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La biotech Moderna voit grand, elle qui entend vacciner la planète contre le coronavirus. Selon les résultats préliminaires de son essai clinique de phase 3, son candidat vaccin serait efficace à 94,5%, a-t-elle annoncé ce 16 novembre. Son patron, le Français Stéphane Bancel, ancien de chez bioMérieux, pense pouvoir entamer la vaccination d'ici la fin de l'année aux Etats-Unis et en janvier en Europe, dès lors que les agences sanitaires auront délivré leurs autorisations d'utilisation d'urgence. Trends-Tendances. Ce vaccin repose sur une technologie qui n'a jamais été utilisée. Comment être certain de son innocuité? Stéphane Bancel. Il faut pour cela retourner à la science de base: l'ARN messager, la molécule sur laquelle repose la technologie vaccinale de Moderna, est présent naturellement dans l'organisme ; nous l'avons en nous, dès la conception. Sachez également que cette molécule, que nous avons réussi à reproduire en laboratoire, se dégrade en moins de 48 heures dans l'organisme. Nous l'avons montré lors d'études qui ont fait l'objet de publications scientifiques. Je précise également que le vaccin de Moderna ne contient pas d'adjuvants, ces substances que certains laboratoires utilisent pour doper l'efficacité de leurs vaccins traditionnels. Enfin, les données complètes de la phase 3 permettront de prouver à la population l'efficacité de l'ARNm-1273. Elles seront évidemment publiées dans la très réputée revue scientifique New England Journal of Medecine. Les résultats préliminaires montrent que les effets secondaires du traitement sont très mesurés et très ressemblants à ceux des vaccins traditionnels. Il peut y avoir une petite douleur, voire des rougeurs. Quelques personnes ont de la fièvre (on parle de 1,4% des participants à l'essai de phase 3). Tous ces effets secondaires disparaissent rapidement d'eux-mêmes. Comment convaincre les sceptiques, les anti-vaccins? Certains d'entre eux sont rationnels et raisonnables. Une fois que les agences de santé auront donné leur feu vert, ils seront prêts à se faire vacciner. Pour les autres, les réticents non-rationnels, j'ignore ce que nous pourrons faire. Je ne sais pas comment convaincre avec des arguments logiques des individus qui ne sont pas logiques. Et puis, il existe ce groupe de gens qui doutent un peu, qui se disent que le produit a été développé très rapidement et qui ne seront convaincus que quand ils verront que la vaccination progresse normalement autour d'eux. Ils auront peut-être besoin de trois à six mois pour se décider. Ça tombe bien: c'est le temps qu'il nous faudra pour être capables de produire assez de doses.Le vaccin sera-t-il réservé aux Etats-Unis, aux pays riches? Nous voulons le distribuer partout dans le monde. Nous avons déjà conclu des contrats avec plusieurs pays industrialisés, comme les Etats-Unis, le Canada ou la Suisse. Nous sommes toujours en train de négocier avec l'Europe. Pour les pays moins développés, nous allons travailler avec Covax, le dispositif d'accès mondial, piloté par l'association Gavi et l'Organisation mondiale de la santé. Nous lui avons fait une proposition, assortie de différents prix. Pour les pays moyennement développés, nous proposons 50% du prix fixé pour les pays industrialisés, pour les pays en développement, 20% seulement. Sachant que le prix est déjà public pour les Etats-Unis, où nous le vendons 25 dollars la dose, et qu'il faut deux doses par personne. Combien de temps le traitement sera-t-il efficace? Il est pour l'instant impossible de le savoir précisément, mais ce sera pour au moins six mois. Il faut attendre, pour avoir plus de recul et garantir une efficacité sur 12 mois, que l'essai de phase 3 fournisse davantage de données. Il semble toutefois qu'à l'inverse du vaccin contre la grippe, celui-ci ne sera pas à réinventer tous les ans. Il ne faut pas se précipiter en science, surtout que ce SARS-Cov2 est nouveau mais a priori, il mute moins vite que le virus de la grippe et le produit ne devrait donc pas changer tous les ans. Quoi qu'il en soit, si le virus mutait, nous serions capables de mettre à jour le vaccin très rapidement, dès l'obtention de son séquençage génomique. Il nous a suffi de 42 jours à partir du séquençage pour proposer un vaccin en flacon, injectable dans l'organisme humain. Combien de temps vous faudra- t-il pour produire ce vaccin? Le temps de production est court: nous avons besoin de 30 jours pour produire une dose. Nous étions jusqu'ici limités par le fait que nous ne disposions pas d'outil industriel capable de produire en grandes quantités car nous n'avons encore jamais commercialisé de vaccin. Nous avons commencé à investir dans cet outil aux Etats-Unis et en Suisse et nous serons en mesure de produire, en 2021, entre 500 millions et un milliard de doses. Le chiffre exact dépendra de la capacité qu'auront nos fournisseurs d'ingrédients à nous livrer en quantités suffisantes. Quel est votre calendrier, maintenant? La phase 3 se terminera quand nous aurons eu 151 cas de personnes contaminées. Nous en sommes à 95. Vu le niveau de contagion aux Etats-Unis, ce nombre devrait être atteint dans les 10 à 15 jours. Nous déposerons le dossier fin novembre-début décembre, après quoi il faudra que les différentes autorités sanitaires accordent une approbation accélérée. Cela devrait prendre quelques semaines ; nous serions donc en mesure d'entamer la vaccination aux Etats-Unis d'ici à la fin de l'année et en Europe, au début de l'an prochain. Pour autant que les discussions avec l'Europe s'achèvent... Au Canada, il a fallu 15 jours ; le processus est un peu plus long sur le Vieux Continent. Auriez-vous pu créer Moderna en Europe? L'Europe ne manque pas de scientifiques de talent. Ce qui fait défaut, ce sont les capitaux. Moderna a levé 5 milliards de dollars, sans encore dégager le moindre profit. Pour ça, il faut plus que du capital-risque, comme on en a en Europe: il faut du capital qui finance la croissance, avec des investisseurs capables de mettre 500 millions lors d'un tour de table. Aux Etats-Unis, les sivac, les gestionnaires de fonds commun de placement, peuvent investir jusqu'à 5% de leurs fonds sous gestion dans des actifs comme nous. En France, la protection des petits épargnants l'interdit. Propos recueillis par Enrique Moreira et David Barroux (Les Echos, 16/11/2020)