests et au traçage, lequel permettrait de déterminer qui seront les secteurs économiques à vacciner en priorité et d'avoir une stratégie, avance-t-il. 'Meten is weten' disent nos collègues flamands. Mesurer c'est savoir. Il faut aussi améliorer la vitesse des résultats des tests. Ils devraient au grand maximum arriver dans les cinq heures, et non quatre jours plus tard, car cela ne sert à rien. Il faut donc travailler sur la combinaison de tous ces éléments." Le message est d'ailleurs entendu du côté politique. Le Premier ministre, Alexander De Croo, l'a reconnu lors de l'émission du Manager de l'Année qui a consacré le patron d'Odoo, Fabien Pinckaers. "La vitesse de la vaccination sera déterminante, dit-il. Nous nous sommes basés sur un programme européen, nous aurons accès à six ou sept vaccins différents. Je vais être clair: nous vaccinerons à la vitesse de production (des vaccins)." Le programme de vaccination a été taillé en fonction des livraisons qui étaient attendues, précise le Premier, mais "nous devons surdimensionner notre planning", ajoute-t-il, car le nombre de doses attendues peu doubler ou tripler. Mais pourquoi est-il indispensable de tant se presser? Nicolas Bouzou qui, en France, en compagnie de certains médecins, multiplie les présences médiatiques pour forcer le rythme de la vaccination, répond. "Tous les pays au monde, y compris ceux qui arrivent à maîtriser à peu près la circulation du virus, sont obligés à un moment ou à un autre de prendre des mesures de restriction qui ont des impacts économiques, explique-t-il. On le voit aujourd'hui au Japon, par exemple." Un stop and go qui est très dommageable en termes économiques. "Nous avons beaucoup de compteurs qui tournent. Ceux du chômage, de la pauvreté, de la dette publique. Le compteur des faillites va bientôt se mettre en marche. La seule façon de les arrêter est la vaccination, souligne le consultant. Nous sommes dans une crise sanitaire qui a des conséquences économiques. Si nous voulons sortir de ces problèmes, une seule solution: l'immunité de masse, et celle-ci ne peut pas s'acquérir naturellement à moins d'accepter un prix exorbitant en vies humaines." Vacciner, donc. "Une priorité dont les gens se rendent compte désormais, ajoute Nicolas Bouzou. Les restaurateurs avec lesquels je discute savent qu'ils ne rouvriront que lorsque tout le monde sera vacciné. C'est la raison pour laquelle je harcèle amicalement mon gouvernement pour presser les choses. Il y a urgence et il y a urgence économique, sans parler des conséquences en matière de santé publique." L'économiste français a fait les comptes. "Pour la France, six mois de retard dans la vaccination, c'est 60 milliards d'euros de PIB perdus, calcule-t-il. Et 30 milliards de coût pour les finances publiques. Il ne faut donc pas hésiter à acheter beaucoup de vaccins même très chers, car leur coût ne sera jamais aussi important que celui des pertes économiques liées à l'absence de vaccination." J. Scott Marcus, chercheur senior auprès du think tank européen Bruegel, ne dit pas autre chose. "Ce que l'Union européenne a bien fait dans cette première phase (de vaccination), c'est de procéder à des achats au niveau européen plutôt qu'au niveau des Etats membres, et de financer de multiples initiatives afin de garantir l'émergence d'au moins un ou deux vaccins efficaces, reconnaît-il. Mais ce qu'elle a mal fait ces derniers mois, c'est de ne pas avoir réussi à mettre en place la base nécessaire pour assurer à court terme un approvisionnement adéquat en vaccins approuvés de haute qualité. Le coût humain et économique de la pandémie est énorme. Même si l'UE doit consacrer un peu d'argent à ce problème, elle ne doit pas hésiter: le coût des vaccins est minime par rapport au coût de tout retard inutile." Ce raisonnement vaut aussi pour la Belgique. "L'économie a le potentiel pour rebondir rapidement, du moins une fois que les craintes concernant le virus auront disparu, note Hans Bevers, le chief economist de Degroof Petercam. Ce dernier point est critique, dit-il. Il fera ou défera la reprise à court terme. Les excellentes nouvelles récentes concernant l'arrivée de vaccins très efficaces permettent d'espérer que l'activité économique pourra bientôt regagner le terrain perdu, sans toutefois rattraper le niveau qui aurait été le sien sans la crise." Pour ces prochaines années, Hans Bevers a élaboré quatre scénarios, en croisant deux paramètres: une vaccination rapide (effectuée ces six prochains mois) ou lente (qui prendrait environ un an), et un virus sous contrôle, ou non (ce qui nécessiterait de confiner à nouveau). Dans ce carré magique (voir le graphique ci-dessous), le scénario optimiste (vaccination rapide et virus sous contrôle) permettrait une croissance de 5,5% cette année et de 4,5% en 2022. Au final, le PIB du pays ne perdrait, d'ici à 2025, que 1,1% - soit 5,7 milliards en euros actuels - par rapport à ce qu'aurait été son évolution s'il n'y avait pas eu de crise sanitaire. Mais cette perte serait de 19 milliards dans le cas d'un scénario noir, caractérisé par une vaccination lente, et un virus non maîtrisé. "La clé est de garder le virus sous contrôle. C'est primordial", affirme Hans Bevers, qui note que l'impact d'un virus non contrôlé, qui oblige à de nouveaux confinements et qui propage aussi un sentiment de crainte dans la population, est même plus important que celui d'un retard dans la vaccination. Même si, naturellement, les deux sont liés (une vaccination réussie aide évidemment à maîtriser la circulation du virus). "Le Royaume-Uni est en avance sur d'autres pays pour la vaccination, mais n'en profite pas parce qu'il est confronté à une nouvelle vague de contaminations qui l'a obligé à imposer à nouveau un lockdown très strict, souligne le chief economist, qui reste relativement optimiste. Je table, dans mon scénario de base, sur le fait que nous serons tous vaccinés à l'été." Au moins, dans notre malheur, nous avons deux motifs de réjouissance. Le premier est que le système a montré sa résilience. Cette crise n'a pas remis en cause ni l'économie de marché, ni l'Etat providence. "Ces événements, assure Nicolas Bouzou, ont en effet montré que nous avons besoin à la fois de recherche fondamentale (elle a été cruciale dans la création de ces vaccins ARN), de start-up (les entreprises qui ont mis au point ces vaccins, BioNTech ou Moderna, sont des start-up) mais aussi de très grandes entreprises pour produire ces vaccins. Elle a montré que nous avons aussi besoin d'un Etat providence pour que les vaccins soient gratuits et donc que tous puissent se faire vacciner, et pour soutenir l'économie." Et puis, autre motif de soulagement, nous ne devrons pas nous inquiéter de la situation des finances publiques. "Dans tous les scénarios, la soutenabilité de la dette publique du pays est garantie, rassure Hans Bevers. La dynamique de la dette publique est une interaction entre solde primaire, taux d'intérêt et la future croissance nominale." Et en raison du retour de la croissance et de la persistance des taux d'intérêt zéro voire négatifs, il n'y a pas de risque d'emballement. "Dans le scénario de croissance le plus optimiste, le niveau de la dette publique belge se stabiliserait juste en dessous de 120% du PIB, explique-t-il. Et la dette reviendrait en 2030 au niveau observé juste avant l'épidémie. Dans le scénario le plus pessimiste, en revanche, elle culminerait à 124% du PIB avant de redescendre à 111% du PIB en 2030." Et même si le scénario négatif devait advenir, "il ne faut pas en conclure que des économies drastiques devraient être réalisées par le gouvernement, souligne Hans Bevers. Il reste de la plus haute importance de continuer à soutenir l'économie par des mesures bien ciblées afin de ne pas aggraver nos problèmes structurels". Chaque chose en son temps, abonde Nicolas Bouzou. "Attendons que la reprise soit là, qu'elle soit forte et qu'elle soit consolidée, dit-il. Dans notre malheur nous avons eu une chance extraordinaire: nous avons abordé cette crise avec des taux d'intérêt négatifs. Ce problème de finances publiques se posera comme après les dernières guerres. Il se réglera à 90% par la croissance." Ce qui est d'actualité, ce n'est pas la dette. C'est de vacciner. Vite.